VII

Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se

demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre

ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une

douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui

qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il

partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui

la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son

existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots

de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus,

pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à

l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour

regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se

gonflait au loin.

Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi

de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres

affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de

l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la

sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait

bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu!

Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme

autrefois, alors qu'il la croyait perdue?

C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de

Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de

distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et

sûr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route,

aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde

d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque

coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère

semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup

entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le

visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris,

de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser

seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il

revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui

devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des

souffrances de son fils?

--Pauvre mère!

--Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime

quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir,

les choyer, les aimer.

Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il

resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et

ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme

si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par

l'insomnie.

* * * * *

En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout

heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le

cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis

on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous

ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu

factice.

--Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que

ce cristal sonne un peu faux?

Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son,

triste et subtil.

--Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me

fait-il penser à ta gaieté de ce matin?

Georges ne répondait pas.

--Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que

le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a

beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton

Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!

--Je vous jure!... interrompit M. de Solis.

--Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!

Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:

--Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une

folie!

--Ce n'est pas une folie.

--Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.

Le marquis répondit:

--Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me

remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....

Mme de Solis hocha la tête:

--Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait

payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout

enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir,

pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York!

C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges

s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les

mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et

qu'il baisait avec tendresse.

Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec

le ton câlin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur,

comme autrefois la fièvre:

--Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin

et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un

conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi!

Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit.

Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons

souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a

encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi

les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler

vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...

--Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un

reproche.

--Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut

toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.

--Norton!

--Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce

tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu

sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré

qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il

attend.

Georges demanda:

--Et vous avez parlé de moi?

--De toi.

--Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont

intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de

grave!

--Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la

marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé

à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las

de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!

--A Solis?

--Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce

n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient!

Je suis une vieille égoïste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'être

toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de

toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de

l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à

Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais

eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu

as besoin d'être consolé--si tu as quelque chagrin, quelque petite

cicatrice cachée--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à

l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au

foyer de Solis!...

--C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette

consolation-là, ma pauvre chère mère!

Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la

sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne

le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un

peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il

resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever

la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.

--Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait

bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au

fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du

fils.

Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à

ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête

femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.

* * * * *

Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de

cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de

l'accompagner à la villa. Mme de Solis n'eût pas désiré faire cette

visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis

se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus

reparaître.

Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient,

amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi

quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs

de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires

qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du

câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville

enfumée, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, préoccupé de

ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de

ses _offices_ de New-York, la _Cité Empire_, remuant un monde à travers

l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de

cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du

pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.

Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait

trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis

allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant Mme de

Solis.

Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.

--Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?

--Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux

fois, trois fois.

Il paraissait inquiet.

--Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges

qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.

Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les

gravures d'une revue américaine.

--Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de

nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia,

dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui

m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.

--Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le _Harper's Magazine_.

--C'est vous! répondit Norton.

--Moi?

--Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que

toute la science de Fargeas....

Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était

confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes.

Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à

Sylvia. Il n'osait pas.

Mais Mme de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite

en s'adressant à Norton:

--On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà,

mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress

Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et

heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je

suis femme. Cela suffit!

--Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé

de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend

anxieux à toute heure de ma vie!

--Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.

--Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le

dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas,

Georges?

Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.

--Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.

--A moi? fit M. de Solis.

--A vous!

--De choses graves?

--Assez graves. Et très intimes.

--Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la

marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit:

«Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.»

Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous

regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur,

voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh

bien! nous ferons acte d'obéissance.

--Avec plaisir! dit Sylvia.

Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner,

vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.

Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.

Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que

l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:

--Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...

Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:

--La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui,

de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis

où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne

vous en souvenez pas?

--Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation

périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.

--Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où

nous en étions restés, fit Norton.

Et, se passant la main sur le front:

--Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?

--En effet!...

Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi

dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme

aux heures de fièvre.

Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit

froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme

d'affaires:

--Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous

songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au

coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence?

--Parfaitement, dit Solis.

--Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors

vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié,

et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût

possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur....

C'est bien ce que j'ai compris alors?

