XIV

Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait,

avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire

à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il

avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance

que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait

pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un

sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et

des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne

l'attendrissait pas facilement.

--Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence

en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec

de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.

--Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être

vieille.

Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,

n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée,

et, si mistress Norton acceptait le divorce....

--Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.

--J'en suis sûr.

--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les

déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de

mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins.

Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais

quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit

l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du

désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec

un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait

ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils

n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité.

Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi

puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la

complètent et la finissent.

* * * * *

Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories.

Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il

avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus

qu'à accomplir son devoir.

Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée

de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien

de théâtral, un ton grave et triste:

--Je vous présente M. Cadogan, solicitor!

Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:

--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques

témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à

faire!

Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui

demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable

question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de

la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et

fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia

en disant très haut:

--Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre,

Sylvia.

--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,

de tentations et de rêves.

C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune

homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence

nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée,

lassée. Libre!

--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.

Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux États-Unis!

L'américaine · 第 22 / 25 题