IV

La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui

se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à

la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte

de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigts

fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle

l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine,

rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau

profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et

ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle.

Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière,

si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son

titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la

colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à

Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte

et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel

avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un

titre authentique. Arabella pouvait flirter.

C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.

Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement

des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des

vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement

enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son

pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite

Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers,

lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.

Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à

celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au

loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux

d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une

jolie femme.

Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de

Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait

reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses

d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose

dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent,

un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés

romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa

connaissance.

Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant

d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande

passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation

actuelle--car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les

Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique--quelque chose d'original et

d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant

jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière

avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu

de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le

droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses

fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce

qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût

pas mis sa main au feu--les femmes sont si drôles!--mais certainement,

disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai.

Il avait déchiqueté son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voilà,

du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment,

trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il

trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu

bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus

allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare

qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir

désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les

vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe,

harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de

batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille

militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé

une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se

moquait un peu de nos zouaves.

Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et

prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un

peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à

Trouville--grâce au docteur Fargeas, son ami--et il écoutait volontiers

les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile,

les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une

musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les

unes et les autres.

Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui

envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes.

Ecoeuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une

sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces

torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant

presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de

s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme

une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant

du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en

héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent

qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son

âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne

lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet

esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de

décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes

dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé

sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité

fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la

tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.

Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et

également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule

et la passion.

Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant,

avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur

ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'oeil droit, par

habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue

bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout

d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les

poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une

élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant,

qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale,

séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.

La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir.

Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son

début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants

qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né

vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière

avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il

s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier.

Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout

prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot

absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les

renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus.

Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient

être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le coeur de

Bernière était fermé.

Ma foi, oui, désormais il le gardait, son coeur, trésor avarié et un peu

entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de

dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un

dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se

marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par

lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de

garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni

par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa

liberté!

Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde,

Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le

voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre

les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité

touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le

préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à

Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard

amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la

jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces

Américains qu'il appelait maintenant des amis.

La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les

_five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de

partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie

parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître,

est pourtant très occupée: invitations, visites, premières

représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les

distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui

veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout

railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels

«déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme

à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux

choses. Il appelait ces repos des apéritifs.

Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s'y mêlait trop. Il ne

s'était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d'une

petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l'Océan.

Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur

latente d'abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de

se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grâce même d'Éva

qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son

pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de

quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'été en

Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au

diable; mais il se disait que c'était après tout accorder un peu trop

d'importance vraiment à un état d'esprit assez vague que de le secouer,

de s'en débarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il

éprouvait pour elle! En supposant même--ce qu'il niait--que ce fût un

semblant, un fantôme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le

flirt est une occupation comme une autre. Il est à l'amour ce que le

caquetage est à l'éloquence. Un divertissement. Un babil.

--Quant à l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on

coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu

qu'un durillon.

Pendant le repas, il s'était donc imposé de très peu regarder miss

Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entré les yeux bleus

d'Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de Mlle

Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir,

dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de

sa fille:

--Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la

neige.

Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite

lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du

docteur Fargeas pour savoir d'où sortaient les Offenburger.

--Elle est charmante, Mlle Hélène, docteur; mais elle a quelque chose

d'exotique, d'arabe, d'oriental....

--Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous

préoccupe beaucoup, Mlle Offenburger!

--Curiosité pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me préoccupât,

comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.

Mme Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune

homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui

étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur

Fargeas répondait à Bernière:

--Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la

française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.

--Mme Offenburger est morte?

--Depuis des années. Très gentille, Mlle Offenburger, vous avez

raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un

peu... composite... très instruite, je dirai presque trop savante pour

mon goût... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon

ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout,

que vous êtes essentiellement d'_actualité_ en ne croyant à rien!

--Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière

qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à

cette grande statue d'Arabella et à cette petite pouliche d'Hélène

Offenburger.

Il était d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de

Paris, pour ne point connaître Offenburger--cet Offenburger dont la

jolie fille était aussi fine d'attaches et de beauté que le père était

énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri,

gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d'énormes

lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant

comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands

yeux d'Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une

affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de

dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre

supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu'il gardait

volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et

le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu'il se

découvrait, laissant voir--comme à présent--un crâne chauve, bossué de

protubérances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le

teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un

sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien

était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait

volontiers sa coiffure vissée à son front.

