--Mon amie?
--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un
yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le
mouvement.
--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un
mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....
--Eh bien?
--Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!
Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération
profonde.
--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas
des Montgommery de France....
--Vous me pardonnez le manque de tournoi?
--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons
voir le yacht!
--Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme
Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»
--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.
--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la
mer, son grand solo de violoncelle!
--Tous les talents! modula Bernière.
--Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de
premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!
Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire,
penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:
--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?
--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé
de rester ici. J'attends quelqu'un!
--Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.
Miss Dickson avait l'air piqué:
--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!
--Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le
regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:
--Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!
Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson
donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:
--Votre bras à M. de Bernière!
Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du
marquis.
--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra
après pour la main de l'autre!
* * * * *
Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille
que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse
Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout
de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le
bras:
--Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il.
Ces grandes gaietés vous ennuient?
--Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!
--Même--il essayait de sourire--même quand vous n'êtes pas dans votre
libre Amérique?
--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en
s'asseyant. Pas toujours. Non.
Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une
chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs,
tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches
brunes.
--Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du
coin du feu!
--Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un
_boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!
--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitté?
Éva fit une petite moue railleuse.
--D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime
beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il
faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de
monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien
heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.
--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...
--C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout
cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive
ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.
--Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!
--Pourquoi?
--Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au
départ. En avant! _Go ahead!_
Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman
qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:
--C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des
choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur
langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.
--Je les ai vues chez elles pourtant.
--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez
elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une
Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.
--Croyez-vous?
--J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension
à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à
Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de
Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle
apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame
pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau
ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi,
après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont
des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un
wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces
oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font
pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!
Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une
expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces
mots: «_les nids_, _là-bas_», et si alerte dans son esprit, un sourire
bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette
raison et charmé de cet esprit:
--On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous,
mademoiselle....
--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui,
patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française
qui vous ferait cette profession de foi.
--Qui vous a fait croire cela?
--Mais... des Français.... M. de Bernière et....
--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout
lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du
décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous
calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous
parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous
commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions
vous-mêmes!
--Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous
ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?
--Quoi?... Voyons!
Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait
vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait,
s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant
comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore
à Sylvia.
--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?
--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits
d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!
--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?
--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la
plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon
mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand
on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est
comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et
quand il y en a trop, de fusées....
--On s'en va!
--Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles
sont!
--Et vous avez bien raison de me les dire.
--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas
vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est
que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant,
mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la
vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...--et elle
montrait le petit livre.
--Moi! Je lui ai sauvé la vie?
--Vous!
--Jamais! C'est....
--C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin
devant Sylvia.
--Ah! dit Georges qui devint assez pâle.
--Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme
moi! Qu'est-ce que vous avez donc?
Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise,
comme souffrant.
--Rien... c'est ce souvenir!
--Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard!
C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent
pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère
morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle
partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle
Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un
peu que je vous aime beaucoup!
Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:
--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a
au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?
Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une
belle franchise:
--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et
puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un
zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de
partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à
vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!
--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver
votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le
plus tôt possible!» C'est votre prière?
--Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!
--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?
--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!
--Oui! dit Solis. On revient en France!
--Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!
* * * * *
Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et
sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines,
raillant tout à coup la songerie de son regard--il lui trouvait un
charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme
pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la
tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa
petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!
Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et
cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en
contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges,
troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs,
noirs et francs, de la jeune fille.
Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares,
Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant
le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de
feu, sur le sable, et elle disait:
--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?
Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:
--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est
drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!
--C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.
--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez
cela à M. de Bernière!
Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.
--Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un
Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.
--Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le
marquis. Ce qui serait dommage.
--Pourquoi?
--Parce que mon cousin est charmant.
--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?
--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopédie_ marchait, elle serait comme
cela!
--Vous n'aimez pas les femmes savantes?
--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être
aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas
sur les toits?
--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je
pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols
moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!
--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!
* * * * *
Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé
par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de
petits cours d'eau minuscules.
Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait
franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.
--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!
--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?
Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux,
de loin:
--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!
Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des
gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jeté des
planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits
ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.
--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.
Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports
les bagages d'un voyageur qui débarque.
--De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien!
le mien est meilleur!
Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva
qui disait «merci» et passait à son tour.
Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou
quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet,
près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la
paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et
rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.
En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa
casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en
poche les sous donnés par le marquis:
--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à
votre villa!
--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!
L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva
avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.
--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc!
L'autre!
Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre
et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia--il devinait des visites de
charité et de bonté à des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait
de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait
précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette
pendait, cassée:
--Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier...
l'une ou l'autre!
--C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.
--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda
le marquis.
Éva se mit à rire.
--Oh! nous avons nos petits secrets!
--C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames
qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et
alors donc hier....
Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de
rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.
--Suis-nous, mon enfant.
Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le
gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu
traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où
parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et
l'_autre_.
Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait
eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les
deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les
fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses
ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait
grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'État d'abord,
puis pêcheur, comme tous les siens.
Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait
devant la villa des Norton--et Éva, ayant demandé si mistress Norton
était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:
--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez
aussi, monsieur de Solis?
Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en
revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il
accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au
salon?
* * * * *
Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges
de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé
creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa
venue.
--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....
Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais
elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle
s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M.
de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant,
vivre près de lui, le voir souvent?
--Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux
votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.
L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux
bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une
église, se retourna vite en entendant son nom.
--Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il
s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors,
c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et
qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames
américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»
Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.
--A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!
Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait
peur d'avoir dit quelque sottise.
Mais Sylvia le rassura bien vite:
--Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon
bracelet....
Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son
poignet.
--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.
--Pourrez-vous?
--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts
effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin
que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos
compatriotes.
--Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là!
J'en porte, de ces gros bijoux!
Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet,
avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.
--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....
Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:
--On ne voit que ce qu'on regarde....
Et s'approchant de Sylvia:
--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On
dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est
brisée.
Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire
pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle
demandait à Francis:
--Et comment va la maman?
--Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la
tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en
poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle
crie, elle crie, et ça ennuie papa!...
--Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.
Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de
songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.
--Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se
reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le
bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est
égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!
--Pauvre femme! dit Sylvia.
--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.
--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on
ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père
Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...
--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que
c'est?
L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette
entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.
--Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de
trop! Alors! Ah! alors!
--Eh bien, alors? dit le marquis.
--Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!
--Mais encore....
--Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est
rien de le dire! Voilà!...
--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?
--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est
parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est égal, c'est
tout de même pas chic!
Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête
profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant
refoulées, et de longues, longues heures tristes.
--Et, tu l'aimes, ta mère?
--Dame! dit l'enfant, c'est maman!
--Et ton père?
C'était Georges qui interrogeait.
--Aussi! répondit l'enfant.
--Malgré?...
--Dame! c'est papa!
--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.
--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.
--Quel âge as-tu?
L'enfant cherchait.
--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de
l'an dernier.
--Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.
--Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.
--Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant
comme les autres.
--Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure.
Marin. Mais pas tout de suite marin de l'État, marin de la côte.
--Pourquoi?
--A cause de mes vieux!
--Le père? dit Georges.
--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu
de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà!
Mais je suis ambitieux.
--Tu dis?
--Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!
--Qu'est-ce que tu gagnes?
--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.
--Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.
--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.
--Et le père?
--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a
pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore
payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, ça aime manger
frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!
--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette
qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.
--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?
--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou
qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le
pot-au-feu... le dimanche....
--C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.
L'enfant sourit.
--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le
bracelet....
Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il
prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il
la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:
--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas
pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!
--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se
soigner comme elle voudra. C'est pour elle!
--Merci pour maman, alors! dit le petit.
--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens
souvent... souvent, mon enfant....
--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand
mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....
Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.
--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai,
vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à
monsieur?
Et il désignait Georges de Solis.
--Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.
Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:
--Ah! ce n'est pas votre mari?
--Quelle idée! fit Éva.
--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!
* * * * *
Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et
Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même
baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que
Francis Ruaud demandait à miss Meredith:
--Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.
--Je vais te reconduire, dit Éva.
Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith
sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où
le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce
martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.