XI

Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard,

par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent

au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur

le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant

encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.

Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des

devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant,

en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il

se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison

lourde, à une mort certaine.

Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers

lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mère? Mais Richard

Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir

que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui

montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur

tout ce qui n'était pas son amour.

Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant

le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité,

n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la

marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il

sortit, la nuit venue.

--Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait

s'éloigner.

--Non. Pourquoi?

--Tu es pâle. Tu as l'air triste.

--Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me

fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.

Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette

folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891,

un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez

étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs

et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce

danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment

partir? Et quand?

Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles,

frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et

c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et

partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture

avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même

témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement,

en chemin?

Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour

s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait.

Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion

de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de

Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au

bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant

l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de

Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très

correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière,

et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de

mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste,

avec des favoris interminables.

Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un _ah_! de

satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse

avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin,

en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé

très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les

hanches.

--Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce

soir.

--Très regretté, dit le colonel.

--Charmante, la _surprise-party_ organisée par mistress Montgomery. Oh!

elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas,

monsieur Harrisson?

--Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.

--J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de

Solis!

--Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!

Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa

longue barbe:

--Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino,

mais....

Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.

Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard

violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de

brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:

--J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.

--Volontiers, mon cher marquis.

--Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?

Arabella sourit.

--M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.

Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges

l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le

chaud, sur des fauteuils.

--Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu

sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de

nommer, des propos qui ne me conviennent pas.

--Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant

maigre.

--Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que

vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous

appelons cela en français?

--Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous

dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût

du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé--et dans

l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère--de

promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on

est souffrante....

--Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de

vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.

--Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.

--Parfaitement.

--De quel droit, monsieur?

Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement

alcoolisé, devait être arrosé de nombreux _cocktails_.

--De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.

--Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement

au coeur. C'est compréhensible: elle est très jolie!

Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal.

Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans

les yeux:

--Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!

--J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se

dégageant.

--Tout à vos ordres!

--Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de

Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du

colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.

«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella

épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»

--On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.

--Oh! presque rien!

--Une provocation?

--Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des

suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à

ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!

--Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds

pas ton temps! Toute vapeur! Train express!

* * * * *

A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la

journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le

colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son

altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le

peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses

témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à

son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le

lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos

devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y était

venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour

prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une

sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les

meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont

leur malice, ont aussi leur divination.

Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il

trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un

effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte

d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia,

il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui

attendait, visiblement anxieuse.

--Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.

--Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement

plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a

relevée....

--Une émotion? dit la jeune fille.

--Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.

--Rien.

Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois

narquois et indulgent.

--Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma

chère enfant.... Vous ne sauriez pas!

--Mais, docteur....

--Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous,

au contraire, très inquiète.

--Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et

essayant de sourire.

--Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.

Il ajouta doucement:

--Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel

Dickson avec M. de Solis.

Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:

--Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien

d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour

lui!

Éva répondit, la voix lente:

--Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?

--Hein?... Comment?... fit le docteur.

Il attendit un moment et ajouta:

--Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le

colonel Dickson qui vous intéresse?

Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait

devenait une menace, lui répondit:

--Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...

--Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.

Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis.

Pauvre petite!

Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et

qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait

l'accompagner.

--Oui, certes. Avec plaisir, docteur.

Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se

fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur

la regardait du coin de l'oeil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à

coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de

loin, quelqu'un qui venait vers eux:

--M. de Solis!

Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:

--Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.

--Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.

--Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel

Dickson.

--Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.

Éva, hésitante, demanda:

--Alors... ce duel... c'est fini?

--A peu près! répondit Georges.

--Vous ne vous battez pas?

Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier

toute rencontre.

--Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est

terminé!

--Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!

--Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre

de....

--Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.

Fargeas lui prit les mains, paternellement:

--Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez

jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes

visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.

Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues,

laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère

matinale, Éva et M. de Solis.

* * * * *

La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement

rassérénée, heureuse.

--Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve

cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson,

qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui,

n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?

--Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!

--Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de

véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les

Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il

paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je

ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant,

non, je ne doute plus!...

--Pourquoi?

--Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à

reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le

colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a

reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?

--Assurément!

--C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et

l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que

le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cassé devant tout le

monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans

quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer

là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas

perdre votre temps, au moins?

--Oh! mademoiselle!

--Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous

m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver

absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités

subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant

le pistolet du colonel Dickson....

--Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me

défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis

d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours

vainqueur.

--Oh! oh! une superstition.

--Mieux que cela, une conviction.

--Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup

d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment

inquiétée.

Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise,

ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui

troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait

doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à

peine aperçu jusque-là.

--Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette

inquiétude-là.

Éva souriait toujours.

--Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A

quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.

Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de

brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait

doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais

remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.

Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et,

l'interrogeant, il lui disait:

--Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite

poupée, cela vous eût été désagréable?

--Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que

je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent...

plus du tout....

--Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours

exposé à un péril?

Elle secoua la tête gentiment:

--Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les

savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne

la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais

venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud,

qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était

une promenade de charité!...

--Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa

ration de calomnie quotidienne.

Éva fit une petite moue et dit résolument:

--Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde!

Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui....

Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu

m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon

âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!

--Si le colonel Dickson avait dit de vous....

--Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le

laisser dire.... D'autant plus que nous....

Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:

--D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre,

n'est-ce pas?

--C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a

toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.

--Même quand il s'agit d'une jeune fille?

--Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de

moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est

beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de

l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson

et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce

n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu

du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que

j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le

veux bien employé....

Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par

cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un

petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:

--Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.

Elle répliqua, hochant la tête:

--Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!

--Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?

A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle

sentait éveillée en lui, tout à coup.