Très bon homme d'ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût

pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur

acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut

les bibelots sous le feu des enchères, à l'Hôtel des Ventes, prêtant ses

tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie

de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: _Collection de M. Mosé

Offenburger_; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l'on

couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le

jury primait à l'exhibition des Tuileries. Très luxueux d'allures, mais

d'humeur démocratique. On s'adressait à lui quand on voulait fonder un

journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne

se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il

aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernière

avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son

décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent

d'outre-Rhin, les _pétisses_ qu'on faisait en France et la _dégadence_

de ce _cran_, très _cran_ pays.

On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet

Offenburger. Il était tombé à Paris--voilà quinze ans--comme un

aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour

du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l'Opéra, par les diamants

de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les

reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres

par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et,

peu à peu, cet amalgame d'autorités diverses, ces intérêts différents,

massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait,

roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée

d'Offenburger eût été parfaitement immaculée.

Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois

Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la

complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une

sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent

diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour

savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de

son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la

France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son

souverain, il trouvait que les hommes d'État des bords de la Seine

s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de

l'avant.

Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les

emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi

sur ses connaissances démocratiques comme une crème de _high-life_. Il

invitait à ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes

dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de

l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la

cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux

illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement,

disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient

les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs

du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si

d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.

Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande

au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que

d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait

une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, _potassait_

comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis

était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer

était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur

juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc

Heinrich--que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France,

avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil

avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:

--Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses

chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal

dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités

extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage

de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!

Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces _racontars_ de la

chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait

choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à

Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante

Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se

plaisait--toujours en amateur--à comparer entre elles Mlle

Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme

la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard

d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et

Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir

artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables,

rassemblées là comme des oeuvres d'art en un musée et qu'il analysait en

connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer

aucune!

Et pendant que les notes--d'une chanson américaine, d'une sorte de

tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des

soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul,

avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa

situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte

Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du

colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même,

vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement

du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces

regards de femmes et se disant:

--Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!

Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque

indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se

disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes

filles:

--Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus

difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait

encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi

souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie

de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette

souffrance-là!

Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succédé

à Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernière s'était assis en

face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle

ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire,

charmée.

Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans

l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient

sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une

émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que

Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.

Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La

petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase.

Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à

Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.

Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et

méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put

s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson

firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à

Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses

mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à

Mlle Offenburger:

--Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne

musicienne!...

Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait

musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était

un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son

professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle

voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un

grand nom, dans la musique:

--J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.

On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement,

exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on

discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.

--Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.

Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont Mlle Offenburger

constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de

Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le

piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus

simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé,

et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le

rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle

disait _encéphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et

sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait

charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne,

non plus d'un musicien, mais d'un penseur.

--Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes,

soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens

d'aujourd'hui?

Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950

centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre

écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un

peu moins que celui de Cromwell.

--Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse,

croyant embarrasser la jeune fille.

--2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.

Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson

regardait le colonel, comme pour lui dire:

«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»

Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.

Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler

son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.

Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté

quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.

--Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout

cela?

--Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.

Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans

sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout

naturel chez une créature qui semblait le naturel même.

Mais--chose singulière--toute cette érudition scientifique de Mlle

Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse,

cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie

aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer

anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers

à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de

capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa

jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était

peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.

--Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous

pensez de Mlle Offenburger?

--Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de

passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!

--Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!

--Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon

diplôme!

--Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas,

qui s'était approché.

--Moi?

Et Bernière essaya de sourire.

--Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?

--Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux

ironique, et je vous ordonne le coin du feu....

--Comme aux bouilloires! Merci!

Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi

antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait,

d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte,

lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de

Solis.

Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges,

et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois

enjambées, et lui tendant la main:

--A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...

L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle,

tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire

narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle

était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna

vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait

anxieusement le regard de Sylvia.

Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être demandé

pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct,

que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un

moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il

partirait de Trouville sans l'avoir revue.

Il avait, depuis la veille, quitté les _Roches Noires_ et loué, dans une

maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la

mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la

bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec

son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert

par la grande voix de la mer. Il vivait là--son mot à Norton était

exact--«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et

de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille

encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée

loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été

séparé d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours

belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle,

Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au

dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée,

amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet

assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant

enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et

chaude comme un berceau.

Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était

beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il

se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui

semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la

marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait

observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux,

avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une

lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin,

le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de

ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour,

instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion

oubliée!

Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de

quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui

restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir

Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin

d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et

de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait

encore l'ombre, le fantôme.

Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en

apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement

nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.

--Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas

à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de

ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?

--Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait

un peu.

Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un

lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre

lui plaisait: Marquis!

Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il

effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.

--A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux,

pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:

--Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!

--Vous dites? demanda Montgomery.

--Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.

Et Liliane détourna la tête.

--Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié

chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des

Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de

famille.

--Là! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les

maris!...

Montgomery sollicitait encore l'explication.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!

Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le

marquis de Solis, demanda en riant:

--Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des

extravagantes comme on en voit beaucoup?

--Oui, dit Sylvia.

Le marquis salua.

--Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une

jeune fille peut traverser, seule, les États-Unis, sans être insultée,

que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde:

la bonne grâce d'une honnête femme.

--Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est

très bien!

--Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des

Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.

Bernière sourit.

--Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...

Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant

trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec

tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé,

ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son

souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, _mon mari_,

avant tous les autres, elle dit à Solis:

--Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le

bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez

mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....

--Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.

Mme Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper

un petit _hum_! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant

vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement

vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.

Mais Sylvia n'avait rien.

--Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette

après-midi!

--Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous

êtes souffrante. Vous avez la fièvre!

Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.

--Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!

Elle tendait son pouls à Fargeas.

--M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....

--Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville

qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.

--Repartir? dit Liliane.

Norton hocha la tête.

--Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra....

Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers

courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui

vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son

ordonnance.

--Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à

Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec

miss Éva et Mlle Offenburger.

Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis

ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des

Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:

--Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...

--Mademoiselle....

--Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi

je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à

toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien

ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas,

mademoiselle Hélène?

--Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend.... Paris

me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!

--Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.

Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son

Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:

--Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le

Salon, le Vernissage?

--Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.

Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:

--Ma fille et moi nous _réfons_ plus de _cravité_ dans la nation pour

l'_afenir_ des _testinées_ de la France!

_Crafité!_ _Crafité!_ Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité

au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en

parlant de l'_afenir_ de la France.

Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:

--Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de

me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à

M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière

Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....

--Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier

mari de sa femme.

--Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore

New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que

l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas

trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore.

J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout,

qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et

vous, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!

--Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son

salut?

--Son purgatoire? dit Bernière.

--Elle préfère la Sorbonne!

--Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.

Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:

--Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!

Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de

Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou

superbe, lui demandait:

--Ah! à propos, docteur, mes névralgies?

--Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!

--Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...

--Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?

--Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je

redoute que....

--L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!

--Vous me disiez le contraire, l'an dernier.

--Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à

Luchon, l'an dernier.

--Alors, Trouville? Pour les migraines?

--Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire....

Vous avez bien apporté avec vous....

--De vos pilules de valériane?

--Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes

par jour. Excellent, ça, comme exercice!

--A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais

pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.

Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas,

l'interrogeait tout bas à son tour:

--Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?

--Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien

porté.

--Et Mme Norton?

--Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa

jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de

soie rose?

--Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.

--Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants.

C'est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur,

qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de

l'oeil.

--Pas imaginaire? fit Montgomery.

--Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette

souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!

--Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!

--Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.

Et il se retira vivement, à l'anglaise.

* * * * *

La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une

sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les

invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin,

entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle

promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur

Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros

Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme

Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait

doucement son mari vers la porte.

--Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au

Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.

--Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait

plus de chance pour qu'elle fût bonne!

Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait,

d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du

courage!» ou: «Prenez garde!»

Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui

semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné,

restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans

son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation

inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette

impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et

d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué

là--peut-être par hasard--une émotion inattendue.

Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la

conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de

Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»

Pourquoi?

--Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries,

nous verrons bien!

Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles

assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque

indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la

conversation.

Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante,

la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa,

demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi

éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à

l'aise.

--A bientôt, lui dit Norton.

--A bientôt.

--Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes

respects!

Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia,

Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une

hésitation presque imperceptible.

Puis le marquis salua mistress Norton:

--Madame....

--Monsieur....

Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.

--Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le

_shake-hands_, voyons!... A l'américaine!

Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là,

entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.

Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et

sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien,

très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à

New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été

insensible au marquis en ce temps-là....

--Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne

l'est peut-être pas!

* * * * *

Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et

mistress Norton.

--Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.

--Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!

Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia,

ajouta:

--Bonsoir!

--Bonsoir, chère enfant!

--Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.

Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.

--Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y

paraîtra plus!

Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de

Norton. Demain!--Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas

celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je

n'épouserai une Américaine!»

--Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais

travailler. A demain.

Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme

Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:

--Il est fort bien, le marquis!

--Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.

--Qu'en pensez-vous, Arabella?

--Maman?

--Je vous demande ce que vous en pensez?

Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss

Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:

--J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement

et indifféremment l'un ou l'autre!

Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:

--Très bien!

V

Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues

quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin,

trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y

a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été.

Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de

Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des

émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des

années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne

s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs

assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même

d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée--une douleur devenue

atroce.--Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait

sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que

Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la

femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une

sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces

romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant

à Sylvia ce «_shake-hands_ à l'américaine», dont parlait Norton, Solis

avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une

terreur.

Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui

l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de

l'avoir quittée, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle

parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût

pas reçu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement

que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait

plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché

l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme

qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on

s'il y a des _jamais_ en ce monde où il n'y a pas de _toujours_?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie.

Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son

regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui

revenait--ses souvenirs se mêlant les uns aux autres--il ne savait

quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge

suprême: «Elle était douce!»

--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée

parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de

cigare:

--Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des coeurs!

--Très jolies, dit Solis.

--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel

profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si

grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté

d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore

mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine!

Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!

Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et

ajouta:

--La plus jolie est encore Mme Norton!

--C'est mon avis, dit Solis très froidement.

--Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est

comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance,

c'est bien porté.

--Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui

peut compter.

--Lequel? Le pessimisme?

--Puisque cela s'appelle comme ça!

--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de

plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et,

se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter,

s'évanouissent si l'oeuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez

frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art

de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme

s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets

choisis.

--Et ça ne te semble pas ridicule?

--Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme

je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans

l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les

décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi,

tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons

autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis,

maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de

pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même,

étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.

--Et quelle fin?

--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

--J'en ai un: tuer le temps!

--Travaille.

--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes

pas à te marier?

--Et toi?

--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus

sérieuse, moi, j'ai ma mère!

--Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le

vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi,

non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne

tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis

que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse

de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour

patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras,

et que--tu connais les contes de fées--«ils furent très heureux et ils

eurent beaucoup d'enfants».

--Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.

Bernière, gaiement, se mit à rire.

--Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!

Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:

--Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les

pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes

de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette

gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux,

pour être complet!

Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:

--Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah!

moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque

je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle

m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette

maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être

pas--mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre

et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que

tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le

visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.

Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce

rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le

savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?

--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que

je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta

pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson

suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher

une bru à Trouville-sur-Mer!

--Tu es fou! dit Solis.

--Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour

peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas

Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une

fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça,

c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te

le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon

mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de

me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon

coeur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella

exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!

--Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin,

c'est peut-être celle-là qui te menace.

--C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec

cette compagne évidemment marmoréenne.

Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait

Mme de Solis.

--Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit

Paul de Bernière.

--J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop

tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les

voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me

demander plus.

--Si, si! Elle voudrait....

Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête

d'enfant.

--Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le

plaisir qu'il y a à vivre!

Le vicomte se mit à rire encore et de bon coeur.

--Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le

parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!

--Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des

amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.

--C'est-à-dire?

--Rien!

--Mais encore?

Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et

dit en riant:

--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire.

Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je

te verrai sur la plage.

--A demain, répondit Solis.

* * * * *

Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans

cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le

merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au

repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière

retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de

Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui

sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant

un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour,

cher!» au vicomte.

--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle était éclatante, en

effet--voilà une mine resplendissante!

--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé

un coup de soleil.

--Pour qui? demanda Bernière.

L'Américaine se mit à rire.

--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue,

le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce

prince!

--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont

princes!

--Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les

Américaines qui aiment à être princesses.

Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.

--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....

--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.

--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!

Et Fargeas hochait la tête.

--Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous

éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?

Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge

lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.

--Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M.

Montgomery médite le prospectus....

--Et où est-il, M. Montgomery?

--Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre

montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....

--La fille du colonel?

--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les

colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses

curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de

sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait

dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour

l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on

n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la

milice simplement.

--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta

Bernière.

--Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss

Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement

quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels

afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le

monde en a des épaules! Et si on voulait....

--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne

volonté!

--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre

civile! Le Nord et le Sud!

Bernière ajouta galamment:

--On serait pour l'Union!

Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches,

entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que

suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:

--Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A

Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc

pas baignée!

--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les

reporters auront télégraphié la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui,

mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!

--Flirtant!

C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du

bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant

devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait

invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le

rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré,

souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le

peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!

Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville

et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule

préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....

--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...

--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme

Montgomery.

--Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en

s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M.

de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un

instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'oeuvre!

--Vous trouvez?

--Presque aussi joli que vous!

--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!

--Bah! on payerait pour le voir!

--Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.

La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près

de Liliane:

--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!

--Bien, maman!

--Et, à côté du marquis, M. de Bernière.

--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait à son idée--j'aimerais mieux le

marquis.

--Évidemment.

On parlait toujours du portrait--malgré Montgomery qui voulait

maintenant détourner la conversation--le colonel et Arabella en

parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses

amis, sous le parasol.

--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui

était curieuse.

Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:

--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....

--Qui cela? dit Liliane.

Montgomery répondit très vite:

--Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!

--De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa

de Deauville, M. Harrisson!

Liliane répétait:

--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...

Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:

--Oh!... une pochade... une simple pochade!...

--Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un....

Comment dit-on, monsieur le marquis?

Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.

--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent

ces parisianismes.

--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.

--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui

vous a empêchée de prendre comme d'habitude....

--Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de

poser comme ça....

Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main

haute tenant les rênes, la tête tournée, l'oeil rêveur.

--Oh! d'un gracieux! dit Bernière.

--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss

Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....

--Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse

disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:

--En naïade?

Mais le colonel intervint, très digne:

--Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine

comme il faut... une ondine _respectable_!...

--Oui, ajouta la mère. Assez....

--Et, rien de trop! compléta la fille.

Liliane se pencha vers Bernière:

--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.

Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa

longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman

entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson,

entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:

--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la

décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la

_respectabilité_ apparaît là.

--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon,

avec un ami, un parent, un étranger, il y a une _respectabilité_

particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....

--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.

Le colonel répondit:

--Ces dames ont beaucoup voyagé!

--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables

d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!

--Des _types_! dit Arabella froidement.

--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa

fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang

d'ordre.

--A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.

--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?

Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que

la colonelle jetait rapidement à sa fille:

--Occupe-toi du marquis.

--Bien, maman.

--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais,

en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...

--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.

--Vous l'avouez?

--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le

Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une

valeur!... Considérable.

--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur

considérable.

--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.

--Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson!

Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....

Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour

lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella,

suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec

Solis, Liliane se levait à son tour et disait à Montgomery:

--Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward

Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec

l'artiste!

--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand

on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à

comprendre!

--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler

d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son

nom, à lui!

--Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment

tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais,

moi aussi, j'ai un nom célèbre!

--Avec un seul _m_!...

--Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery

d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir,

je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue,

je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable

que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....

Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.

--Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de

vos torts?

--J'en ai donc beaucoup?

--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au

Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du

portrait d'Arabella... en naïade... _respectable_, il y ait un portrait

agréable de moi... en déesse....

--En déesse? Par Harrisson?

--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre

mon genre de physionomie!

--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il

fallait qu'il la gardât!

--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien,

est-ce dit?

--Quoi?

--Le portrait.

--Par... lui?

--Par Edward!

--Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.

Mais Liliane, toute câline, s'approchait du _second_, lui prenait le

bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:

--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!

--Ah! Liliane! Liliane!...

Et Montgomery se sentait faiblir.

--Eh bien! soit!... Je verrai....

--Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.

--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!...

Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de

confiance... d'abnégation....

--Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà!

J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute

rieuse.

Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.

Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un

mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le

portrait de sa femme.

--Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde,

qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur

mon yacht?... Monsieur de Solis?

Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière

s'avançait:

--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....

Arabella haussa gentiment ses belles épaules.

--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied

marin, vous!

--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur,

mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....

--Et ça tourne mal, fit l'Américaine.

--Généralement.

Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en

apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.

--Oh! une recrue! Bravo!

Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui

demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:

--Vous venez avec nous, Éva?

--Et où cela?

--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en

Angleterre!

--Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une

_yachtswoman_!...

--Vous dites? demanda Bernière.

--_Yachtswoman!_ Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel

Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de

Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!

Le vicomte salua Arabella très bas.

--Mes compliments, mademoiselle.

Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M.

Montgomery, qui causait avec Fargeas.

L'américaine · 第 11 / 25 题