IX

Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond

d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles

lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons

blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.

--Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous

dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter

pour la remplacer....

--Nous ne dérangeons personne?... demanda Mme de Solis.

--Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.

--Une malade? demanda la marquise.

Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.

--Mme Norton?...

--Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave,

Dieu merci, répondit Fargeas.

--Vous répondez de guérir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit

encore M. de Solis.

Et Liliane songeait:

--Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans

lorgnette de campagne.

--Mme Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des

émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu

merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et

vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?

--Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous

demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt

partir?»

Fargeas répondit sérieusement:

--C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers!

Changer d'air! changer d'idées! tout est là!

--Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait

le logis accoutumé, le coin du feu?

--Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tête habituel.--Cela

dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.

--Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais

prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir

compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de

là-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges

cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est

affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas,

docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....

--Pourquoi? demanda Liliane.

--Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais

dire.

Mistress Montgomery se mit à rire.

--Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et

sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer,

l'«_américanisme_».

--Justement, répondit la marquise.

Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit

vivement:

--Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures

supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il

n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!

--Merci! dit Liliane.

La marquise, doucement, en femme du XVIIIe siècle causant du

fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:

--Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis

et, avec nos vignes, nos moeurs françaises, nos pauvres vieilles moeurs

intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec

ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes

raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais

une maladie américaine... le mildew!

--Vous dites? fit Dernière.

--Le mildew.

--Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.

--J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous

plaît, ma tante?

--Demandez au docteur, fit Mme de Solis.

--Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher

monsieur.

--Non, dit Dernière.

--Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite

qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que

nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on

s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions

alors le phylloxéra....

--Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.

--On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit

parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les

tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et

de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a

cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce

besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait

de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas

incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le

mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette

mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme

parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit

est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y

a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,

que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais,

regardez bien, esprit, bonté, coeur, et la vigne et la vie, tout cela

est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De

l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable!

Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut

être mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic,

c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le

steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,

c'est le mildew!

--Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le

speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de

bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?

--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des

exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.

--Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui

entrait.

--Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre

Amérique.

Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.

--On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête

très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.

--La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti

Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!

Mme de Solis sourit encore:

--Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère

enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française

un peu entêtée dans les moeurs d'autrefois et, partout où je vois des

excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....

--Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.

Le docteur Fargeas répliqua:

--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin

d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?

--Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais

je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un

peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les

Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est

vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon

entrée dans Babylone!

--Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.

--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!

--Et maintenant?

--Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la

marquise, sans doute!

--Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.

Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille,

un petit cercle d'or orné de perles:

--Tiens, un joli bracelet que vous avez là!

--Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant

vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez,

monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me

parliez, vous rappelez-vous?»

--Ah! c'est vrai! dit le marquis.

--Il vous plaît, celui-là?

--Oui!

--C'est le même que celui de Sylvia.

--Il est charmant!... dit Georges.

--Charmant!... ajouta Liliane.

L'américaine · 第 16 / 25 题