Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait
de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa
mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression
bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la
perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que
le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais
Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.
Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il
passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs
nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs
prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette
combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral
qu'ils appellent le _pluck_. Norton était debout, de grand matin, ayant
combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre,
voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque,
arrêter aussi, à bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours,
le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à
mistress Norton de l'accompagner.
Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la
perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins
désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à
mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit
de sa femme.
Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais
contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient
regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le
télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du
succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules--ces épaules qu'il
sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant:
--Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur
morale!
La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à
prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses
idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les
bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes
labeurs au temps de sa jeunesse.
Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d'être à
New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions
d'affaires. Ces peaux de boeufs débarquées et jetées à terre, comme des
planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de
sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à
des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à
des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les
flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient,
attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées
lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et
longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers
du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons
blanches; ces terrassements qu'on faisait, là-bas, à perte de vue, vers
Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous
le ciel clair, cette conquête de l'homme sur la mer, cette activité qui
lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain,
remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers
plus tumultueux et plus enfiévré.... Odeurs de goudron, de bois des
îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de
mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la
poudre et le salpêtre....
Puis, tout à coup, à bord de la _Normandie_, c'était à Sylvia qu'il
pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il
s'était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où,
les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel
et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu'il avait
occupées; il s'arrêtait devant la carte où l'épingle, surmontée d'un
petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la
distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur
les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!...
Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe,
la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se
levait, elle semblait respirer mal à l'aise, angoissée comme si une main
lui eût serré le coeur, comme si elle eût étouffé dans la rafale--puis
elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies
de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le
secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait à présent et repassait
devant ses yeux.
--Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il
arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la
cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle
serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas
lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.
Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton,
ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où
Montgomery l'attendait à la villa normande, en lisant le _New-York
Herald_.
--Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton.
Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me
télégraphier à New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que
je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dépêche que
vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel désastre pourrait être
préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans
l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire
l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est
possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle
reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville
ou à Paris. D'ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France.
J'espère qu'on ne sait rien, rien encore?
--Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l'on commente
volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la
dépêche!
--Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que
l'éveil n'ait été donné. J'ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En
principe, le malheur n'est pas sans remède.... Mais les mauvais bruits
grossissent par l'éloignement. Si on savait à Paris que les mines de
Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu'il est, s'en
trouverait diminué, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour
les grandes entreprises qu'il me reste à faire! Des entreprises utiles à
bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des
_boardings-houses_ pour les artisans, des railways à bon marché... des
wagons spéciaux pour les pauvres gens....
--Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!
--Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec
un sourire triste. Tout se paye, même les chimères... surtout les
chimères!... Alors, cher ami, c'est entendu?
--Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes....
Quand je dis toutes! J'en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger,
beaucoup, beaucoup.
Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:
--Heureusement!
Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla
l'attention de Richard.
--Pourquoi heureusement? dit-il.
--Ah! c'est que, si l'on se laissait aller à faire attention à tout ce
qui se colporte!
--Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.
--S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!
--Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime
pas les énigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?
--Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l'air!
--Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie.
Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress
Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour
aujourd'hui! Une _surprise-party_!
--Vous n'avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j'avais
reçue, n'est-ce pas?
--Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi!
Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.
Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d'un
soufflet de forge.
Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque
Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or
relevée de rubans couleur mousse.
--Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.
Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu étonné:
--Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?
--Très bien! fit Montgomery.
--Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.
--Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.
Montgomery répondit:
--J'ai vu Harrisson.
Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.
--Et il a accepté? demanda Mme Montgomery.
--Et il a accepté?
--Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connaît déjà
ma physionomie!
Le second mari de la belle Liliane essaya d'éluder une grimace et dit:
--C'est ce qu'il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!...
Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Très correct!...
C'est égal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...
--Dites donc, vous n'allez pas être jaloux? fit Liliane. D'abord,
quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidèle
que s'il s'écrivait avec deux _m_.... Et puis, s'il y avait quelqu'un
qui dût être jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est
Harrisson.
--Parfaitement, interrompit Montgomery.... Mais c'est égal... je vous
jure que Carolus....
--Carolus?
--Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!
--Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'étudiât, Carolus! Tandis qu'avec
Harrisson, c'est tout fait!
Et se tournant vers Norton qui n'écoutait pas, l'oeil perdu dans des
pensées lointaines:
--Sylvia est-elle visible?
--Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je
voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas
à Montgomery, à ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et même, si mon
départ pouvait passer inaperçu....
--Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien à me dire, ma chère Liliane?
demanda Montgomery à sa femme.
--Non! au revoir, cher!
--Au revoir!
Ils s'éloignaient.
Elle rappela Montgomery avec un sourire:
--Ah! Lionel... mon cher Lionel....
--Liliane?
--Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le
mérite de votre démarche!... Deux fois merci!
--Par deux _m_! dit en sortant Montgomery--soupirant toujours.
Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des
femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de
l'annoncer chez mistress Norton.
Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se
soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait
là comme un rayon de soleil.
--Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.
Et elle regardait son amie.
--Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hâte de vous voir! Mes
visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu'à moi.
--Qu'est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous
aime!
--Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas
toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd'hui--elle baissait la
voix--j'ai à vous parler.... Ah! tout à fait sérieusement... presque à
vous gronder!
--Moi? dit Mme Norton, un peu étonnée de l'air grave qu'affectait
tout à coup son amie.
--Oui! Vous n'êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous
promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!
--C'est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente
aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l'air de la mer, à
une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine... ou à mes nerfs,
je ne sais pas au juste... je n'en éprouve pas moins d'infinies
sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me
plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!
--J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que
je vous reproche, c'est....
--C'est... quoi?
Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d'être indiscrète,
puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:
--Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me
jetterais à l'eau pour vous! Et quand je dis à l'eau, ce ne serait pas
un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu;
vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne
l'êtes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous
donnera le bonheur!
--Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.
--C'est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!... J'ai épousé
Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai
épousé, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus
pourquoi.... J'ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu
de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la
différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!... Un mari, c'est
toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!
Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.
--Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas,
je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!
--Voyons... vous me permettez d'être franche, n'est-ce pas?
--Je vous le demande....
--Vous ne vous fâcherez de rien?
--De rien.
--Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?
--Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.
--Qu'est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?
--A Arabella?
--Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, à l'un des
Dickson?...
--Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise.
Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouvée fort belle, cette
Arabella... voilà tout!
--Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: «Voilà
tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une
fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de
Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger
plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-là est
furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah!
des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans
miel! ajouta Liliane en riant.
Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s'expliquer la cause même de cette
inquiétude.
Elle demanda:
--Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins
je comprends comment je puis, moi....
--Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?
--M. de Solis?
--Oui!... C'était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite
colonelle avaient braqué leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne
fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le
faire....
--Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.
--C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons,
Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très...
très indiscrète.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère
et profond, oui, je vous jure que c'est l'amitié que je vous porte qui
me fait parler.... Je vous ai dit que vous étiez très imprudente.... Eh
bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!
--Moi?... Et que signifie?...
--Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une
petite cahute de pêcheurs... très pittoresque... oh! très pittoresque...
je l'ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché.... Très réussi.
Excellent, mon appareil. Un _détective_. Mais vous y êtes allée plus
d'une fois à une heure où il n'y avait guère de lumière... photogénique!
--J'allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je
m'intéresse, répondit Sylvia.
Liliane souriait.
--Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier,
on vous y a vue!
--Hier?
--Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud.... M. de
Solis....
--M. de Solis?
--Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... après
vous!
--Après moi?
--Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce
côté-là.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours
est-il qu'il vous a vue!
Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues
pâlies.
--Il m'a vue, moi?... Là-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux!
dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu
voir une autre femme.... Mais ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!
Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress
Montgomery d'avoir parlé.
--Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas
moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté....
--Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De
quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont là à
épier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre
femme!...
Elle s'arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:
--Quelle autre femme?
Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement,
l'éternelle rieuse:
--Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d'interrogation que
je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!
--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.
--Rien!... Mais l'idée seule qu'une autre... cette simple idée!... Mais
vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus sérieux que je ne
l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie
d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous
plains!
Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant
était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle
essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.
Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir
l'une et l'autre.
--Essuyez vos yeux, Sylvia!
Puis, souriante:
--Entrez! dit-elle.
C'était le docteur Fargeas.
--Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de
domestiques pour annoncer!--Eh bien, chère madame Norton, les nerfs
aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?
--Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.
--Oh! oh!--et le docteur hochait la tête--nous ne les domptons pas trop,
ces misérables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?
--Je ne sais... une émotion....
--Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit
Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.
--Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez
vraiment!
Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.
--Ah! les émotions, les surexcitations... c'est pourtant défendu ça!...
C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que ça nous réussisse,
le bord de la mer!... Décidément il faudrait essayer des montagnes....
Bagnères.... Cambo... ou tout bonnement revenir à Paris.... C'est encore
là qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'été!
--On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une idée,
docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?
Fargeas fit de la tête un signe négatif.
--Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais,
sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos....
Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance....
Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, Mme
Montgomery lisait par-dessus son épaule:
--Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un
mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.
--C'est toujours la même chose! dit-elle.
--Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remèdes....
Mais....
Il s'arrêta, comme craignant d'en trop dire.
--Mais? demanda Liliane.
--Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.
--Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery.
Elle s'était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied
apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'émotion de
mistress Norton.
--Quoi donc? demanda-t-elle.
Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et
la marquise de Solis!...
--Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.
--Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai
besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez conté m'a un peu
troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre
patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.
--Parfaitement, je descends, dit Liliane.
Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n'ayant pas levé la tête,
et déjà sur le seuil de la porte:
--De la valériane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery....
Ça l'empêche de battre, ça ne l'empêche pas de souffrir.