IV

Bien qu'il fût près de deux heures du matin, nous vîmes des groupes

S'arrêter dans les rues pour nous voir passer, mais nous filions si

vite qu'en un clin d'oeil nous avions dépassé Montréal et ses

faubourgs, et alors je commençai à compter les clochers: la

Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Saint-Sulpice, et

enfin les deux flèches argentées de Lavaltrie qui dominaient le vert

sommet des grands pins du domaine.

--Attention! vous autres, nous cria Baptiste. Nous allons atterrir à

l'entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et

nous nous rendrons ensuite à pied pour aller surprendre nos

connaissances dans quelque fricot ou quelque danse du voisinage.

Qui fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard notre canot reposait

dans un banc de neige à l'entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et

nous partîmes tous les huit à la file pour nous rendre au village. Ce

n'était pas une mince besogne car il n'y avait pas de chemin battu et

nous avions de la neige jusqu'au califourchon. Baptiste qui était

plus effronté que les autres s'en alla frapper à la porte de la

maison de son parrain où l'on apercevait encore de la lumière, mais

il n'y trouva qu'une fille _engagère_ qui lui annonça que les

vieilles gens étaient à un _snaque_ chez le père Robillard, mais

que les farauds et les filles de la paroisse étaient presque tous

rendus chez Batissette Augé, à la Petite-Misère en bas de

Contrecoeur, de l'autre côté du fleuve, là où il y avait un rigodon

du jour de l'an.

--Allons au rigodon, chez Batissette Augé, nous dit Baptiste, on est

certain d'y rencontrer nos blondes.

--Allons chez Batissette!

Et nous retournâmes au canot, tout en nous mettant mutuellement en

garde sur le danger qu'il y avait de prononcer certaines paroles et

de prendre un coup de trop, car il fallait reprendre la route des

chantiers et y arriver avant six heures du matin, sans quoi nous

étions flambés comme des carcajous, et le diable nous emportait au

fin fond des enfers.

Acabris! Acabras! Acabram!

Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

cria de nouveau Baptiste. Et nous voilà repartis pour la

Petite-Misère, en naviguant en l'air comme des renégats que nous

étions tous. En deux tours d'aviron, nous avions traversé le fleuve

et nous étions rendus chez Batissette Augé dont la maison était tout

illuminée. On entendait vaguement, au dehors, les sons du violon et

les éclats de rire des danseurs dont on voyait les ombres se

trémousser, à travers les vitres couvertes de givre. Nous cachâmes

notre canot derrière les tas de bourdillons qui bordaient la rive,

car la glace avait refoulé, cette année-là.

--Maintenant, nous répéta Baptiste, pas de bêtises, les amis, et

attention à vos paroles. Dansons comme des perdus, mais pas un seul

verre de Molson, ni de jamaïque, vous m'entendez! Et au premier

signe, suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer

l'attention.

Et nous allâmes frapper à la porte.

V

Le père Batissette vint ouvrir lui-même et nous fûmes reçus à bras

ouverts par les invités que nous connaissions presque tous.

Nous fûmes d'abord assaillis de questions:

--D'où venez-vous?

--Je vous croyais dans les chantiers!

--Vous arrivez bien tard!

--Venez prendre une larme!

Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:

--D'abord, laissez-nous nous décapoter et puis ensuite laissez-nous

danser. Nous sommes venus exprès pour ça. Demain matin, je répondrai

à toutes vos questions et nous vous raconterons tout ce que vous

voudrez.

Pour moi j'avais déjà reluqué Liza Guimbette qui était faraudée par

le p'tit Boisjoli de Lanoraie. Je m'approchai d'elle pour la saluer

et pour lui demander l'avantage de la prochaine qui était un _reel_

à quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais

risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser et

de battre des ailes de pigeon en sa compagnie. Pendant deux heures de

temps, une danse n'attendait pas l'autre et ce n'est pas pour me

vanter si je vous dis que dans ce temps-là, il n'y avait pas mon

pareil à dix lieues à la ronde pour la gigue simple ou la voleuse.

Mes camarades, de leur côté, s'amusaient comme des lurons, et tout ce

que je puis vous dire, c'est que les garçons d'habitants étaient

fatigués de nous autres, lorsque quatre heures sonnèrent à la

pendule. J'avais cru apercevoir Baptiste Durand qui s'approchait du

buffet où les hommes prenaient des nippes de whisky blanc, de temps

en temps, mais j'étais tellement occupé avec ma partenaire que je

n'y portai pas beaucoup d'attention. Mais maintenant que l'heure de

remonter en canot était arrivée, je vis clairement que Baptiste avait

pris un coup de trop et je fus obligé d'aller le prendre par le bras

pour le faire sortir avec moi en faisant signe aux autres de se

préparer à nous suivre sans attirer l'attention des danseuses. Nous

sortîmes donc les uns après les autres sans faire semblant de rien

et, cinq minutes plus tard, nous étions remontés en canot, après

avoir quitté le bal comme des sauvages, sans dire bonjour à personne,

pas même à Liza que j'avais invitée pour danser un _foin_. J'ai

toujours pensé que c'était cela qui l'avait décidée à me trigauder

et à épouser le petit Boisjoli sans même m'inviter à ses noces, la

bougresse. Mais pour revenir à notre canot, je vous avoue que nous

étions rudement embêtés de voir que Baptiste Durand avait bu un

coup car c'était lui qui nous gouvernait et nous n'avions juste que

le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant

le réveil des hommes qui ne travaillaient pas le jour du jour de

l'an. La lune était disparue et il ne faisait plus aussi clair

qu'auparavant et ce n'est pas sans crainte que je pris ma position à

l'avant du canot, bien décidé à avoir l'oeil sur la route que nous

allions suivre. Avant de nous enlever dans les airs, je me retournai

et je dis à Baptiste:

--Attention! là, mon vieux. Pique tout droit sur la montagne de

Montréal, aussitôt que tu pourras l'apercevoir.

--Je connais mon affaire, répliqua Baptiste, et mêle-toi des tiennes!

Et avant que j'aie eu le temps de répliquer:

Acabris! Acabras! Acabram!

Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 7 / 24 题