Merci. Votre lettre m'a causé un véritable plaisir. Si quelque chose

peut consoler de l'indifférence d'un public blasé et distrait, c'est à

coup sûr l'approbation, la sympathie des hommes de goût et

d'intelligence qui, comme vous, consacrent le meilleur de leur existence

au culte de l'art le plus élevé.--Nous parlons tous deux la même langue,

langue étrangère, hélas! à la plupart de ceux qui se croient

artistes.--Nos idées sont les mêmes en principe. Seulement, la

différence de nos situations amènera quelquefois entre nous de légers

dissentiments.--Je suis éclectique.--J'ai vécu trois ans en Italie et je

me suis fait non aux honteux procédés musicaux du pays, mais bien au

tempérament de quelques-uns de ses compositeurs.--De plus, ma nature

sensuelle se laisse empoigner par cette musique facile, paresseuse,

amoureuse, lascive et passionnée tout à la fois.--Je suis allemand de

conviction, de cœur et d'âme..., mais je m'égare quelquefois dans les

mauvais lieux artistiques... Et, je vous l'avoue tout bas, j'y trouve un

plaisir infini. En un mot, j'aime la musique italienne comme on aime une

courtisane; mais il faut qu'elle soit charmante!... Et, lorsque nous

aurons cité les deux tiers de _Norma_, quatre morceaux des _Puritains_,

et trois de la _Somnambule_, deux actes de _Rigoletto_, un acte du

_Trouvère_ et presque la moitié de la _Traviata_, ajoutons _Don

Pasquale_ et--nous jetterons le reste où vous voudrez.--Quant à Rossini,

il a son _Guillaume Tell_... son soleil,--le _Comte Ory_, le _Barbier_,

un acte d'_Otello_, ses satellites; avec cela il se fera pardonner

l'horrible _Sémiramis_ et tous ses autres péchés!... Je tenais à vous

faire cette petite confession, afin que mes conseils aient pour vous

toute leur signification.--Comme vous, je mets _Beethoven_ au-dessus des

plus grands, des plus fameux. La symphonie avec chœurs est pour moi le

point culminant de notre art. _Dante_, _Michel-Ange_, _Shakespeare_,

_Homère_, _Beethoven_, _Moïse_!..... Ni Mozart, avec sa forme divine, ni

Weber, avec sa puissante, sa colossale originalité, ni Meyerbeer avec

son foudroyant génie dramatique, ne peuvent, selon moi, disputer la

palme au _Titan_, au _Prométhée_ de la musique. C'est écrasant!... Vous

voyez que nous nous entendrons toujours.

Maintenant, j'arrive à vous et à vos deux morceaux:

_Trio._--Page 1. Le début est un peu sec; votre _ut_ dièse

abandonné par les cordes sera d'un effet disgracieux avec

_l'ut_ naturelle au piano. Je vous conseille ceci:

[image: notation musicale]

c'est bien là, ce me semble, ce que vous voulez.

Si vous tentez absolument à séparer l'_ut_ dièse de l'_ut_ naturelle, il

faudrait écrire ainsi:

[image: notation musicale]

mais, je préfère de beaucoup le premier exemple.

Votre phrase se relève de suite; la chute en _la_ mineur est heureuse.

Page 2, deuxième ligne, mesure six.

Le _si_ bémol du violon sur le _si_ naturelle du piano me peine

légèrement... Ce qui suit est excellent; votre

[image: notation musicale]

du violon sur le

[image: notation musicale]

du piano me plaît infiniment. C'est hardi, neuf et bien pensé.

Décidément, vous aimez Schumann. Page 3: votre morceau se relève

définitivement. Je regrette beaucoup la mollesse de votre début... La

période en triolets est excellente. Tout le développement de la page 4

me va complètement.--Le trait première ligne page 5 _très bon_,--mes

éloges les plus sincères pour toute cette page.--Pages 6 et 7 bravo! La

page 8 est encore meilleure. Le point capital de votre morceau est pour

moi la page 11 que je trouve très belle.--Votre progression sur la

pédale _ré_ est excellente, c'est ému.--C'est maître cela! Tout le reste

va de soi et je n'ai plus d'observations à vous faire jusqu'à la coda

qui me semble tourner court. Je joins au paquet un plan de coda qui

n'est peut-être pas fameux, mais qui vous donnera la _mesure_ de ce

qu'il faut, je crois, ajouter.

Je me résume.--Si votre première idée était, comme inspiration, à la

hauteur des développements, votre morceau serait _très beau_. Tel qu'il

est, il est fort remarquable. Je suis désireux de connaître la suite de

votre trio.--Soyez difficile; votre premier morceau oblige.

