Oui! Vous êtes tous des fins-fins, les avocats d Montréal, pour vous
moquer des loups-garous. Il es vrai que le diable ne fait pas tant de
cérémonies avec vous autres et qu'il est si sûr de son affaire, qu'il
n'a pas besoin de vous faire courir la prétentaine pour vous attraper
par le chignon du cou, à l'heure qui lui conviendra.
--Voyons, père Brindamour, ne vous fâchez pas, et si vous avez vu des
loups-garous, racontez-nous ça.
C'était pendant la dernière lutte électorale de Richelieu, entre
Bruneau et Morgan, dans une salle du comité du Pot-au-beurre, en bas
de Sorel. Les cabaleurs révisaient les listes et faisaient des cours
d'économie politique aux badauds qui prétendaient s'intéresser à
leurs arguments, pour attraper de temps en temps un p'tit coup de
whisky blanc à la santé de monsieur Morgan.
Dans une salle basse, remplie de fumée, assis sur des bancs grossiers
autour d'une table de bois de sapin brut, vingt-cinq à trente
gaillards des alentours causaient politique sous la haute direction
d'un étudiant en droit qui pontifiait, flanqué de quatre ou cinq
exemplaires du Hansard et des derniers livres bleus des ministères
d'Ottawa.
Le père Pierriche Brindamour en était rendu au paroxysme d'un
enthousiasme échevelé et criait comme un possédé:
--Hourrah pour monsieur Morgan! et que le diable emporte tous les
rouges de Sorel; c'est une bande de coureux de loup-garoux.
Un éclat de rire formidable accueillit cette frasque du père
Pierriche et comme on le savait bavard, à ses heures d'enthousiasme,
on résolut de le faire causer.
--Des coureux de loup-garou! Allons donc M. Brindamour, est-ce que
vous croyez encore à ces blagues-là, dans le rang du Pot-au-beurre?
C'est alors que le vieillard riposta en s'attaquant au manque de vertu
et d'orthodoxie des avocats en général et de ceux de Montréal en
particulier.
--Ah ben oui! vous êtes tous pareils, vous autres les avocats, et si
je vous demandais seulement ce que c'est qu'un loup-garou, vous
seriez ben en peine de me le dire. Quand je dis que tous les rouges
de Sorel courent le loup-garou, c'est une manière de parler, car vous
devriez savoir qu'il faut avoir passé sept ans sans aller à confesse,
pour que le diable puisse s'emparer d'un homme et lui faire pousser
du poil en dedans. Je suppose que vous ne savez même pas qu'un homme
qui court le loup-garou a la couenne comme une peau de loup revirée
à l'envers, avec le poil en dedans. Un sauvage de Saint-François
connaît ça, mais un avocat de Montréal, ça peut bavasser sur la
politique, mais en dehors de ça, faut pas lui demander grand-chose
sur les choses sérieuses et sur ce qui concerne les habitants.
--C'est vrai, répondirent quelques farceurs qui se rangeaient avec le
père Pierriche, contre l'avocat en herbe.
--Oui! tout ça, c'est très bien, riposta l'étudiant dans le but de
pousser Pierriche à bout, mais ça n'est pas une véritable histoire de
loup-garou. En avez-vous jamais vu, vous, un loup-garou, M.
Brindamour? C'est cela que je voudrais savoir.
--Oui, j'en ai vu un loup-garou, pas un seul, mais vingt-cinq, et si
je vous rencontrais seulement sur le bord d'un fossé, dans une talle
de hart-rouge après neuf heures du soir, je gagerais que vous auriez
le poil aussi long qu'un loup, vous qui parlez, car ça vous
embêterait ben de me montrer votre billet de confession. Le plus que
ça pourrait être ce serait un mauvais billet de pâques de renard. Ah!
on vous connaît les gens de Montréal. Faut pas venir nous pousser des
pointes, parce que vous êtes plus éduqués que nous autres.
--Oui! oui, tout ça, c'est bien beau mais c'est pour nous endormir
que vous blaguez comme ça. Allez dire ça aux gens de Bruneau. Ce qui
me faut à moi c'est des preuves, et si vous savez une histoire de
loup-garou, racontez-la, car on va finir par croire que vous n'en
savez pas et que vous voulez vous moquer de nous autres.
