Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»

Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le

monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout à coup, à Liliane:

--Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...

--Dites!

--Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous,

hier?

Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.

--Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?

--Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, _Surprise-party_, villa

normande, chez mistress Norton!»

--Surprise-party? Eh bien?

--Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que Mme

Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons

à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous

donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! _Surprise-party?_

Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!

--Le _mildew_! répéta Mme de Solis. Fargeas souriait:

--Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?

--Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une

_surprise-party_, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...

--Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable

d'envoyer chercher des gardiens de la paix!

--Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!

--Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre _surprise-party_...

maintenant que je suis prévenue....

--Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery,

n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira

peut-être.

--D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss

Arabella doit être des nôtres....

--Comment! Miss Dickson?

--Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille,

signée de votre main!...

--Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle

affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les

bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et

mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est

désagréable!

--Pourquoi? demanda Bernière.

--Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voilà tout!

La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui

demandait:

--Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?

--Non, pas toutes! Vous l'avez dit!

Et, montrant Éva qui causait avec Georges:

--Il y a des exceptions!

--Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les

grappes!

Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que

celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait

peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de Mme

de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de

s'être fait attendre:

--J'étais un peu souffrante!...

--Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!

--Demandez au docteur, dit Sylvia.

--Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très

content, répondit Fargeas.

* * * * *

Mme de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle--égoïste

en réalité--la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et

lentement, avec une expression de bonté réelle:

--Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère

mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre

souffrance.

--De l'imagination?

Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état

d'esprit.

--Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on

souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme

on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux!

Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?

--Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur

les maux inévitables!

--Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.

--Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites

pas rabâcher. C'est du _déjà dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules!

--Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.

--Et ces trois _m_, docteur?

--Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la

Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.

--Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très

émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal

meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...

--Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là?

interrompit Fargeas, l'air sceptique.

--Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.

M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme

Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:

--Le plaindre et l'adorer.

Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette

adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de

défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait

dans le coeur; et l'oeil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la

moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de

lèvres du marquis parlant à mistress Norton.

La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son

fils, elle disait doucement:

--Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et

je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai

entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça!

Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure

qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très

agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune

importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui

l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts

le moins du monde!

Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:

--Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?

La petite Américaine répondit nettement:

--Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un

galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux,

comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.

--Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise.

Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui

se mit à rire en répondant:

--Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?

--Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua Mme de Solis.

Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui,

sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné

plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif

qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre

microbe.

--Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes

filles, qui vient de débiter une phrase de roman!

--Moi?

--Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!»

Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même

chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le

divorce....

--Ah! le divorce! s'écria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore

quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....

Mistress Montgomery l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des

gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!

--Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent...

après l'épreuve?

La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit

geste indifférent:

--Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très

gentil, très gentil... et de près!...

--Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle

s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce,

moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de

la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une

chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!

--Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait

volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress

Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je

pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....

--Mon idéal! dit Mme de Solis.

--Avec retouche! compléta Bernière.

--«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te

plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une _licence_! Un

magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est

excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon,

un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée

de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame

de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté

cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.

Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de

jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de _tout Paris_ à la

sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre

espèce de poésie: la poésie du reportage!...

--Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond,

dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant

qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont

parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant

ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant,

appris nos premières prières, leur lit ceci: «_Vous prenez cet homme--ou

cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé

comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse_»--et

qu'on répond: «Oui! je le jure!»

Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni

d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une

foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia

l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.

--Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça,

qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux....

Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas

moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur

d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas

aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois

affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle

maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de

divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont

inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me

plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...--Tu es malade, perdu de

santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre

affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu--c'était le bon temps, c'était

le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir,

rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire

qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!

--J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même

mort! répondit doucement la marquise de Solis.

Mistress Montgomery se mit à rire.

--C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le

moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles

divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine!

Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus

honnête, c'est plus franc!

--Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu

ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:

--Madame, croyez bien... je ne voulais pas....

--Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de

votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change

l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant

l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.

--A vos ordres, madame! dit le vicomte.

Et Liliane, tendant la main à Sylvia:

--Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté,

voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des

folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et

pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.

--Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence...

aucune!

--Tant mieux!--Et à bas le colonel!

Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement,

passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:

--J'ai à vous parler, monsieur de Solis.

--A moi?

--Oui. Revenez dans un moment!

Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que

Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie

était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.

--Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.

--Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être

par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt

pour avoir le plaisir de la revoir....

--Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en

passant devant lui.

--Sans rancune, madame!

* * * * *

Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa

mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille,

restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:

--Charmante, Mme de Solis!

--N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hésiter--et son fils?

--Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.

--Oui!

--Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.

--Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!

Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:

--Disons un honnête homme, et tout sera dit!

Sylvia avait regardé la petite Américaine.

--Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!

--Moi? Qui vous fait croire?

--La manière dont vous en parlez!

--Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.

--Norton m'en a parlé pour vous!

--Mon oncle?

--Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille

vous laisser, naturellement, toute liberté....

Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle

pensait de M. de Solis.

--Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de

savoir votre avenir assuré par une union....

--Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me

parler pour lui?

--Non, je vous ai dit que votre oncle....

--Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes.

Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour

toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme

qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M.

de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.

Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et

Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie

involontaire.

--Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?

--Non.

Mais Sylvia insistait:

--Regardez-moi bien! Vous êtes ma soeur! Une soeur chérie! Il m'a semblé

surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....

--Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le

répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!

La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile

qui inquiéta mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a

pas blessée?

--Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon

coeur, je vous le dis... franchement... comme à une soeur... puisque

vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce

qu'il peut m'aimer, lui?

--Qui vous dit--et Sylvia hésitait un peu--que M. de Solis?...

Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette

enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs,

la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:

--S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!

--Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres

l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se

préoccupe de moi?...

Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M.

de Solis avait regardé--regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de

Sylvia--et, lentement:

--Même en me parlant, il pense à une autre!

--A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...

--Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous

le verrez!... A vous, il le dira certainement.

Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment

terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un

appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa

chambre avec des sanglots dans la poitrine.

--Éva!

Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte,

elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?

* * * * *

Sylvia restait seule, effrayée.

Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans

les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au

visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le

verrez!»

--Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.

X

M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire

furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une

visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée,

éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se

montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de

revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de

lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas.

Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte,

las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte

résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau

s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ

avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et

sa vie. Quelle folie!

Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le

tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa,

après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui

disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors

qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.

Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit

annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un _rocking-chair_,

et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des

touffes poudreuses de tamaris.

Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il

reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il

resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un

peu la jeune femme.

--Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.

--Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?

--Une idée. Je ne sais pas.

--Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait,

aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au

juste le mot?

--Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si

heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.

--Hier? demanda Sylvia.

--Hier soir.

--Vous l'avez vue hier?

Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la

voix.

--Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement

apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit

Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....

--Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du

marquis.

Et M. de Solis continuait, évoquant le souvenir de la veille, la triste

demeure des pêcheurs où il avait retrouvé miss Meredith, la mère

souffrante, le père à demi alcoolique....

--Elle! ah! c'était elle! interrompit Sylvia.

--Qui donc?

--Rien! Une absurdité que m'a rapportée mistress Montgomery.

--Quelle absurdité?

--Après tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....

Elle s'interrompit pour dire:

--Je remarque qu'Éva s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et,

peut-être, qui sait? quand elle espère vous rencontrer....

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait

croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a été étonnée de me

trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, là, prise comme en

faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais

que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson?

Une absurdité? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le

colonel, que, là-bas, c'était vous? Eh bien, quoi? Quand c'eût été vous?

Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos oeuvres de

charité comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.

--Mais, fit Sylvia, il a pu trouver étrange que je me cache pour aller

chez cette pauvre femme à la même heure que vous.

