Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait,
avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire
à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il
avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance
que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait
pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un
sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et
des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne
l'attendrissait pas facilement.
--Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence
en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec
de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.
--Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être
vieille.
Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,
n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée,
et, si mistress Norton acceptait le divorce....
--Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.
--J'en suis sûr.
--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les
déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de
mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins.
Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais
quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit
l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du
désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec
un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait
ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils
n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité.
Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi
puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la
complètent et la finissent.
* * * * *
Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories.
Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il
avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus
qu'à accomplir son devoir.
Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée
de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien
de théâtral, un ton grave et triste:
--Je vous présente M. Cadogan, solicitor!
Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:
--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques
témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à
faire!
Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui
demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable
question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de
la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et
fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia
en disant très haut:
--Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre,
Sylvia.
--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,
de tentations et de rêves.
C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune
homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence
nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée,
lassée. Libre!
--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.
Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux États-Unis!