Et alors, elle parlait à coeur ouvert, elle se livrait toute et il

lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau

de roche:

--Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se

définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son

pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et

utile--est-ce que je sais?--Celui-là fait un acte de courage.... Le

courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie,

chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une

découverte, un progrès....

Elle s'arrêta, sérieuse.

--Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut

dire.

Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint

triste.

--Oublier?... oublier qui?

--Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette

affaire est terminée....

Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges

insistant:

--Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être....

Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?

Elle le regarda bien en face.

--Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui

m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.

--Un secret? Quel secret, miss Éva?

Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais

elle, essayant de rire:

--Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante!

Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a

pas même de duel.

--Et s'il y en avait un? dit le marquis.

Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que

lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.

--Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a

qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas

vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?

--Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!

--Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout

était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce

n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez

fait!

Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu

dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne

pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses

bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses

yeux, fébrilement, et elle disait:

--Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit

accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue....

Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?

--Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...

--Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!

Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.

--Je vous demande pardon, mademoiselle!

--Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....

* * * * *

Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle

s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En

arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se

trouvait en face de Richard Norton qui sortait.

Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de

mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air

de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi

ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis

avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni

la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques

phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût

pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.

Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.

Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il

voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il

le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva

venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite

Américaine, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise

de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter,

certes--l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours

présente--mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute,

comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même

de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec

de petites résolutions héroïques!

Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible

idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie,

soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il

lui semblait qu'une voix intérieure--sa propre voix--lui disait encore

de partir.

«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à

nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie

d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le

coeur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le

coeur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était

la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera

des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes

refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose

pour sa voix.

Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de

livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre

qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait

murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait

surpris, écrivant, l'oeil fiévreux, et cachant brusquement un billet

inachevé dans un buvard.

Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A

qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?

Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop

femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que

cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.

--Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.

Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M.

Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.

La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très

calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:

--Je suis charmé.... Faites entrer.

--Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré.

Mais pourquoi vient-il ici?

--Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.

--Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.

--Que voulez-vous qu'il me dise?

--Promets-le-moi, dit fermement la marquise.

--Oh! volontiers. Je vous le promets!

Richard parut un peu ennuyé en apercevant Mme de Solis; mais elle

prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et,

confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner

dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de

Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.

La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût

cependant tout appris.

La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de

travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain

prononça très froidement:

--Vous devinez pourquoi je viens chez vous?

--Non, dit le marquis.

--Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans

cinq heures, avec le colonel Dickson.

--Oui, dit M. de Solis.

--La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce

soir sur la demande des témoins du colonel.

Solis répondit simplement:

--Vous êtes très bien informé!

--C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause

de ce duel!

Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris

du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les

trahissait, un éclat de fièvre.

--Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous

savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la

personne que je défends.

--En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même

que vous n'avez pas le droit de la défendre!

Le marquis essaya de sourire.

--Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une

honnêteté calomniée.

--Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une

calomnie nouvelle!

Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards

comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible

devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:

--Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!

--Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la

compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est

le mien!

--C'est-à-dire?

--Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le

colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de

l'outrage!

* * * * *

M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus

des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution

d'un adversaire à un autre:

--J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure

est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un

rendez-vous que j'ai demandé moi-même.

--Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de

celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari

de mistress Norton!

--Pourquoi?

--Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes

ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout

entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez!

J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la

respecte. La situation est nette, je pense.

Georges, très pâle, voulut répondre:

--C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....

--Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège

est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le

portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le

meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!

--Tant qu'elle portera votre nom?...

--Oui.

--Que voulez-vous dire?

--Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une

délivrance.

--Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute

l'amitié d'autrefois.

L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:

--Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de

plus!...

--Mon ami!

Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.

--Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il,

enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au

monde.

--Voler?... fit le marquis, se levant vivement.

Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:

--Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la

souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans

ce coeur gonflé et qui éclate--et de ses poings rudes il se frappait la

poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est

le divorce! Voilà!

Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce!

Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté,

Norton lui-même la lui apportait--et là, presque sous la loyale main de

cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait

une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait:

«Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»

--Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de

souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois

et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est

d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et

pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la

tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et

ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la

joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le

dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!

--Norton....

--Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a

insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au

visage....

Il s'arrêta.

--Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....

--Le soupçon? dit Solis.

--Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous

accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous

n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre,

avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis

certain, vous ne l'auriez pas fait!

Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne

venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui

tordant le coeur.

--Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir

d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir

s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme

n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les

cendres éteintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi

lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui

donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce coeur

s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et

fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous

importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de

frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va,

c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux,

le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et

j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.

--Je vous jure... dit Solis.

--Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui

redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à

tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le

répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous

ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez

le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.

--Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.

--C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son

honnêteté! Moi! moi seul!

--Et, encore une fois, vous voulez?...

--Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi,

seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le

monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress

Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa

cause, un étranger!

--Un étranger qui la vénère!

--Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le

monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la

soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!

--Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel

Dickson.

--Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause

quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel

est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le

colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de

cela.

--C'est votre volonté? dit Georges de Solis.

--C'est mon ordre, répondit Norton.

--Et maintenant?

Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander

pardon, de lutter de générosité avec ce _roi du fer_, l'homme des

dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tâcherons,

plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans

l'étouffement de son amour.

Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever

Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.

--Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous

dire.

Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le

marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et

lents, comme lassés, du Yankee.

Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces

histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver--le revolver

américain, autre forme du _mildew_--se dresse tout à coup entre la femme

et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour

lui demander: «Eh bien?»

--Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.

Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée

encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour

du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....

L'américaine · 第 18 / 25 题