--Oui-da! oui. Eh ben j'en ai une histoire et je vas vous la conter,
mais à une condition: vous allez nous faire servir un gallon de
whisky d'élection pour que nous buvions à la santé de monsieur
Morgan, notre candidat.
La proposition fut agréée et le p'tit lait électoral fut versé à la
ronde, haussant d'un cran l'enthousiasme déjà surchauffé de cet
auditoire désintéressé!
Et après avoir constaté qu'il ne restait plus une goutte de liquide
au fond de la mesure d'un gallon qu'on avait placé sur une pile de
littérature électorale, au beau milieu de la table, Pierriche
Brindamour prit la parole:
C'est pas pour un verre de whisky du gouvernement que je voudrais
vous conter une menterie. Il me faudrait quelque chose de plus
sérieux que ça que je me mette en conscience en temps d'élection. Les
gros bonnets se vendent trop cher à Ottawa comme à Québec, pour que
les gens du comté de Sorel passent pour gâter les prix. Je vous dirai
donc la vérité et rien que la vérité, comme on dit à la cour de Sorel
quand on est appelé comme témoin. Pour des loups-garous, j'en ai vu
assez pour faire un régiment, dans mon jeune temps, lorsque je
naviguais l'été à bord des bateaux et que je faisais la pêche au
petit poisson, l'hiver, aux chenaux des Trois-Rivières; mais je vous
le dirai bien que j'en ai jamais délivré. J'avais bien douze ou
treize ans et j'étais _cook_ à bord d'un chaland avec mon défunt
père qui était capitaine. C'était le jour de la Toussaint et nous
montions de Québec avec une cargaison de charbon, par une grande
brise de nord-est. Nous avions dépassé le lac Saint-Pierre et sur les
huit heures du soir nous nous trouvions à la tête du lac. Il faisait
noir comme le loup et il brumassait même un peu, ce qui nous
empêchait de bien distinguer le phare de l'île de Grâce. J'étais de
vigie à l'avant et mon défunt père était à la barre. Vous savez que
l'entrée du chenal n'est pas large et qu'il faut ouvrir l'oeil pour ne
pas s'échouer. Il faisait une bonne brise et nous avions pris notre
perroquet et notre hunier, ce qui ne nous empêchait pas de monter
grand train sur notre grande voile. Tout à coup le temps parut
s'éclaircir et nous aperçûmes sur la rive de l'île de Grâce, que nous
rasions en montant, un grand feu de sapinages autour duquel dansaient
une vingtaine de possédés qui avaient des têtes et des queues de loup
et dont les yeux brillaient comme des tisons. Des ricanements
terribles arrivaient jusqu'à nous et on pouvait apercevoir vaguement
le corps d'un homme couché par terre et que quelques maudits étaient
en train de découper pour en faire un fricot. C'était une ronde de
loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang
de chrétien et leur faire manger de la viande fraîche. Je courus à
l'arrière pour attirer l'attention de mon défunt père et de Baptiste
Lafleur, le matelot qui naviguait avec nous, mais qui n'était pas de
quart à ce moment-là. Ils avaient déjà aperçu le pique-nique des
loups-garous. Baptiste avait pris la barre et mon défunt père était
en train de charger son fusil pour tirer sur les possédés qui
continuaient à crier comme des perdus en sautant en rond autour du
feu. Il fallait se dépêcher car le bateau filait bon train devant le
nord-est.
--Vite! Pierriche, vite! donne-moi la branche de rameau bénit, qu'il
y a à la tête de mon lit, dans la cabine. Tu trouveras aussi un
trèfle à quatre feuilles dans un livre de prières, et puis prends
deux balles et sauce-les dans l'eau bénite. Vite, dépêche-toi!
Je trouvai bien le rameau bénit, mais je ne pus mettre la main sur le
trèfle à quatre feuilles et dans ma précipitation je renversai le
petit bénitier sans pouvoir saucer les balles dedans.
