Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond
d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles
lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons
blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.
--Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous
dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter
pour la remplacer....
--Nous ne dérangeons personne?... demanda Mme de Solis.
--Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.
--Une malade? demanda la marquise.
Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.
--Mme Norton?...
--Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave,
Dieu merci, répondit Fargeas.
--Vous répondez de guérir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit
encore M. de Solis.
Et Liliane songeait:
--Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans
lorgnette de campagne.
--Mme Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des
émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu
merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et
vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?
--Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous
demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt
partir?»
Fargeas répondit sérieusement:
--C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers!
Changer d'air! changer d'idées! tout est là!
--Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait
le logis accoutumé, le coin du feu?
--Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tête habituel.--Cela
dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.
--Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais
prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir
compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de
là-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges
cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est
affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas,
docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....
--Pourquoi? demanda Liliane.
--Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais
dire.
Mistress Montgomery se mit à rire.
--Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et
sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer,
l'«_américanisme_».
--Justement, répondit la marquise.
Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit
vivement:
--Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures
supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il
n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!
--Merci! dit Liliane.
La marquise, doucement, en femme du XVIIIe siècle causant du
fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:
--Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis
et, avec nos vignes, nos moeurs françaises, nos pauvres vieilles moeurs
intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec
ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes
raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais
une maladie américaine... le mildew!
--Vous dites? fit Dernière.
--Le mildew.
--Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.
--J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous
plaît, ma tante?
--Demandez au docteur, fit Mme de Solis.
--Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher
monsieur.
--Non, dit Dernière.
--Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite
qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que
nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on
s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions
alors le phylloxéra....
--Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.
--On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit
parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les
tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et
de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a
cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce
besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait
de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas
incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le
mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette
mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme
parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit
est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y
a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,
que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais,
regardez bien, esprit, bonté, coeur, et la vigne et la vie, tout cela
est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De
l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable!
Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut
être mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic,
c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le
steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,
c'est le mildew!
--Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le
speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de
bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?
--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des
exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.
--Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui
entrait.
--Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre
Amérique.
Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.
--On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête
très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.
--La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti
Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!
Mme de Solis sourit encore:
--Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère
enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française
un peu entêtée dans les moeurs d'autrefois et, partout où je vois des
excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....
--Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.
Le docteur Fargeas répliqua:
--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin
d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?
--Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais
je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un
peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les
Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est
vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon
entrée dans Babylone!
--Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.
--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!
--Et maintenant?
--Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la
marquise, sans doute!
--Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.
Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille,
un petit cercle d'or orné de perles:
--Tiens, un joli bracelet que vous avez là!
--Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant
vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez,
monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me
parliez, vous rappelez-vous?»
--Ah! c'est vrai! dit le marquis.
--Il vous plaît, celui-là?
--Oui!
--C'est le même que celui de Sylvia.
--Il est charmant!... dit Georges.
--Charmant!... ajouta Liliane.