J'ai été parfaitement sincère pour le trio, je le serai pour la rêverie.

Eh! bien, je n'aime pas beaucoup cela!... Vous ne m'en voulez pas,

j'espère. Je vous dois la vérité et je vous la dirai toujours et quand

même. Je connais de vous des choses qui me rendent très difficile.--En

art, pas d'indulgence!

Je n'ai pas de critique de détail à vous faire sur cette pièce. Quand je

vous aurai signalé une petite réminiscence du septuor des _Troyens_, à

la dernière page

[image: notation musicale]

je n'aurai plus qu'à vous parler de l'œuvre en général.

C'est mou, terne! L'idée est courte. Ce n'est pas assez exquis en poésie

pour le ton rêveur que vous abordez. Il y a sans doute dans tout cela

une certaine langueur, un certain charme, mais pas assez.--Évidemment,

ce n'est pas mal, mais vous devez, vous pouvez faire mieux.--Croyez-moi.

Mon jugement vous paraîtra sévère... Attendez quelque temps. Laissez

dormir la chose, et, quand vous la reverrez après l'avoir presque

oubliée, vous serez de mon avis. Vous trouverez cela un peu _bulle de

savon_!... J'ai toujours remarqué que les compositions les moins bien

venues sont toujours les plus chéries au moment de l'éclosion. Je crains

les choses qui sentent l'improvisation.--Voyez Beethoven: prenez les

œuvres les plus vagues, les plus éthérées, c'est toujours _voulu_,

toujours _tenu_. Il rêve et, pourtant, son idée a un corps. On peut la

saisir... Un seul homme a su faire de la musique quasi-improvisée, ou du

moins paraissant telle, c'est _Chopin_... C'est une charmante

personnalité, étrange, inimitable et qui n'est pas à imiter.--En résumé,

avant de condamner l'opinion que je formule sur votre morceau,

faites-moi le plaisir de le mettre deux ou trois mois dans vos cartons.

Après le repos, examinez et jugez... vous verrez juste.

Je veux vous parler aussi touchant l'avenir que vous vous proposez.--Ne

pensez pas au théâtre, soit, vous sentez, vous savez ce que vous devez

faire.--Mais vous bannir de la symphonie, vous n'en avez pas le droit.

Il faut faire de la symphonie.--Vous la ferez bien, je vous en réponds.

Soyez ambitieux et je le serai pour vous.--Je reviendrai à la charge, je

vous en préviens.

Je laisse ma lettre ouverte. Je vais dîner et me rendre à _Don

Carlos_[51]... Je vous enverrai des nouvelles.

* * *

_Deux heures du matin._

Deux mots seulement. Je suis abruti, éreinté. Verdi n'est plus italien;

il veut faire du Wagner... il a abandonné la sauce et n'a pas levé le

lièvre. Cela n'a ni queue ni tête... Il n'a plus ses défauts, mais aussi

plus une seule de ses qualités... Il veut faire du style et ne fait que

de la prétention... C'est assommant... four complet, absolu.

L'exposition prolongera peut-être l'agonie; mais c'est une bataille

perdue. Le public surtout est furieux. Les artistes lui pardonneront

peut-être une tentative malheureuse qui prouve, après tout, en faveur de

son goût et de sa loyauté artistique. Mais le bon public était venu pour

s'amuser... et je crois qu'on ne l'y repincera pas... La presse sera

mauvaise.

À bientôt et croyez toujours aux sentiments affectueux de votre mille

fois dévoué et affectionné

GEORGES BIZET.

Ah! merci pour votre photographie. Je ne vous retourne pas la mienne; je

ne l'ai pas. Je ne me suis fait portraiturer qu'une fois, sur la demande

de la princesse Mathilde, qui tenait absolument à collectionner les

têtes de ses invités du dimanche, et mes amis m'ont volé toutes les

épreuves.

À bientôt.

_Troisième Lettre._

Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien

une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et

violon.)

_Le premier morceau est bien._

L'_Andante_ est _très beau._

L'_Intermezzo_ est un morceau _complet_, DIGNE D'UN MAÎTRE; je suis

convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les

meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et

courage.

Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques

taches que je vous signalerai.

_Premier morceau._--J'aime beaucoup votre première idée; elle est

malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la

tête de votre motif (deux fois en _la_ mineur et deux fois en _ut_).