Mon père pulvérisa le rameau sec entre ses doigts et s'en servit pour
bourrer son fusil, mais je n'osai lui avouer que le trèfle à quatre
feuilles n'était pas là et que les balles n'avaient pas été mouillées
dans l'eau bénite. Il mit les deux balles dans le canon, fit un grand
signe de croix et visa dans le tas de mécréants.
Le coup partit, mais c'est comme s'il avait chargé son fusil avec des
pois et les loups-garous continuèrent à danser et à ricaner, en nous
montrant du doigt.
Les maudits! dit mon défunt père, je vais essayer encore une fois.
Et il rechargea son fusil et en guise de balle il fourra son chapelet
dans le canon.
Et paf!
Cette fois le coup avait porté! Le feu s'éteignit sur la rive et les
loups-garous s'enfuirent dans les bois en poussant des cris à faire
frémir un cabaleur d'élections.
Les graines du chapelet les avaient évidemment rendus malades et les
avaient dispersés, mais comme c'était un chapelet neuf qui n'avait
pas encore été bénit, mon défunt père était d'opinion qu'il n'avait
pas réussi à les délivrer et qu'ils iraient sans doute continuer leur
sabbat sur un autre point de l'île.
Ce qui avait empêché le premier coup de porter, c'est que le fusil
n'avait pas été bourré avec le trèfle à quatre feuilles et que les
balles n'avaient pas été plongées dans l'eau bénite.
--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça, M. l'avocat. J'en ai-t-y vu
des loups-garous? continue Pierriche Brindamour.
--Oui! L'histoire n'est pas mauvaise, mais je trouve que vous les
avez vus un peu de loin et qu'il y a bien longtemps de ça. Si la
chose s'était passée l'automne dernier, je croirais que ce sont les
membres du Club de pêche de Phaneuf et de Joe Riendeau de Montréal
que vous avez aperçus sur l'île de Grâce en train de courir la
galipette. Vous avez dit vous-même que tous les rouges étaient des
coureux de loup-garou et vous savez bien, M. Brindamour, qu'il n'y a
pas de bleus dans ce club-là!
--Ah! vous vous moquez de mon histoire sans doute que c'était en
temps d'élection et que j'avais pris un coup de trop du whisky du
candidat de ce temps-là. Eh bien! arrêtez un peu, je n'ai pas fini et
j'en ai une autre que mon défunt père m'a racontée, ce soir-là, en
montant à Montréal à bord de son bateau. C'est une histoire qui lui
est arrivée à lui-même et je vous avertis d'avance que je me fâcherai
un peu sérieusement si vous faites seulement semblant d'en douter.
Mon défunt père, dans son jeune temps, faisait la chasse avec les
sauvages de Saint-François dans le haut du Saint-Maurice et dans le
pays de la Matawan. C'était un luron qui n'avait pas froid aux yeux
et, entre nous, j'peux bien vous dire qu'il n'haïssait pas les
sauvagesses. Le curé de la mission des Abénakis l'avait averti
deux ou trois fois de bien prendre garde à lui, car les sauvages
pourraient lui faire un mauvais parti, s'ils l'attrapaient à rôder
autour de leurs cabanes. Mais les coureurs des bois de ce temps-là ne
craignaient pas grand-chose et, ma foi, vous autres, les godelureaux
de Montréal, vous savez bien qu'il faut que jeunesse se passe. Mon
défunt père était donc parti pour aller faire la chasse au castor,
au rat musqué et au carcajou dans le haut du Saint-Maurice. Une fois
rendu là, il avait campé avec les Abénakis, et sa cabane de sapinages
était à peine couverte de neige qu'il avait déjà jeté l'oeil sur une
belle sauvagesse qui avait suivi son père à la chasse. C'était une
belle fille, une belle! mais elle passait pour être sorcière dans la
tribu et elle se faisait craindre de tous les chasseurs qui n'osaient
l'approcher. Mon défunt père qui était un brave se piqua au jeu et,
comme il parlait couramment sauvage, il commença à conter fleurette à
la sauvagesse. Le père de la belle faisait des absences de deux ou
trois jours pour aller tendre ses pièges et ses attrapes, et pendant
ce temps-là, les choses allaient rondement. Il faut vous dire que
la sauvagesse était une v'limeuse de payenne qui n'allait jamais à
l'église de Saint-François et on prétendait même qu'elle n'avait
jamais été baptisée. Pas besoin de vous dire tout au long comment
les choses se passèrent, mais mon défunt père finit par obtenir un
rendez-vous, à quelques arpents du camp, sur le coup de minuit d'un
dimanche au soir.
