XIII

En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le

pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être

échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le

devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte

nerveuse qui ne lui était pas habituelle?

--Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....

Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez

Sylvia une même inquiétude.

--Norton?

Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.

--Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin

à M. de Solis.

--Richard?

--M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment

Richard qu'il a choisi pour second....

--Lui?

--Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû

deviner!

--Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit

Sylvia.

--Pourquoi? Deux amis, deux frères!

--C'est impossible... impossible....

--Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....

--Entre le marquis et le colonel Dickson.

--Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle

venait, entre Norton et....

Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.

--Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec

Francis Ruaud. Si nous allions....

--Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il

n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret

pour toi!

* * * * *

«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia

et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de

la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton,

mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec

l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à

l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait

dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.

Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte

de torpeur.

Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui

se passait au dehors.

Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.

--Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?

--Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous

deviez le voir!...

--Sans doute! sans doute!

--Pour ce duel? demanda Éva.

Montgomery parut étonné.

--Le duel? Vous savez donc?

--Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?

L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son

mouchoir.

--Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton

ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!

--Finie!

Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.

--Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....

Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.

--Mais quoi?...

--Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de

commerce qui ne concernent que Norton et moi....

--Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva,

sérieuse et devinant un danger nouveau.

Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.

--Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait

une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...

--Quelle dépêche?

--De New-York....

* * * * *

Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.

--Oh! insignifiante, insignifiante....

Éva le regarda bravement.

--Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que

vous avez à apprendre à mon oncle?

--Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant,

voilà le mot... intéressant.

--Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?

Montgomery répliqua, très vite:

--Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà...

intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....

Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et

redoutant de parler davantage.

--Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui

se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.

C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette

mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa

jolie tête.

--Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de

Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!

--Quoi donc? demanda Montgomery.

--Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....

Mais Montgomery doucement:

--Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!

Sylvia avait tendu la main à Liliane:

--D'où venez-vous, chère amie?

--D'où je viens?

Et mistress Montgomery cria presque:

--D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez

Harrisson!

Montgomery fit la grimace.

--Harrisson!

--Le grand peintre? demanda Sylvia.

Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:

--Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle

plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième

ordre!

--Ah! bah! fit Montgomery enchanté.

--Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures...

trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!

--D'immobilité? dit encore Montgomery.

--Complète! Comme celle que je viens de subir!...

--C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la

première séance....

--Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette

à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un

mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... _please_!

Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery....

Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah!

non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très

mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas

mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon,

cet Harrisson.... Une _Naïade_... d'après miss Arabella! et un portrait

d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage!

Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus

insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût

été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!

Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et

Montgomery de répondre froidement:

--Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux

traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.

Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules

à son tour:

--Vous croyez ça, vous?

--Bref, votre portrait? insista le mari.

--Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est

devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!

--Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!

Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le

peintre, continuait:

--Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un

confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint

qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous

voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez

déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais!

Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?

--Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.

--Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!

--Merci, répliqua Montgomery.

Puis il ajouta:

--Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.

--Comme les Montgomery!

--Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson

plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut

absolument que je retrouve Norton!

Et demandant à Sylvia:

--Il est allé, vous dites?

--Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....

--Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.

--Puis au télégraphe, ajouta Éva.

Montgomery répondit:

--J'y vais.

--Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous,

Lionel, c'est si rare!

Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:

--Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!

--Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout

conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.

Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.

--Tout... mon bon Lionel!

Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:

--Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que

cet Harrisson ait manqué votre portrait!

Il se tourna vers Sylvia.

--A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!

--Nous revenons! insista Liliane.

Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait

presque à l'oreille--la bouche rose près de l'oreille rouge:

--Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout?

Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les

affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de

New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante

qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs

avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en

Amérique comme en France?

La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand

silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées,

enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.

Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule--seule pour se

retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant

cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à

portée de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette liberté, la

possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui

était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle

voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:--Que faire?

--Fuir! disait Georges.

Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une

fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.

Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il

saurait!

Et ce mot arrêtait sa pensée.

--Heureux?

Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui,

il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le

divorce, eût été une faute, une tache....

Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune

fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....

--Où vas-tu? lui demanda Éva.

--Chez moi.

Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de

trouble et de tragique en ce coeur où le nom de Georges de Solis était

écrit.

Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi

profondément triste. Elle avait envie de pleurer.

Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce

beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer

sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui

pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si

courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le

conjurer.

Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre

ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.

* * * * *

Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort,

lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui

cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?

Elle se leva toute droite, comme électrisée.

C'était Mme de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle

salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.

Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.

Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.

Elle s'était avancée, disant, joyeuse:

--Vous! madame la marquise!...

Après lui avoir pris les mains:

--Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit Mme de Solis, et qui

suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens

parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.

--Les plus sérieuses? interrogea Éva.

--Et les plus douloureuses.

--Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer,

s'il est possible.

--Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.

--Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je

vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à

l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre....

Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes...

extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le

bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?

Elle s'arrêta:

--Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.

--Le vôtre peut-être, répondit Mme de Solis.

--Je ne comprends pas, madame!

--Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à

vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie

sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu

d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais

voir mistress Norton!

--On va la prévenir de votre visite, dit Éva.

--Merci.

Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis

demandait à parler à mistress Norton.

* * * * *

Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant

prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tête tout un

plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille

n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torturée.

Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la

mère de Georges, et Mme de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune

femme.

--Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les

choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous

communiquer!

--Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un

siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise:

«Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de

Sylvia...»

Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles

fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait

de fuir--de fuir avec lui!

«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme--cet

homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une

froideur apparente:

--Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?

--Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.

--Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui

fait le fond d'un article très commenté ce matin du _New-Brooklyn

Herald_?

--Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.

--Je regrette bien, répondit froidement Mme de Solis, que M.

Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il

s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment

dirai-je?... impliqué dans cet article.

--Impliqué?

Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:

--Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?

La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation

mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de

désastres et de douleurs.

--Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon

Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.

--Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de

mon... de M. Norton, et je veux savoir....

La marquise sourit.

--A quoi bon? Ce sont des calomnies!

--Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent,

dit Sylvia.

Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.

--De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque

actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié,

un homme qu'on ruine!

--Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.

Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.

--Madame!... fit Éva frémissante.

Mais la marquise l'interrompit:

--Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez

promis de me laisser tout dire!

--Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en

effet!

--Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de

cruauté insultante.

--Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi

des outrages!

--Eh bien, soit! répliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....

Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de

l'antichambre.

--Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais

si je dois, devant lui....

--Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit

Sylvia avec dignité.

Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et Mme de

Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement

que par un signe de tête.

--Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que

Mme de Solis vient me répéter?...

--Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.

La marquise précisa bien vite.

--Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!

Bernière parut suffoqué:

--Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...

--Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!

--Eh bien! soit, chère madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que

M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de

Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de

petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les

bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....

* * * * *

Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la

marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.

Elle répéta, la lèvre hautaine:

--Son venin?...

--Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.

Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle

partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de

rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son

respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature

violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une

aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.

--Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont

tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters

parisiens vont s'en mêler! Je prévois des _interviews_! Mais, dans le

cas présent, ce sont les Américains--vos Américains, ma chère Éva--qui

me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide,

empoisonnée, contre M. Norton.

--Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.

L'américaine · 第 20 / 25 题