--A peu près! fit le marquis.

--Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de

brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne

saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous

vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez

raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos

confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos

projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé

une!

--Vous? dit Georges en le regardant bien en face.

Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net,

continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il

ne fumait pas:

--Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille.

Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit coeur

d'or, et, avec ce coeur-là, pour dot, trois millions.

--Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.

--C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se

méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à

elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!

--Miss Éva!

--Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout

des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des

choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.

--Elle vous a dit?...

--Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur

absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il,

toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort

bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour

de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami

dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis

persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!

--Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous

dites, certainement.... Mais....

Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant

une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas

un piège, une épreuve--Georges hésitait, cherchait une raison de refus.

--Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous

seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions

sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!

Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:

--Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....

Richard l'interrompit bien vite:

--Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien

j'aime l'enfant de ma chère soeur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu

pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je

suis riche.

--Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre

un homme digne d'elle.

Norton s'était levé.

--Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!

Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.

--C'est impossible! dit le marquis.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je

vous confiais ont fait place à d'autres idées.

--Vous ne voulez plus vous marier?

--Non.

--La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.

--D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est

parce que je l'aimerais.

--Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire

adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en

vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de

votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous

êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé

celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de

nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?

Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans

ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une

sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire

découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de

ne pas comprendre.

--Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je

viens de vous le dire: je veux rester libre!

--Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme

double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend

cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage!

C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées

heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce

mariage--et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le

voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu,

dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!

--Pourquoi? dit Georges.

Norton s'animait peu à peu.

--Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en

sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva

parce qu'elle est Américaine? Mme de Solis, qui est pétrie de

préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un

moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.

--Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?

--Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis

certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès

d'elle, marié, casé, fixé....

--Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa

fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce

genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que

leur nom.

Richard se mit à rire un peu nerveusement.

--Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas

me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme

vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et

puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être

vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire

regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je

veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous

le répète, je l'aime comme je vous estime.

--Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit,

et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.

--Vous ne voulez pas?

--Non.

--Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?

--Comment? demanda Georges, un peu hautain.

--Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de

Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?

--Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.

--L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais

où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée?

Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis!

Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou

l'autre, me mêler de votre vie!...

Georges souriait.

--Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de

m'interroger!

--Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le

parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la

femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est,

me répondriez-vous franchement, sans hésitation?

--Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le

secret d'une autre!

Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au

calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et

se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible.

L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un

moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler

ses doutes:

--Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi

ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva

si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à

une femme quand il a donné son coeur à une autre? L'autre! l'autre!

C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant

vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous

y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me

disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons

donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous

l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en

France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.

--J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de

mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à

Solis pour toujours! répondit doucement Solis.

--Vous?... Partir?

--Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune,

trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux

existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi

au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis

d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à

Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!

Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.

--C'est pour cela seulement que vous refusez?

--Pour cela seulement, dit Georges.

* * * * *

L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il

les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se

remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un

aveu, souvent....

Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien,

lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça:

«Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main,

Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:

--Ah! Norton!... mon cher Norton!

--Eh bien? fit Richard, très froid.

Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.

--La dépêche... mauvaise nouvelle!

--Vous savez ce qu'elle contient?

--Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même

temps. J'ai lu ma dépêche!

--Mais! Quoi donc? demandait Georges.

--Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.

Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux

lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:

--Inondées.

Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa

brièveté dramatique:

«_Rapides mesures à prendre.... Venez!_»

L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général

recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fixé sur un point

invisible, comme par delà l'Atlantique:

--Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle

d'Éva!

Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:

--Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus

rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes

dédaigneux!

Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui

venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:

--Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.

Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité

de prendre un parti sur-le-champ.

--Eh bien? demanda Montgomery.

--Eh bien?...

Et Norton regarda sa montre.

--Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au

télégraphe, Montgomery?

--Au télégraphe? dit Georges.

--Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain

transatlantique.

--Vous partez?

--Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.

--Vous partez seul? demanda Montgomery.

--Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.

L'américaine · 第 14 / 25 题