Il trouva bien l'heure un peu singulière et le jour un peu suspect,
mais quand on est amoureux on passe par-dessus bien des choses.
Il se rendit donc à l'endroit désigné avant l'heure et il fumait
tranquillement sa pipe pour prendre patience, lorsqu'il entendit du
bruit dans la fardoche. Il s'imagina que c'était sa sauvagesse qui
s'approchait, mais il changea bientôt d'idée en apercevant deux yeux
qui brillaient comme des _fifollets_ et qui le fixaient d'une
manière étrange. Il crut d'abord que c'était un chat sauvage ou
un carcajou, et il eut juste le temps d'épauler son fusil qu'il
ne quittait jamais et d'envoyer une balle entre les deux yeux
de l'animal qui s'avançait en rampant dans la neige et sous les
broussailles. Mais il avait manqué son coup et, avant qu'il eut le
temps de se garer, la bête était sur lui, dressée sur ses pattes de
derrière et tâchant de 'lentourer avec ses pattes de devant. C'était
un loup, mais un loup immense, comme mon défunt père n'en avait
jamais vu. Il sortit son couteau de chasse et l'idée lui vint qu'il
avait affaire à un loup-garou. Il savait que la seule manière de se
débarrasser de ces maudites bêtes-là, c'était de leur tirer du sang
en leur faisant une blessure, dans le front, en forme de croix. C'est
ce qu'il tenta de faire, mais le loup-garou se défendait comme un
damné qu'il était, et mon défunt père essaya vainement de lui plonger
son couteau dans le corps, puisqu'il ne pouvait pas parvenir à le
délivrer. Mais la pointe du couteau pliait chaque fois comme s'il eut
frappé dans un côté de cuir à semelle. La lutte se prolongeait et
devenait terrible et dangereuse. Le loup-garou déchirait les flancs
de mon défunt père avec ses longues griffes lorsque celui-ci, d'un
coup de son couteau qui coupait comme un rasoir, réussit à lui
enlever une patte de devant. La bête poussa un hurlement qui
ressemblait au cri d'une femme qu'on égorge et disparut dans la
forêt. Mon défunt père n'osa pas la poursuivre, mais il mit la
patte dans son sac et rentra au camp pour panser ses blessures qui,
bien que douloureuses, ne présentaient cependant aucun danger. Le
lendemain, lorsqu'il s'informa de la sauvagesse, il apprit qu'elle
était partie, pendant la nuit, avec son père, et personne ne
connaissait la route qu'ils avaient prise. Mais jugez de l'étonnement
de mon défunt père lorsqu'en fouillant dans son sac pour y chercher
une patte de loup, il y trouva une main de sauvagesse, coupée juste
au-dessus du poignet. C'était tout bonnement la main de la coquine
qui s'était transformée en loup-garou pour boire son sang et
l'envoyer chez le diable sans lui donner seulement le temps de faire
un acte de contrition. Mon père ne parla pas de la chose aux sauvages
du camp, mais son premier soin, en descendant à Saint-François, le
printemps suivant, fut de s'informer de la sauvagesse qui était
revenue au village, prétendant avoir perdu la main droite dans un
piège à carcajou. La scélérate était disparue et courait probablement
le farfadet parmi les renégats de sa tribu.
Voilà mon histoire, monsieur l'incrédule, termina le père Pierriche,
et je vous assure qu'elle est diablement plus vraie que tout ce que
vous venez nous raconter à propos de Lector Langevin, de monsieur
Morgan et du p'tit Baptiste Guèvremont. Tâchez seulement de vous
délivrer de Bruneau comme mon défunt père s'était délivré de la
sauvagesse, mais, s'il faut en croire Baptiste Rouillard qui cabale
de l'autre côté, j'ai bien peur que les rouges nous fassent tous
courir le loup-garou, le soir de l'élection. En attendant prenons un
aut'coup à la santé de notre candidat et allons nous coucher, chacun
chez nous.