--Et il l'a dit? Et il l'a raconté?

--Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! après les

méchants, je ne sais rien de plus détestable que les sots! Et, sot et

méchant, qui sait si cet homme n'est pas à la fois l'un et l'autre?

M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme

prévoyant un malheur et songeant au moyen de l'éviter.

--Il y a un moyen bien simple de répondre à la niaiserie du colonel

Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vérité.

--La vérité! Et après? S'il a inventé et colporté sur vous quelque

méchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss Éva,

voilà tout.

--C'est vrai, dit Sylvia. Mais....

--Mais quoi?

--Mais Éva est libre, elle!

--Libre! Eh bien? demanda Solis, indifférent.

Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler

tremblante et, lentement, glissant presque les mots au coeur de M. de

Solis:

--Elle est charmante, dit-elle.

Georges répéta, très sincèrement:

--Charmante!

--Si j'avais un frère, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss

Meredith!

Elle avait, cette fois, parlé avec une fermeté qui laissait deviner

toute sa pensée, cette pensée du sacrifice où il y avait un conseil, et,

dans une idée de renoncement, presque un ordre.

Georges, amèrement, lui demanda:

--Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....

Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.

--Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, à moi, d'épouser Éva,

comme m'en a parlé Norton! Est-ce pour m'éprouver ou pour me torturer?

--Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.

--Est-ce une épreuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et

toujours aussi profondément, aussi follement?

--On peut aimer Éva. Est-ce que je sais? On oublie!...

--Qui oublie? s'écria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages,

les êtres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur coeur à

volonté. Je ne suis pas de ceux-là! Et comment oublierais-je, quand je

vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respiré la même atmosphère que

vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouvée malheureuse,

souffrant de la même souffrance qui me déchire et qui me tue?

Sylvia s'était levée, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu,

mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.

--Si je souffre, dit-elle fièrement, ne craignez rien, je suis assez

forte pour supporter ma souffrance!

Le marquis haussa les épaules.

--Assez forte! Et je vous vois pâle, triste, et chaque jour mon

inquiétude s'accroît et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu

vous fuir et j'aurais dû le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure,

si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus à ce passé

dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui,

comment, quand, en partant, il m'eût semblé que je vous laissais frappée

d'un mal que le docteur Fargeas cherche où il n'est pas, et qui est là,

là, dans votre coeur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?

--Monsieur de Solis!

--Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous

n'avez rien oublié de nos pauvres rêves, mais je le vois, mais je le

devine, mais je le sais!

Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque à l'oreille, il

évoquait les visions passées:

--Vous vous les rappelez nos chères causeries, là-bas, dans la maison de

votre père, et nos espoirs et nos chastes serments?...

Par la fenêtre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonné par le

hasard, entrait, lointain, caressant, apporté par le vent et coupé comme

par bouffées, un air de valse effacé, à peine perceptible, et cependant

troublant, exquis, comme de la poussière d'harmonie.

Et, entraîné doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les

choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort--et les

premières rencontres, et ce soir où, lors du mariage d'une amie de

Sylvia--une amie disparue depuis--ils s'étaient trouvés, lui, le

Français, et elle, la jolie Américaine, sous la cloche de fleurs

destinée aux époux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole

embaumée pour couronner, comme un dôme d'église, le premier baiser de la

mariée, du marié.

Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, était devenu pâle

lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:

--Ils ont passé sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancés!

Leurs mains alors s'étaient désunies et, sous ces roses, au lieu de se

sentir rapproché de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en était senti

si loin, si loin....

C'était pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait

embaumer la cloche de roses, _the marriage bell_!

--Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que

ces souvenirs torturaient.

Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'âpre

joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce passé:

--Ah! j'ai été fou alors de ne pas tout dire à votre père, de ne pas lui

crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme

mon bonheur vivant!