N'essayez pas de rien changer.--C'est bon, malgré ma légère

critique.--Excellent développement.--Les deux dernières lignes de la

page 3, bravo!--La deuxième idée me séduit moins que la première.--Cela

manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures

en _mi_ qui sont une très heureuse rentrée.--Vous rentrez bien dans

l'_agitato_.--J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout

le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.

--La rentrée du motif sur

[image: notation musicale]

est une trouvaille.

J'aime beaucoup la coda.--Cependant, je regrette que vous n'ayez pas

terminé dans le _Chaud_.--Je ne veux pas vous faire d'observations

bourgeoises quant à l'_effet_... Mais je crois qu'une péroraison

absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....

Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont

l'auteur est généralement le meilleur juge.--Si vous n'êtes pas de mon

avis, après réflexion, je retire ma critique.

_Andante._--Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences

cependant.--Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses

notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à

l'andante de la grande sonate en _fa_ mineur de Beethoven.--J'ai joué

vingt fois ce morceau,--et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus

pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer

qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux

parler de la rentrée en _la_ bémol (page 17) par le 3/4 d'ut bémol et

l'altération du sol.--Le

[image: notation musicale]

qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme

inexprimable.--Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez

là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.--J'arrive au

contre-sujet du violon sur le motif

[image: notation musicale]

page 18.--C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé,

un peu cherché ne soutient pas la comparaison.--Voulez-vous un conseil?

Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.--Faites entendre

l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le

contre-sujet, qui est des plus inspirés,--et enchaînez avec la

coda.--J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique

est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la

dernière note!

_Intermezzo._--Ici, pas une critique, je vous le répète.--C'est

parfait.--C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de _Sylvie_[52], un

très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en

a été aussi enchanté que moi.--Je ne vous cite rien; tout est

intéressant.--Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant

entendre

[image: notation musicale]

pendant que les violons murmureraient le

[image: notation musicale]

Ce serait exquis. Je vous en supplie,--mettez-vous à la

symphonie.--Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous

savez orchestrer, je vous en réponds! _Vous n'avez pas le droit de ne

pas faire de la symphonie._ Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je

ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.--Tenez;

orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à

Pasdeloup.--Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici

les concerts de l'Athénée... Allons... à l'œuvre!

Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois

finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre,

qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est

fiévreux, agité, dramatique et clair.

--La phrase

[image: notation musicale]

est remplie d'une vive douleur.--C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le

[image: notation musicale]

bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.--Cette petite excursion

Verdissienne m'a un peu surpris,--mais c'est bien. La chute surtout est

très heureuse.--Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées

chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32

me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.--Plus rien à dire jusqu'à la

dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne

puis me tromper sur ces sortes de choses.--Tenez: dédoublons la mesure:

[image: notation musicale]

Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:

[image: notation musicale]

Essayez,--Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.

Maintenant, je vous en prie.--Faisons de l'orchestre. Comme composition

idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de

confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme

voue pourriez m'en donner à l'occasion.--Mais être votre

_professeur_...! Vous n'en avez pas besoin.--Ce mot-là ne doit pas se

prononcer entre nous, pas plus que celui d'_élève_! Pour

l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez

à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: _Gounod_,

_Reyer_, _Saint-Saëns_, _Guiraud_, le _prince Polignac_, etc.... et vous

serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre

andante et votre intermezzo.--À la symphonie! À la symphonie!... Il le

faut.--J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir

bientôt et passer une soirée avec lui.--J'ai bien tardé à vous écrire;

c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre

sonate.

Il est 3 heures du matin.--Je vais vous quitter.--Encore une fois, mille

félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.

GEORGES BIZET.

Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne

votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier

morceau.... J'aime mieux l'autre.

_Quatrième Lettre._

....avril 1867.

_1º Modification du deuxième motif du premier morceau

de la sonate pour piano et violon»._

Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet.

Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même

supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du

morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une œuvre bien

venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.

_2º Harmonie du motif de l'andante._

Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne.

Mais vous êtes le seul juge compétent.--Pourtant, la triple appogiature

donne beaucoup d'accent à la phrase.

_3º Deuxième idée du final._

Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas

votre idée. Laissez le défaut.--Votre changement amollit tout le

morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus

d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.

_4º Andante du trio._

C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.--Mendelssohn,

entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en

romances sans paroles.--Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est

très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé.

Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont

d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la

fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est

_bien_, mais ce n'est pas très bien.

_5º À Elvire._

Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses;

et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a

un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa

Puget, plus le talent.

Cette forme:

[image: notation musicale]

me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848.

Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend

peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de

bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain

et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette

forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si bémol double.--Le

développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud

et l'idée refrain rentre à merveille.--Même éloge pour la troisième

strophe.--La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien

exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y

trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que

les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.

