VI

Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt

évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le

canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent

pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,

vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière

Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la

montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant

du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que

l'évêque de Québec avait plantée là.

--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer

chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!

Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en

mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà

dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car

si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions

flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous

assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où

nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une

_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot

s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc

de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que

personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à

peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence

à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la

Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de

raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un

ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de

patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait

déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes

autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons

tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que

nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un

bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de

prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:

Acabris! Acabras! Acabram!

nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous

n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la

Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure

que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la

rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et

de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus

qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui

se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui

s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en

lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.

Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque

de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal

gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il

avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le

moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était

terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous

arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse

manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot

heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en

bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on

tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à

descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et

mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il

tombe dans un puits qui n'a pas de fond.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 8 / 24 题