--Tout cela est le passé, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son

émotion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui à une honnête femme

comme vous parliez alors à une honnête fille!

--C'est le passé, mais il est toujours là, puisqu'il me navre et qu'il

vous tue!

Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de résolution

dans celle de Sylvia, et la jeune femme répondait:

--Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.

--Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez déjà morte?... Ah!

Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappée au coeur et vous savoir à un

autre!...

--Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...

--Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne

fait rien pour les empêcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour

ramener à vos lèvres un sourire, je remuerais ciel et terre!

--Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! répéta Sylvia

fermement.

--Eh! dit le jeune homme avec colère, il est votre mari!... Et, quand

j'y songe, toute cette amitié me pèse et je la déteste, et je voudrais

le haïr!...

--Georges!

--Vous aime-t-il autant que moi? s'écria M. de Solis. Vous devine-t-il

comme moi? A-t-il pour pensée unique, dans son existence, vous, toujours

vous, rien que vous? Moi, je ne pense à rien, qu'à vous, Sylvia! J'ai

harassé ma vie à chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai

partout emportée et partout retrouvée!... Là-bas, vous étiez avec moi!

Et si je me désolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec

cette pensée que vous étiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous

pleurez... vous m'aimez.

--Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effrayée.

Et il répéta fermement:

--Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec

vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....

Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il la retint.

--Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire....

J'ai fait des rêves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rêves

possibles, cette fois, des rêves qui sont à portée de notre main... des

rêves qui se réaliseront... demain... si vous voulez!

--Que signifie?...

Il était tout pâle, avec une folie dans les yeux, un feu de fièvre.

--Il n'est pas seulement dans le passé, dit-il tout bas, ce bonheur que

nous avons laissé fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans

l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai

toujours! Voulez-vous de mon dévouement éternel, de mon existence vouée

tout entière à votre bonheur?

--Votre dévouement... votre existence....

Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas

comprendre.

--Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec

une fermeté soudaine, comme un homme qui joue sa tête prend une

résolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que

vous, je ne pense qu'à vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que

vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?

Ce n'était pas la folie d'une heure que rêvait Solis, c'était le

sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le passé retrouvé

tout à coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une

tentation. Éperdue, chancelante, elle était tombée sur le

_rocking-chair_, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-même,

elle disait d'une voix d'enfant tremblante:

--Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en

conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!

Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait

au coeur une angoisse, au cerveau une griserie de liberté....

Mais, plus il la sentait troublée, plus il faisait, avec l'égoïsme des

amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise à nu.

--Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pèse et vous tue?

Est-ce que ce n'est pas vrai que votre coeur étouffe? Est-ce que ce

n'est pas vrai que j'ai deviné, Sylvia?

Et elle, toujours effarée:

--Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection

même dont vous parlez....

--C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se résigne;

c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se révolte!... Je ne parle

pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des

hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse

souffrir, qui ne se doute même pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse

au fond de votre coeur!... Eh bien! pour toute créature humaine, Sylvia,

il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son coeur

battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai menée m'a

donné le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est

notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous, et je vous

aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon être, et

je veux vous emporter je ne sais où, où l'on ne meurt pas et où l'on

s'aime!

--Georges! Georges! dit-elle, entraînée, soulevée par ce souffle de

passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez à quelles tortures

vous me condamnez sous prétexte de me consoler et de me plaindre!

--Si ces tortures sont les dernières, qu'importe? s'écria Solis.

--Les dernières?... Hélas!

--Vous voyez bien que tout en vous se débat, que vous souffrez à en

mourir! Eh bien! pour le salut de la créature humaine qu'on aime le plus

au monde, tout est permis!

--Tout?

--Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un

enlèvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe où nous nous cacherons.

Une maison ignorée au bout de cette mer qui est là et qui nous appelle,

et où nous serons libres....

--Êtes-vous fou?

--Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et

qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et

on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous

atteignent, vous, il pourra médire à son aise, le monde! Et nous aurons,

du moins, vécu de ce qui était notre vie:--notre amour!

--Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mère....

--Je vous adore, dit-il éperdu, et je veux que vous viviez! Je veux que

tu vives! Eh bien! c'est à vous, sachant combien je vous aime, de savoir

si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne

la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!

* * * * *

Elle était blême, torturée, et cependant heureuse, heureuse comme dans

une hallucination, un rêve fou.

Et elle se demandait si ce n'était pas la sagesse, cette folie que lui

proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il

lui parlait d'une éternité d'amour. Et il était à eux, cet autrefois,

refleuri tout à coup comme un printemps retrouvé. M. de Solis lui aurait

donné son nom en Amérique. Il lui offrait ici toute son existence, tout

son être.

Et c'était maintenant une griserie délicieuse qui l'enveloppait toute,

c'était une sorte d'étourdissement léger comme dans le vaporeux état des

morphinées. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout à coup à la

réalité.

Il était là, Norton, à quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un

renseignement à un domestique.

Norton! Le mari! La loi! Le devoir!

--C'est lui! fit-elle.

--Norton? Je ne veux pas le voir!

Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement

vers la porte opposée à celle par laquelle arrivait la voix de Richard.

Alors, comme avec une tristesse amère, Sylvia lui disait:

--Déjà, le remords!

--Non, la jalousie! répondit-il, presque farouche. A bientôt!

Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de

Solis, et entendant encore Norton parler, à côté, prêt à entrer sans

doute.

Elle éprouvait une sensation d'affaissement, une sorte de délabrement

moral. Il lui semblait que, matériellement, Georges lui avait fait une

blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux

rêves!

--Il m'a fait mal! songeait-elle.

Et pourtant elle n'eût point voulu qu'il eût gardé le silence.

Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-même, lorsque Norton entra.

* * * * *

Très pâle, l'air préoccupé, presque sombre, il regarda autour de lui,

dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:

--Qui était là?

--Ici? dit-elle.

--J'ai entendu une autre voix que la vôtre!

--C'était M. de Solis, répondit-elle.

--Ah!

Et Norton resta silencieux.

Puis, brusquement:

--Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?

--Il ignorait peut-être que c'était vous!

--Vraiment?... dit Norton.

Sa voix devint vibrante.

--Vous ne savez pas mentir, ma chère Sylvia! Vous êtes toute pâle!

--Mentir! Pourquoi mentirais-je?

--De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soupçonneux.

--Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....

Elle cherchait, balbutiait presque.

--Insignifiantes? répéta Norton, ironique. Insignifiantes?

Nécessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous était

parfaitement indifférent, n'est-ce pas? Indifférent, absolument?

--Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de

Solis?

--Pour rien!... fit-il en s'efforçant de garder un calme sous lequel

grondait une colère. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino,

par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient guère que j'étais

là et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connaît pas à

Trouville.

--Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprêtant

à recevoir--comme un coup de poignard--une calomnie en pleine poitrine.

--Peu vous importe. Mais j'ai à vous annoncer, ma chère Sylvia, une

nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indifférente que la

conversation de M. de Solis.

Elle attendait, silencieuse.

--Une nouvelle désagréable! précisa le mari.

--Laquelle?

--Mes affaires nécessitent ma présence immédiate à New-York. Nous

partons après-demain!

--Après-demain?

--Samedi, dit-il froidement.

Sylvia laissa simplement échapper un «ah!» qui pouvait paraître résigné.

--Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la

regardant bien en face, de ses yeux gris.

Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle

dit, un peu ironique à son tour, puis vraiment triste:

--Vous avez une manière de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui

ressemble à quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habituée

à ce ton-là.

--Je vous remercie d'y avoir pris garde, répondit Norton. Mais, chaque

jour, on découvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut.

Moi, je ne pourrais pas!

--Vous parlez par énigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.

--Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!

Il se promenait maintenant à travers le salon, sa haute taille et ses

épaules larges un peu tassées comme sous un fardeau inattendu, et

faisant craquer ses doigts, machinalement.

--Mais, en vérité, dit Sylvia, vous semblez bien moins préoccupé de

retourner en Amérique pour arranger vos affaires que de me faire quitter

la France?

Il s'arrêta et, très froid, avec un sourire:

--Vous voyez donc bien, ma chère Sylvia, que vous comprenez

parfaitement.

Sylvia redressait fièrement sa jolie tête fine et dont l'expression

mélancolique devenait maintenant militante, comme indignée:

--Je comprends que je ne sais quel soupçon absurde... odieux... pis que

cela, insultant, vous est entré dans l'esprit! Et j'avais assez de mes

souffrances sans qu'il vous prît la fantaisie de les venir augmenter par

un doute qui m'outrage.

--Je ne vous ai parlé de rien. J'ai fait simplement allusion à des

propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un

outrage!

--C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez

avoir entendus!

--Qui vous les a rapportés? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience

croissait visiblement.

--Ah! laissez là M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me

semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!

--J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chère amie!

dit Richard, la voix âpre.

--Moi?

--M. de Solis--j'aurais dû m'en souvenir--avait été l'hôte de votre

père, il y a trois ou quatre ans?

--Oui! répondit-elle simplement.

--M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous épouser!

--Oui!

--Et s'il avait demandé votre main, vous la lui auriez accordée?

--Oui! dit-elle nettement.

--Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous

et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant à M. de

Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?

Sylvia répondit avec la même franchise loyale:

--J'ai juré d'être votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme

vous m'avez donné votre nom.

--Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se

tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on

pas les autres? Imbécile! Imbécile que j'étais! Et je me croyais aimé!

Et je n'avais des pensées de luxe que pour cette femme! Et moi qui

vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse

insensée, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine à travail,

le mari! Et elle... elle....

--Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout

votre dévouement, Richard! répondit lentement Sylvia.

Il avait repris, à travers le salon, sa marche saccadée, et, séparée de

lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantôt se détacher sur

le fond de mer tantôt s'enfoncer dans la pénombre de la vaste pièce.

Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrêtant parfois pour lui parler,

jetait des exclamations emportées:

--Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!...

Reconnaissante comme au portefaix qui traîne le fardeau durant le

voyage!... Ce n'était pas votre reconnaissance que je voulais, moi,

c'était votre amour!

--Je vous ai gardé loyalement la parole que je vous ai donnée

loyalement! dit-elle encore.

--Oui. Et cependant les indifférents et les sots connaissent assez,

paraît-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une

raillerie vienne me souffleter tout à coup et me crever le coeur dans un

casino de bains de mer!

--Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que

je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?

--Au reste, fit-il, les désoeuvrés, en France, pourront demain, s'ils

veulent, parler à leur aise de l'Américain Norton et du départ de

mistress Norton l'Américaine!... Je vous ai dit que nous partions....

Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus

longtemps à Trouville.... Ayez la bonté de donner vos ordres....

--Sur-le-champ? dit-elle étonnée.

--Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupées

sur la «_Normandie_» pour venir en France.

--Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui

me restent ici....

--Des amies? Éva nous accompagne.

--Mistress Montgomery!

--Vous la retrouverez quelque jour, en Amérique.

--C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce départ n'est qu'une fugue

soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile

d'insister. Je ne partirai pas!

Elle avait mis toute sa résolution nerveuse dans ce refus, et Norton

connaissait l'énergie de cet être résistant sous son apparence frêle.

--Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie--je vous

prie, mistress Norton--dit-il en insistant, de ne point me laisser

partir seul.

