M. de Bernière répliqua:

--C'est pour ça!

--Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend,

par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous

dénoncer, en amie--on prétend... il faut absolument faire cesser cette

calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre

permission....

--Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement

Sylvia. On prétend....

Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête

haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas,

en suppliant, de réduire la marquise au silence.

Mme de Solis n'écoutait pas son neveu.

--Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un

roman....

--Et un vilain roman!... interrompit Bernière.

--On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je

ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule

goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source

jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons

Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire

entendre la vérité!

--La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies,

ma tante!

--Évidemment, dit Mme de Solis.

--Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.

Le vicomte fit un effort:

--Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination

d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les

puits...--Je vous répète ce que dit cet affreux _New-Brooklyn

Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle

regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile,

au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux

actionnaires....

--Un dividende! fit Mme de Solis froidement.

--.... Liquide! ajouta Bernière.

Et la marquise, la lèvre pincée:

--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est

maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette

huile achetée, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amenée dans

l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.

--Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.

--Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!

La marquise sourit.

--C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.

Elle n'entendit même pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:

--Mais, taisez-vous donc!

--Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit

d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des

propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le

mépris qu'on a pour eux!

Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses

genoux, hochant la tête.

--Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent

ainsi sans nous connaître?

--Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont

rien à faire....

--Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a

colporté, par désoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme

on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a

trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison!

Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible!

Ces Américains! Avec leurs _business_! D'où cela vient-il? D'où cela

sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son

argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source

provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton!

Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque

aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout

net, à ce qu'il paraît, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti,

ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant

à la fois Bernière et Mme de Solis, ils ont lâchement et bêtement

menti!...

Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse,

ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un

défi, l'insulte à un être respecté.

* * * * *

Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette

colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le

front.

Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait

jusqu'au bout l'expérience, en femme de coeur connaissant le coeur des

femmes:

--Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la

situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.

--Quelle situation? demanda Sylvia.

--Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour

vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans

cette ruine!

--La ruine? dit Éva.

Mme de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une

lourde imprudence.

--Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi...

et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son

avocat, est précisément mon ami.

--Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant Mme

de Solis, le regard perdu dans un rêve.

--Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie!

J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est

impossible que vous ignoriez.

--Quoi? interrogea miss Meredith.

Mais Sylvia répondit:

--Éva, chère Éva!

Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.

--Je me retire. Je vous demande pardon....

Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:

--Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de

Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!

--Eh bien! répliqua Mme de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va

venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de

divorce.

--Un divorce?

Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de

la jeune femme.

Et Sylvia restait muette.

--Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon

pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!

--Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation,

fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison

d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur

à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce

que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est

attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le

supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez

raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être

libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a

souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom.

«Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»

--Madame! dit Sylvia.

--On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un

veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse

M. Norton....

--Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.

--C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est

parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....

--Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.

La marquise lui prit la main:

--Chut! Vous allez tout gâter, vous!

--Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de

Bernière, étonné.

Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction

profonde--comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage

s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.

L'américaine · 第 21 / 25 题