Acabris! Acabras! Acabram
Fais-nous voyager par-dessus les montagnes
À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes
le canot s'élever dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
pieds. Il me semblait que j'étais léger comme une plume et au
commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés
que nous étions. Aux premiers coups d'aviron le canot s'élança dans
l'air comme une flèche, et c'est le cas de le dire, le diable nous
emportait. Ça nous en coupait le respire et le poil en frisait sur
nos bonnets de carcajou.
Nous filions plus vite que le vent. Pendant un quart d'heure,
environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre
chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit
superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme
un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos
moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant
tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c'était le diable qui
nous menait et je vous assure que ce n'était pas sur le train de la
_Blanche_. Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c'était la
Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de
nous comme un immense miroir. Puis, p'tit-à-p'tit nous aperçûmes des
lumières dans les maisons d'habitants; puis des clochers d'églises
qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font
l'exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers
aussi vite qu'on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage
en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables,
passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant
derrière nous comme une traînée d'étincelles. C'est Baptiste, le
possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route et nous
arrivâmes bientôt à la rivière des Outaouais qui nous servit de guide
pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
--Attendez un peu, cria Baptiste. Nous allons raser Montréal et nous
allons effrayer les coureux qui sont encore dehors à c'te heure cite.
Toi, Joe! là, en avant, éclaircis-toi le gosier et chante-nous une
chanson sur l'aviron.
En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande
ville, et Baptiste, d'un coup d'aviron, nous fit descendre à peu près
au niveau des tours de Notre-Dame. J'enlevai ma chique pour ne pas
l'avaler, et j'entonnai à tue-tête cette chanson de circonstance que
tous les canotiers répétèrent en choeur:
Mon père n'avait fille que moi,
Canot d'écorce qui va voler,
Et dessus la mer il m'envoie:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Et dessus la mer il m'envoie,
Canot d'écorce qui va voler,
Le marinier qui me menait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Le marinier qui me menait,
Canot d'écorce qui va voler,
Me dit, ma belle, embrassez-moi:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Me dit, ma belle, embrassez-moi,
Canot d'écorce qui va voler,
Non, non, monsieur, je ne saurais:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Non, non, monsieur, je ne saurais,
Canot d'écorce qui va voler,
Car si mon papa le savait:
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!
Car si mon papa le savait,
Canot d'écorce qui va voler,
Ah! c'est bien sûr qu'il me battrait.
Canot d'écorce qui vole, qui vole,
Canot d'écorce qui va voler!