III

Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez

Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres

aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano,

très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme,

déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique

et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer,

tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le

colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il

était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse,

striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un

col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout

de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le

prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.

Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé,

teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et

contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas,

sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits

noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon

parti.

Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la

longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient

les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice,

aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme

Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette,

avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de

juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas,

un peu étonné.

--Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane

Montgomery, à mistress Norton.

--Très jolie!

--Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au

docteur, je parie!

La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur

sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une

sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait,

avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier,

ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se

penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie

petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment,

ne semblait pas s'en inquiéter.

Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire

un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats

possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il

plaisait surtout à Mme Dickson, parce qu'il était pessimiste et que

la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la

vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle

sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.

Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle,

les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger à M. de Bernière!

Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à

la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais Mme Dickson

comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût

montrer une belle fille de vingt ans!

D'ailleurs, en comparant Arabella à Mlle Offenburger, mistress

Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur,

Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs,

voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et

son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses

cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de

statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de

blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella,

comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était

irrésistible.

Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans

l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout

aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue,

minuscule et noiraude.

Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et

venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia

et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux

romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et,

gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice

de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva

elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux

difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle

Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse

dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier

rôle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'était que M. de Bernière

ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.

Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss

Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi

les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress

Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de

Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de

soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un

blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la

même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus

spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui

ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.

Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affinée, frêle, une

sorte de Parisienne de New-York--séduisante avec sa bonne grâce un peu

triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui

regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel.

Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa

toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de

vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'était une impression pour

ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre--semblaient porter le deuil de

quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.

Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent,

et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs

natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées

l'une à l'autre.

Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler

son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et

Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans

des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie--Liliane

épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard

Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards

d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé

tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient

venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour

l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux États-Unis à

côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et

d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu.

Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses

caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode,

posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours

hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour

Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à

Menton ou à Pau.

De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francisé

son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et

essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son

second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un

grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle

le promenait aux _mardis_ de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux

fêtes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige

du Carnaval.

Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M.

Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme

Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse

d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y

avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery,

en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait

que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et

l'estime unissaient les maris.

Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane

arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou,

l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie,

avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.

Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les

épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia:

«Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais

des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que

vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»

Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries

de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé,

comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient

retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette

fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.

Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces

confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.

--Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la

rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!

--Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait Mme Montgomery

en riant.

Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:

--Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!

Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une

fête, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle,

Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés

parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques

mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout

de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:

--Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux

pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très

fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma

chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous

n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre

fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence

allemande.

--Alors, Paris vous plaît?...

--Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas

ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....

Liliane s'était arrêtée, le coeur gros et soupirant. Coeur qui

soupire....

--Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.

--Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à

fait... haut coté.

--Vous dites?

--Je dis que Richard Norton _vaut_ considérablement. Il n'est pas

prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il

est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!

Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle

humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels,

que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le

babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui

eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce,

telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui,

autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par coeur

l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle

n'allait point supplier son père d'acquérir l'_article_ ainsi annoncé

par le _New-York Herald_: «A vendre, blason et usage du nom d'une

aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100

dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield

street, Pittsburg.»

Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux

moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse

aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars

comme s'il se fût agi de ballots de café!

Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves

nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant

l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des célibataires

disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs

personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de

vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à

son amie:

--Que cherchez-vous dans cette gazette?

--Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.

L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour

qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre

d'honneurs nobiliaires--fièvre qui est un peu la maladie générale dans

la République du roi Coton--mais divorcée par colère, et remariée par

convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué,

Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et

reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de

n'être ni ducs ni princes!

--Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous

l'aimez?

--Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait

pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est

venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de

cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection

cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à

New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de

me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je

ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de coeur plus loyal.

Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.

--Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites

là, tout simplement. Terrible.

--Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse

qu'autrefois, ma chère Liliane?

--Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie

vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à

la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon

Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la

satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais

Montgomery, voilà!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la

Deuxième Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chère, croyez-moi!...

Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là....

Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des

Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me

semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en

saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery,

une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au

lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes

aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!

--Je comprends--et la voix de Sylvia était devenue douce, lente,

résignée--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.

--Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très

heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un

moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de

compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout

de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je

l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange!

C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!

--Harrisson?

--Oui! le prédécesseur de Montgomery!

--Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane,

pourquoi avez-vous divorcé?

La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère

passée. Puis, haussant les épaules:

--Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un

peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser

éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse

uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient.

Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il

fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas

compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de

procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu Mme Harrisson!

Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de là-bas!_ ajoutait

Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.

--Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très

aimable....

--_L'ami le plus dévoué... le coeur le plus loyal!_... répétait Mme

Montgomery imitant le ton de Mme Norton.

Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:

--Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est

méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à

conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis

que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?...

Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie

avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue

qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?

--Pas du tout.

Mme de Montgomery hochait la tête:

--Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous

qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors

Mme Harrisson--ah! le misérable, cet Harrisson--un jeune homme venait

souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait...

comment dirai-je? tout à fait convenable!

--M. de Solis!

--Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni

moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame

_la marquise de Montgomery_!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un

salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, même

le prénom qui me revient!--j'aurais cru....

--Vous auriez cru?

--Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!

Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître

indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas

d'un cher passé disparu.

Mais Liliane revenait à cet _autrefois_ avec une fébrile curiosité de

femme.

--Il était absolument épris de vous, M. de Solis....

--Oh! épris!

--Une Parisienne dirait qu'il était _toqué_ de vous!

--Liliane!

Et la voix de Mme Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.

--C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien

d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de

Solis....

--M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez

perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et

d'ailleurs mon père....

--Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique

nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons

de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les

mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un

parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien,

mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir

marquise?

L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de Mme

Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de

n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un

ton ferme:

--Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai

pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de

mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.

--Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous

n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?

--Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.

--Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me

fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée.

Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre

mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était

là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!

--Ah?

Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.

--Très loin!

Liliane ajoutait, curieuse:

--Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Peu!

--Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les

dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «_La belle

Mme Montgomery_!... _La dernière toilette de Mme Montgomery_!...

_Déplacements et villégiatures de Mme Montgomery_!...» Il y en a qui

risquent le «de»... _de Montgomery_! Ça me fait soupirer... oh! oui,

soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes

amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez

Delmonico--notre _Café Anglais_ à nous--que je n'en connaisse le menu.

C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas

où j'ai lu ça--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour

je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par

les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.

--Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre

indifférent.

--Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris

quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien

votre avis, Sylvia?

--Certainement. Mais....

--Mais quoi?

--M. de Solis?

--Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et

sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher

revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce

pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou

autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du

marquis! Plus aucun danger! Aucun!

--J'en suis bien heureuse! Très heureuse!

Elle souriait maintenant à Mme Montgomery qui la regardait.

--Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon

histoire au moins!

--Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement

le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis

vraiment trop impressionnable.

--Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le

docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah!

chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!

Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:

--Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains,

eux, s'y retrouvent toujours.

* * * * *

Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient

échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette

causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte

d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu

là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux,

l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et

il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait

attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire

en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on

n'oublie jamais, jamais plus?

Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement,

laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M.

Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait

murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner,

l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé!

Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la

douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de

Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour

n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un

des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était

si proche!

Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le

babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et

bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre,

Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste,

pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses

illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le

logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté

d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si

elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de

M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui

semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles,

puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui

semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans

hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie

inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice,

l'immolation d'une espérance.

Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman

inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce

dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie

heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son coeur, elle répondait

au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la

bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait

décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait

envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une

cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la

rose pourpre, et là, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie,

le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la

Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.

Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia

Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un

carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de

l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur,

semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait

vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée

ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela

qu'avait fait Mme Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia

tout ce passé évanoui.

Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient

retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et

là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce

que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à

Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même

probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le

bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella

accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia

regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de

Georges de Solis.

Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont

quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter

froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle

s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout,

puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une

main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une

honnête femme et d'une amie.

Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu

murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son

rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots,

elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les

cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du _marriage-bell_,

les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!

Elle regardait Norton aussi.

Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette,

droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un

dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare

achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu

de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs,

son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit

verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des

alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.

--Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.

--Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse!

ajoutait Montgomery.

--Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette

indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai

acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait

gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer.

Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie.

Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas

réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de

recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce

qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des

remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec,

cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!

--Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois

indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue

aussi son rôle là-dedans.

Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa

doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.

--Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la

fatalité en tout!

--Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde

moderne la fatalité antique.

--Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?

--D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.

--Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette

comme un fardeau qui nous pèse trop?

--Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois

qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et

pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter

celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous

agace ou nous navre, le monde finirait vite!

--Alors, la vie, vous la trouvez excellente?

Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas à quelque théorie

pessimiste.

--Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le médecin. Mais comme la

mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les

souffrances qui la composent, je préfère encore, après avoir étudié l'un

et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, à cette fameuse

délivrance qui est une délivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton,

lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et

laissez-le à des imbéciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous

n'avez pas à craindre ça! Vous êtes un homme heureux!

--Oh! dit l'Américain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la

Nécessité!

Il regarda avec une sorte de défi, d'orgueil mâle, les amis qui, autour

de lui, dégustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fierté d'un

fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentît le parvenu:

--Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien,

qu'avec mon présent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que

pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donnés.

Le murmure d'incrédulité de Montgomery et la protestation courtisanesque

du colonel Dickson se formulèrent bien vite par une interruption du

docteur:

--Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton,

et votre habileté, et votre patience?...

--Et la chance, précisa l'Américain. Oh! parfaitement, la chance aussi!

Il ne faut pas être si fier de ses succès en ce monde, et si l'on se

dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice

de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, ça nous rend pitoyable

pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant

connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et

arrivaient à quoi?... à rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans

hérédité, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de

capitaine. Oui, j'ai bien pioché! Oh! rudement! bravement! Je crois

certainement qu'il me reste de ce temps-là des crevasses aux mains. Je

n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuyé à la cheminée,

les yeux mi-clos, comme bercé par un bon souvenir, il se laissait aller

doucement vers le passé--la date me revenait ce matin en écrivant mon

courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une

barque sur l'Hudson et j'aidais mon père, mon brave et saint homme de

père, à fendre le bois.... Oui, quand je pense à ça, j'ai eu beau

travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, à présent,

vous ne m'empêcherez pas de me dire que la chance m'a favorisé, car elle

m'a donné la fortune et, avec la fortune, la chère femme pour qui je

donnerais cette fortune-là!

Il avait dit cela d'une voix assurée, debout, cherchant des yeux Sylvia,

qui écoutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dévouée.

--Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais

parler de son bonheur si haut.

Norton la regarda, un peu inquiet.

--Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie rançon. Croyez-vous que

si la santé de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitté

New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant à Fargeas, oui,

c'est la faute de ce cher et illustre maître si je suis ici.

--Ma faute?... fit le savant.

--Oui, votre faute. Je vous ai proposé de venir à New-York soigner

spécialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress

Norton.

--Et j'ai refusé! dit Fargeas.

--Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte

blanche.

--Guérison à forfait! Mais, répondit très simplement le docteur, j'avais

à Paris tout mon service d'hôpital, de pauvres diables qui ne

m'offraient rien du tout. Dans ces cas-là, vous concevez, on n'hésite

pas!

--Pas Américain, le docteur, murmura M. de Bernière à miss Éva qui

passait près de lui.

La jolie Américaine fit une révérence.

--Mais digne de l'être, vous avez raison! répondit-elle.

Et Bernière se pinça les lèvres, pendant que la belle Arabella lui

disait avec son gentil accent yankee:

--Écoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux

quand je le joue sur le violoncelle!

--Et, après tout, continuait Fargeas qui s'était levé, ce qui convenait

le mieux à votre chère malade--qui n'est plus aussi souffrante, non,

madame, non, vous n'êtes déjà plus très intéressante--c'était la

distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et

la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'écrit sur un ticket de

chemin de fer! Système excellent, d'ailleurs! Si les malades guérissent

à distance, le médecin en a tout le mérite. S'ils ne guérissent pas, il

n'en a plus la responsabilité.... Il est si loin.

--Alors, dit encore Norton, j'ai transporté à Paris une partie de ma

galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de

mistress Norton, de manière à ce qu'elle se crut à New-York, «chez

nous», dans notre maison américaine, et j'espère bien que Paris aidant,

et Trouville par-dessus le marché, je ramènerai là-bas ma femme

souriante, guérie, et pour toujours--ah! le beau rêve!--heureuse!

--J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a

pas mis mes ordonnances en défaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?

--Plus du tout, répondit Sylvia qui s'efforçait de sourire.

--Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme

s'en sert comme de son éventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce

qu'on a des nerfs?

Le gros Offenburger s'était approché, les yeux allumés, quand Norton

avait parlé de ses tableaux, comme s'il eût entendu compter un sac

d'écus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton

était célèbre.

--Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez

fait transporter en France?

--Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.

--Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire

assurer, au moins?

--Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très

hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh

bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une

fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse,

comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurât le

bonheur!

--Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne

prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!

L'américaine · 第 10 / 25 题