I
Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le
fin fil; mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient
envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis
qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le
sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe
de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez
de ces maudits-là dans mon jeune temps.
Pas un homme ne fit mine de sortir; au contraire tous se
rapprochèrent de la cambuse où le _cook_ finissait son préambule et
se préparait à raconter une histoire de circonstance.
On était à la veille du jour de l'an 1858, en pleine forêt vierge,
dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait
été dure et la neige atteignait déjà la hauteur du toit de la cabane.
Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du
contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le
cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de
pattes et des glissantes pour le repas du lendemain. La mélasse
mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait
terminer la soirée.
Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais
obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin
résineux jetait, cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres
qui tremblotaient en éclairant par des effets merveilleux de
clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands
bois.
Joe le _cook_ était un petit homme assez mal fait, que l'on
appelait assez généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et
qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. Il en avait vu de toutes
les couleurs dans son existence bigarrée et il suffisait de lui faire
prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui
faire raconter ses exploits.