--Je n'ai pas demandé à venir en France. Je ne quitterai pas la France

parce que le propos d'un passant aura effleuré mon nom! Et, d'ailleurs,

pour ceux-là mêmes qui sont ici--pour le colonel Dickson ou mistress

Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de

moi--un départ aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait semblé

m'avoir atteinte en me contraignant à la retraite. Je ne partirai pas.

--Sylvia! dit Norton, dont le visage, pâle tout à l'heure, se

congestionnait violemment.

--Eh bien?... fit-elle résolue, très calme.

--Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours

soumis à vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous

figurez que je puis renoncer à ce que je veux quand ma volonté a décidé

quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je

l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je

suis un homme qui sait où il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure,

Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus à Trouville

et que vous m'accompagniez en Amérique, où je vais.

La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux,

et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, répondant:

--Votre volonté, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la

mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plaît de

me soupçonner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...

Il répéta, menaçant comme tout à l'heure, ce nom aimé pourtant:

--Sylvia!

Puis s'arrêtant devant le regard clair, calme, attristé aussi, de cette

femme:

--Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser à bout!

Vous voulez que je croie tout?...

--Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais où? Des folies

ou des infamies?

--Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais,

dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste,

je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve

d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces

mains-là--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai

pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de

l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux

yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette

idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les

vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur

propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le

laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz

empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia!

Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des

visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut

m'excuser....

Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:

--Il faut me suivre!

--Alors, c'est un ordre?

--Ordre ou prière, peu importe!

--Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai

jamais à un ordre!

--Jamais?

--Jamais!

--Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces

misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y

rester avec votre amant?

--Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire

un mensonge!

--Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes

lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure,

que vous l'aviez aimé?

--Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa

fierté calme.

--Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui...

c'est que vous l'aimez toujours?

--Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute.

Après?

--Vous osez!... Tu oses!

--Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches

dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête

femme!

Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui

monter aux yeux.

--Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva!

Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!

Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la

glace et pressa sur le bouton d'ivoire.

--Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.

Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était

blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.

--Je pars, dit Norton, et je vous emmène.

--De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en

route!

Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait,

très guilleret.

Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.

Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina

qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se

produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant à

Sylvia, presque défaillante:

--Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?

--Rien!... Rien, docteur! disait-elle.

Elle essayait de sourire. Elle chancelait.

--Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.

Et, interrogeant Norton brusquement:

--Enfin, quoi?...

--Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York,

répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec

moi!

--Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la

tuer?

--La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa,

l'étranglant presque.

Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de

nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir,

et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers

Norton:

--Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous

l'aimez....

--Si je l'aime? fit Richard.

--Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la

dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais!

Je m'y oppose.

--La tuer? songeait Norton.

Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il

avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette

adorée qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre.

* * * * *

Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au

signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe

de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les

escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress

Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton,

Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que

suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son

père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant

eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette _partie de surprise_ qui

rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air

les échos de leurs fanfares:

--Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane.

--Nous sommes chez nous!

--_Go ahead!_ s'écriait Bernière.

Et Liliane, commandant comme à l'assaut:

--Au piano, Arabella! au piano!

--Volontiers!

Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel

disait à Norton:

--Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!

Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas.

Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la

jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se

redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par

droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile,

Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient

pas seulement là en désoeuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui

épient.

Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée

par le bruit.

--La voilà, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress

Montgomery.

--Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous

plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle!

Très drôle. Original.

Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.

Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:

--Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.

--Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de

fatigue, voilà tout.

--Ce n'est-rien, répondait Sylvia.

Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment,

comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix

claire, joyeusement:

--Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la

_Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fête de

Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!

--Hurrah! cria Bernière.

Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait

crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de

titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery

accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour

le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure,

tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui

causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et

Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune

fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de

Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée

par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa

où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait

instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se

disait, toute triste:

--Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les

Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!

Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et

Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:

--Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui,

Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction

publique. _Surprise-party!_

--Le _mildew_! songeait Éva Meredith.

L'américaine · 第 17 / 25 题