_6º Chœur._

Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en _ré_ majeur me

chagrine un peu. L'idée en _ut_ est bonne. Le développement en _sol_ à

bouche fermée est un peu _longuet_. L'allegro suivant, bien.--Bonne

phrase à la Meyerbeer...

La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le

mouvement, pour en rendre l'exécution possible.

Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient

facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement

_miraculeuses_ sont trop exceptionnelles pour servir de base

d'opération.--La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors.

Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je

vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires,

_inimaginables_ même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et

vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.

En somme, ce chœur est bon et vous fait honneur.

Pourquoi n'est-il pas meilleur?

Pourquoi n'est-il pas très beau?

Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.--Vous m'avez rendu

exigeant; vous êtes un _grand musicien_ et vous devez faire mieux

encore.

J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez

marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent,

vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos

effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le

même ton. Maintenant, vous allez peindre.--Faites votre palette... et à

l'œuvre! Si vous avez un _coloris_ riche et séduisant, avec vos qualités

de forme et de _couleur_, la route sera longue et belle à

parcourir.--Allons, courage et à bientôt.

Votre confrère et ami dévoué

GEORGES BIZET.

_P. S._ Le _Roméo_ de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les

derniers jours du mois[53].

Je vais flâner et déloger. Je ne _veux_ arriver au plus tôt que fin

_novembre_. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite

qui va nous envahir.

_Cinquième Lettre._

Cher Monsieur,

J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard

involontaire de ma réponse.--Je ne suis pas encore à la campagne.--En

tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je

ne serai pas privé du plaisir de vous voir,--d'autant plus que mes

répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.

J'ai annoté votre envoi.--En général, vous écrivez trop les instruments

à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois

étant particulier, il n'est pas bon de les employer en _corps_, si ce

n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont

qu'un immense instrument, parfaitement homogène.--C'est la base de

l'orchestre symphonique.--Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il

ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut

employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre

bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne

disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une

rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux

clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.

Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en

l'acquisition au plus vite,--C'est un admirable ouvrage, le _Vade mecum_

de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.--C'est parfaitement

complet--Les exemples y abondent.--C'est indispensable!

Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand

tort.--Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il

éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible

comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre

joli allegretto de symphonie.

En somme, c'est bien.--Soyez simple; _ne mettez que ce que vous

entendez_;--pas autre chose,--ne chargez pas;--il y en a toujours trop!

L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après

une _réduction_ bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les

détails que vous ne voyez pas.--Prenez une bonne réduction à quatre

mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven

par Czerny.--Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par

l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire

bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez

les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.

Le petit morceau en _si_ mineur est très bon. J'aime beaucoup le

fragment de ballet,--et c'est bien instrumenté.

Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours

votre mille fois dévoué

GEORGES BIZET.

_Sixième Lettre._

Décembre 1867.

Cher Monsieur,

Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace.

Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate.

C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de

sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je

professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.--Donc, une chaude

poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.

Je viens de lire votre envoi: Votre andante de _Trio_ est de l'art et

votre andante de sonate--c'est un morceau de maître.--Je vous dois la

vérité ou du moins ce que je crois la vérité.--Si l'idée première de ce

morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence

de Beethoven et de Schumann,--ce serait _absolument_ de premier

ordre.--Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut

faire des meilleures choses de notre temps.--Vous aurez plus d'une fois

l'occasion de me la retourner--(du moins, je l'espère, sans

modestie).--Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux

qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.--Votre

intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.--Je

préfère de beaucoup celui de la sonate.--Celui-là est original.--L'idée

de celui qui nous occupe est moins trouvée.--Du reste, le morceau est

charmant, intéressant, bien conduit.--Rien à dire dans le

détail.--J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que

vous êtes de mon avis.--Je reviens à l'andante pour vous signaler votre

superbe rentrée.--Cela, c'est du Beethoven du bon cru.--L'idée rentre

avec une puissance remarquable.--C'est empoignant.--Vous m'avez

ému.--Merci.--Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la

coda est charmante,--et avant--la phrase en sol sous la double tenue

_ré_ est excellente.--Bravo!

Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,--excepté la

seconde idée,--c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si

vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et

vous pourrez alors faire un excellent morceau.--Je ne vous conseille pas

d'indiquer la _reprise_.--À mon avis, la reprise a vieilli--et la

plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu

Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.--C'est bien

orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre;

je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre

manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.--Vous écrivez

très bien le quatuor.--C'est tout!

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 9 / 12 段