Et nous voilà repartis à toute vitesse. Mais il devint aussitôt
évident que notre pilote n'avait plus la main aussi sûre, car le
canot décrivait des zigzags inquiétants. Nous ne passâmes pas à cent
pieds du clocher de Contrecoeur et au lieu de nous diriger à l'ouest,
vers Montréal, Baptiste nous fit prendre les bordées vers la rivière
Richelieu. Quelques instants plus tard, nous passâmes par-dessus la
montagne de Beloeil et il ne s'en manqua pas de dix pieds que l'avant
du canot n'allât se briser sur la grande croix de tempérance que
l'évêque de Québec avait plantée là.
--À droite! Baptiste! à droite! mon vieux, car tu vas nous envoyer
chez le diable, si tu ne gouvernes pas mieux que ça!
Et Baptiste fit instinctivement tourner le canot vers la droite en
mettant le cap sur la montagne de Montréal que nous apercevions déjà
dans le lointain. J'avoue que la peur commençait à me tortiller, car
si Baptiste continuait à nous conduire de travers, nous étions
flambés comme des gorets qu'on grille après la boucherie. Et je vous
assure que la dégringolade ne se fit pas attendre, car au moment où
nous passions au-dessus de Montréal, Baptiste nous fit prendre une
_sheer_ et, avant d'avoir eu le temps de m'y préparer, le canot
s'enfonçait dans un banc de neige, dans une éclaircie, sur le flanc
de la montagne. Heureusement que c'était dans la neige molle, que
personne n'attrapa de mal et que le canot ne fut pas brisé. Mais à
peine étions-nous sortis de la neige que voilà Baptiste qui commence
à sacrer comme un possédé et qui déclare qu'avant de repartir pour la
Gatineau il veut descendre en ville prendre un verre. J'essayai de
raisonner avec lui, mais allez donc faire entendre raison à un
ivrogne qui veut se mouiller la luette. Alors, rendu à bout de
patience, et plutôt que de laisser nos âmes au diable qui se léchait
déjà les babines en nous voyant dans l'embarras, je dis un mot à mes
autres compagnons qui avaient aussi peur que moi, et nous nous jetons
tous sur Baptiste que nous terrassons, sans lui faire de mal, et que
nous plaçons ensuite au fond du canot,--après l'avoir ligoté comme un
bout de saucisse et lui avoir mis un bâillon pour l'empêcher de
prononcer des paroles dangereuses, lorsque nous serions en l'air. Et:
Acabris! Acabras! Acabram!
nous voilà repartis sur un train de tous les diables, car nous
n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la
Gatineau. C'est moi qui gouvernais, cette fois-là, et je vous assure
que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide. Nous remontâmes la
rivière Outaouais comme une poussière jusqu'à la Pointe à Gatineau et
de là nous piquâmes au nord vers le chantier. Nous n'en étions plus
qu'à quelques lieues, quand voilà-t-il pas cet animal de Baptiste qui
se détortille de la corde avec laquelle nous l'avions ficelé, qui
s'arrache son bâillon et qui se lève tout droit, dans le canot, en
lâchant un sacre qui me fit frémir jusque dans la pointe des cheveux.
Impossible de lutter contre lui dans le canot sans courir le risque
de tomber d'une hauteur de deux ou trois cents pieds, et l'animal
gesticulait comme Lin perdu en nous menaçant tous de son aviron qu'il
avait saisi et qu'il faisait tournoyer sur nos têtes, en faisant le
moulinet comme un Irlandais avec son _shilelagh_. La position était
terrible, comme vous le comprenez bien. Heureusement que nous
arrivions, mais j'étais tellement excité, que par une fausse
manoeuvre que je fis pour éviter l'aviron de Baptiste, le canot
heurta la tête d'un gros pin et que nous voilà tous précipités en
bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l'on
tue dans les épinettes. Je ne sais pas combien je mis de temps à
descendre jusqu'en bas car je perdis connaissance avant d'arriver, et
mon dernier souvenir était comme celui d'un homme qui rêve qu'il
tombe dans un puits qui n'a pas de fond.