Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années,
seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie
continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les
séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse
leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces
deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait
prononcer.
Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à
New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne
songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à
ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu
être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.
Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette
et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:
--Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!
--Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il
voulait dire.
Et, lui:
--Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des
souvenirs qu'il réveillait.
--Quels souvenirs?
Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux
lèvres de Solis.
--Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.
--Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais
qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?
--Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque
involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....
Et Solis hochait la tête.
--Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le
savoir!
Sylvia essaya de sourire.
--Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que
l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou
moins consolées.
Il releva le mot vivement.
--Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi
que la méprise du petit Francis Ruaud!
--Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.
--Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!
M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses
paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une
douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout
était fini, passé, enfui:
--Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni
souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la
mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de
notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé
sur la plage.
--Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette
voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous
de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de
femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour
savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il
faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu
rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu....
Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes
les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et
vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus
mal choisir!
--Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que
Richard, répondit Solis. Mais--vous pardonnerez à mon amitié ces
questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous
vois--les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous,
l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et
le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue
que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau
dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non,
non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au
fond de nos coeurs!
--Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis
souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me
guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.
--Alors, vous êtes heureuse?
Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa
réponse.
--Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se
contraindre ou mentir.
La voix de Solis s'altéra un peu.
--J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me
console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!
--Vous résigner?...
--Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le
trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez!
D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer,
courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les
poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent
souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir
des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de
romans! Coeurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils
se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de
rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent
à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un
bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous,
décidément:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux
et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la
volée, le fardeau de leur premier rêve!
Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme
d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette
amertume soudaine:
--Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes
amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me
reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne
s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous
avez raison, Georges...--et il tressaillit à ce nom d'autrefois--le
mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans
la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me
diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire,
le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est
assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets
que je croyais effacés pour toujours....
--Des regrets?
--Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de
Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me
disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous
avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en
France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais
tout à fait, cette fois, tout à fait....
--Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier?
jamais!
--Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez
plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme
vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut
effacer de son coeur même ce qui y semble le plus profondément
imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de
votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être
heureuse... tâchez d'être heureux!
Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:
--C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...
Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré
d'amour:
--Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!
--Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le
trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si
peu dépensé!
La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et,
prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:
--Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!
--Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de
souffrir?...
* * * * *
Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son
âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se
reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de
Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient,
l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque
sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout
ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout
le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas,
répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès
d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.
Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme
pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur
arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque
Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque
d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des
aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y
laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.
Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle.
Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main
à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait
mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:
--Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!
--Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre
état.
Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses
indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague
à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à
M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et
reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait,
elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que
devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous
aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»
Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec
l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure
aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les
rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être
tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce
vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.
En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste
de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de
nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication
était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers,
Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes
engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une
préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la
première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient
pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.
--Et qu'est-ce donc? demanda Solis.
--Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une
pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule.
Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose,
vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui,
moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!
Il essayait de rire.
--Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il
me passe une infinité de visions par la cervelle.
--Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?
--J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je
suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne
voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une
petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de
boeuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé,
surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain,
c'est que ces insomnies _m'écrasent_, pour parler comme Offenburger. Je
n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le
cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le
corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de
cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement
appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-être que je
m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude
visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine
énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit,
mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les
nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes,
absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande
pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous
disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des
diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter
au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps
est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un
nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants,
d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me
préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....
--Laquelle? demanda Solis.
Mais Norton s'était arrêté.
Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à
déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:
--Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire
vivre tant de gens!
--Votre bonheur?
C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se
retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité
éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré
vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!
--Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce
que Sylvia n'est pas heureuse.
Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le
mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup,
comme une angine.
Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une
certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de
solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.
--Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton
bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant
Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au
loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que
vous vous faites là!... Vous l'aimez....
--De toute mon âme!
--Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.
Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête,
s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu.
--Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous
aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un
sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors
même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.
--Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est
changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.
--Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.
--Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en
suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie
des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a
épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me
donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas.
Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.
* * * * *
Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à
Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la
plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants
qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se
fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais
dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas,
il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces
confidences; il dégonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait
du bien, le consolait.
Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues
mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui
résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun
doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses
épaules.
--Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes
les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole,
il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces
affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour
moi, pour moi seul et pour elle!
--Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?
--Pourquoi? Pourquoi?
Norton haussa les épaules.
--Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_,
s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.
--Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les
ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!
--C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes
dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu
procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un
foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!
--Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les
affaires?
--C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à
moi. Ça me fait plaisir.
Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il
eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il
traînait, qu'il faisait vivre.
--J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce
n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à
partager ma mission.
--Offenburger? demanda M. de Solis.
--Offenburger, justement.
--Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la
philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette
l'ongle. C'est un malin, Offenburger!
--Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son
argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très
aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous
marier, voilà une occasion: Mlle Hélène est assez jolie, je pense....
--Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....
--On le lui passera, ce défaut-là!
--Et trop savante!
--Elle est de son temps.
--Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être
jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le
marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et
protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hélène?
--Catholique!
--Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!
Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir,
ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce
mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait
d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non
dans son coeur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce
que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait,
la voix brève:
--Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs
dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et
quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien
n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné
qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va
ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là.
Et voilà le fond de mon coeur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à
me briser la tête contre la muraille!
Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme
secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une
secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque,
presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette
confidence, chaude comme un jet de sang:
--Un autre! On en aime un autre!
Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri
avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à
lui-même:
--Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!
Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait
analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu
trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge
eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton
regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le
trahir?
--Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de
plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de
confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir,
moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque
roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe;
mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je
ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui
ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à
éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle,
malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher!
Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!
Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui,
avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le coeur de sa
femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait
aimer--à qui?--à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur
d'amour de demain.
Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une
fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une
joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis
que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait
avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque
terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait
cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui
livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme
semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à
se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le coeur, toute l'amertume
en eût coulé, par une fissure.
Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut
d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait!
Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas.
Comment Mme Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui
donnait, et aimée comme elle se sentait aimée par lui?
--Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le
sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.
--Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter
les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous
avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.
--Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.
--C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser,
cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever.
Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc
mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je
me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours
tort de parler.
--Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.
--Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on
l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!
Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui
tendait le mari.