--Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu _tough_
dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la
religion. J'vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je
vais vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse quand je ne
craignais ni Dieu ni diable. C'était un soir comme celui-ci, la
veille du jour de l'an, il y a de cela 34 ou 35 ans. Réunis avec tous
mes camarades autour de la cambuse, nous prenions un petit coup;
mais si les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petits
verres finissent par vider les grosses cruches, et dans ces temps-là,
on buvait plus sec et plus souvent qu'aujourd'hui, et il n'était pas
rare de voir finir les fêtes par des coups d poings et des tirages de
tignasse. La jamaïque était bonne,--pas meilleure que ce soir,--mais
elle était bougrement bonne, je vous le parsouête. J'en avais bien
lampé une douzaine de petits gobelets, pour ma part, et sur les onze
heures, je vous l'avoue franchement, la tête me tournait et je me
laissai tomber sur ma robe de carriole pour faire un petit somme en
attendant l'heure de sauter à pieds joints par-dessus la tête d'un
quart de lard, de la vieille année dans la nouvelle, comme nous
allons le faire ce soir sur l'heure de minuit, avant d'aller chanter
la guignolée et souhaiter la bonne année aux hommes du chantier
voisin.
Je dormais donc depuis assez longtemps lorsque je me sentis secouer
rudement par le boss des piqueurs, Baptiste Durand, qui me dit:
--Joe! minuit vient de sonner et tu es en retard pour le saut du
quart. Les camarades sont partis pour faire leur tournée et moi je
m'en vais à Lavaltrie voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
--À Lavaltrie! lui répondis-je, es-tu fou? nous en sommes à plus de
cent lieues et d'ailleurs aurais-tu deux mois pour faire le voyage,
qu'il n'y a pas de chemin de sortie dans la neige. Et puis, le
travail du lendemain du jour de l'an?
--Animal! répondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons
le voyage en canot d'écorce à l'aviron, et demain matin à six heures
nous serons de retour au chantier.
Je comprenais.
Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon
salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde, au
village. C'était raide! Il était bien vrai que j'étais un peu ivrogne
et débauché et que la religion ne me fatiguait pas à cette époque,
mais risquer de vendre mon âme au diable, ça me surpassait.
--Cré poule mouillée! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas
de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six
heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on voyage au moins 50
lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit
tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le
trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant.
C'est facile à faire et pour éviter tout danger, il faut penser à ce
qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et ne pas prendre de boisson en
route. J'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne
m'est jamais arrivé malheur. Allons mon vieux, prends ton courage à
deux mains et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous
serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de
l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut
être deux, quatre, six ou huit et tu seras le huitième.
--Oui! tout cela est très bien, mais il faut faire un serment au
diable, et c'est un animal qui n'entend pas à rire lorsqu'on s'engage
à lui.
--Une simple formalité, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se
griser et de faire attention à sa langue et à son aviron. Un homme
n'est pas un enfant, que diable! Viens! viens! nos camarades nous
attendent dehors et le grand canot de la _drave_ est tout prêt pour
le voyage.
Je me laissai entraîner hors de la cabane où je vis en effet six de
nos hommes qui nous attendaient, l'aviron à la main. Le grand canot
était sur la neige dans une clairière et avant d'avoir eu le temps de
réfléchir, j'étais déjà assis dans le devant, l'aviron pendant sur le
plat-bord, attendant le signal du départ. J'avoue que j'étais un peu
troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n'être pas
allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me
débrouiller. Il était à l'arrière, debout, et d'une voix vibrante il
nous dit:
--Répétez avec moi!
Et nous répétâmes:
--Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes,
si d'ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du
nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage. À
cette condition tu nous transporteras à travers les airs, au lieu où
nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier!