Je vais recommencer mes répétitions[54].--Je ne sais si ma distribution

ne sera pas modifiée.--Mes collaborateurs veulent à toute force Madame

Carvalho.--Ils ont raison,--mais c'est bien dur pour Mlle

Devriès.--Je vous dis cela sous le sceau du secret.--Si vous voulez

savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.--J'y

perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si

une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout

sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)

J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et

je leur ai bâclé le premier acte[55].--_Legouix_ s'est chargé du second,

_Jonas_ du troisième, et _Delibes_ du quatrième.--Le secret est assez

bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je

nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier

acte,--sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai

été totalement refait et enfoncé.--On m'a reproché mon manque de parole,

on a pleuré et j'ai _donné_ mon premier acte.--Cela ne me rapportera pas

un rouge liard.--Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.

Allons, à bientôt.--Je vous tiendrai au courant de ma _Jolie Fille_!

En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué

confrère et ami

GEORGES BIZET.

_Septième Lettre._

Cher ami,

Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?

Quel pays!

Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!

Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....

Il est absolument fou!... Ses _dernières_ compositions sont navrantes!

Au diable la musique catholique!

Pasdeloup va jouer ma symphonie.--Du moins, il le dit et fait copier les

parties d'orchestre.

Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un

ouvrage.--Mais cela a raté,--le poème ne m'allait pas.--J'ai lâché.

On me fait mon poème pour l'Opéra.--C'est long, long! Quels raseurs que

ces auteurs et directeurs!

J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.

Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée;

mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à

merveille.--Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore...

Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de

l'effet.--C'est peut-être un peu long d'arpéges.--Mais, je vous le

répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le

morceau n'est pas terminé.

Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier

solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.

Autre chose:

À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la

grande sonate à Kreutzer de Beethoven.

À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez

accentuée du premier concerto de Chopin.

[image: notation musicale]

Voyez cela; c'est un peu vif.

En somme, votre concerto marche à merveille.--À quand le trio?

Je suis embêté!

Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.--Il veut

que je fasse la _Coupe du Roi de Thulé_... Il insiste avec rage!--

Ça m'embête!... quel fichu métier!

Si je pouvais en essayer un autre!...

À vous, cher, mille fois.--Écrivez plus souvent à votre ami

GEORGES BIZET.

_Huitième Lettre._

Le Vésinet, _26 août 1868_.

Mon cher ami,

Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler

dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux

gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la

femme!...

Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause...

mais allez à Capoue!...

Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne

faut pas tout dépenser de la même manière.

Le voyage va vous remettre.--Et après... à la besogne (...Excusez ce

papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même

tonneau).

Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me

citez des extraits est tout simplement idiot!

Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de

Wagner.--Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat!

Il a publié dans le _Guide musical_ de Bruxelles des articles avec

lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.--Selon lui, le _Faust_ de

Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est

destinée à détruire la France politiquement.--La Bavière, son prince à

la tête, la détruira intellectuellement.»--Ce républicain de carton

m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.--Ce monsieur, qui

acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de

ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi

de Saxe en 1848.--Assez!

J'ai été très malade... trois angines!

On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'œil très

ouvert.--Un des deux intéresse beaucoup Perrin--et d'ici à quelques mois

j'aurai probablement un ouvrage en train.--Mais que c'est long!

J'orchestre ma symphonie.--Tout en me promenant, j'ai composé le premier

acte du _Roi de Thulé_.--Mais je suis décidé à ne pas concourir.

Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: _Variations

chromatiques_, vous intéressera, je crois.

Gounod est malade... il ne peut plus travailler,--mais il communie à

force et commente saint Augustin!

Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.--Les indifférents me

deviennent odieux--et je ne peux plus supporter que le commerce des

hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cœur des idées et

des sentiments qui s'accordent avec les miens!

Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.--Vos lettres me font toujours

plus que du plaisir.

À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cœur, de toute amitié.

GEORGES BIZET.

_Neuvième Lettre._

1869?

Mon cher ami,

Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers,

menuisiers, etc... Enfin me voici installé.--Depuis treize mois, je n'ai

pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.--Quel

dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!--À la vérité,

j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me

charger de _Noé_, opéra posthume d'Halévy.--Halévy a laissé trois actes

_à peu près faits_; mais il a fallu _tout_ instrumenter..., presque tout

deviner--et j'ai à composer un quatrième acte assez court--et j'espère

avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre

lyrique.--Pasdeloup est enthousiasmé de cette œuvre et je crois qu'il a

raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son

théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une _clause_

relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la

situation.

Je suis fixé; je vais faire un _Calendal_. Avez-vous lu _Calendal_ de

Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.--Il y a longtemps

que j'y songe.--Je ne sais si le _public_ sera de mon avis.--Mais, il y

a là une partition à faire et je vais le tenter.

* * *

Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de

Douai un bon ami ou plutôt deux amis.

Hélas! Il faut se remettre au travail.--_Lire_, _rêver_, _observer_,

_apprendre_, voilà mon affaire.--Mais produire!!

Enfin...

À vous de tout cœur.

GEORGES BIZET.

_Dixième Lettre._

...1869.

Mon cher ami,

Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.--Je

suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.

Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les

compliments les plus sincères.

Gounod m'a reparlé de votre œuvre dans les termes les plus chaleureux.

Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute

pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.

Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une

sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue

Saint-Lazare (du _Temps_), auquel vous puissiez vous adresser pour un

ouvrage de cette nature.--C'est triste; mais c'est ainsi!

J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les _Débats_ et je

vous enverrai l'article.

Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre

de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:

Monsieur le Ministre,

Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je

viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de

la _Coupe et les lèvres_. Daignez agréer etc...

Votre adresse.

Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je

prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.

J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.--

L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre _Jolie Fille_ a été

monstrueuse.--Malgré cela, _succès_ très sérieux. J'ai reçu nombre de

lettres très encourageantes.--Presse excellente, etc...

Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.--Vous

devez être un grand musicien,--à l'œuvre donc et courage.

Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus

affectueux de votre ami,

GEORGES BIZET.

_Onzième Lettre._

Mars 1871.

Cher ami,

Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille.

En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre,

octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre,

j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise

incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main

gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée,

il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de

savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce

point, je vous prie.

Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des

idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma

femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc

parmi les heureux.

J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque

complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter

pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque

entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite

pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que

j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras

prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai;

si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour

vivre.--À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos

contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour

Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le

tempérament de ma femme s'y oppose absolument.

Et vous, avez-vous travaillé?...

Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font

les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre

immoralité?...

Nous attendons ici l'entrée des Allemands!

Triste! triste!

À vous, cher ami, de tout cœur et mille souvenirs de Geneviève.

GEORGES BIZET.

_Douzième Lettre._

20 juin 1871.

Cher ami,

Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini

dans cette bagarre.

Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains,

communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...

J'espère, mais je crains.

Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est

difficile.

_Perrin_, _Du Locle_ et de _Leuven_ n'ont pu encore rouvrir nos pauvres

théâtres lyriques.--Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et

de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point

d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.--Il divise ses

programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a

fait exécuter hier du _Gounod_, du _Massenet_, etc... Il redira ma

symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté

et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce

pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande

masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de

recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.--En somme, le

Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la

campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»

Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «_cela fait

bien_!»

Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé

pour terminer ma _Griselidis_.

Ma _Clarisse Harlowe_ avance aussi et vous, vous remettez-vous au

travail?

Quand vous verrai-je?

En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.

_Treizième Lettre._

Cher ami,

Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y

vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas

parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette

sur ces deux ou trois passages.

Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi,

je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à

vous-même. L'idée première est un trait quelconque,--et le morceau,

quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on

est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et

violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.--Il ne

faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.

Mille amitiés de votre

GEORGES BIZET.

_Quatorzième Lettre._

Mon cher ami,

Votre premier morceau est excellent.--La première idée est robuste,

rythmée.--La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène,

ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant

d'orchestre.

On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y

a là quelque chose d'un peu mou.--Mais le morceau est si bien fait, si

intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois

qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux

premiers morceaux sont complètement réussis.

Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée

meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet

pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée

(motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le

conserver.--Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final;

il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une œuvre de cette

valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.

_Offenbach_ vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la

fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.

Je vous renverrai demain votre concerto.

Vous devriez vous mettre à l'orchestre.

Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout

en train.

Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à

préparer l'entrée d'un baby!.....

On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.--Je suis indécis et

mou!... Je vois si peu de chanteurs!

À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.

_Quinzième Lettre._

Mai 1872.

Merci.--Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable

de manquer de sincérité.

J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été

fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre

éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai

pu assister aux dernières auditions de la Société; _Djamileh_ et la

fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis

m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux

que vous leur avez envoyés.

J'attends un _baby_ dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille

et tout nous présage un heureux résultat.

_Djamileh_ n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.--Mme

Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors

des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes

raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a

été excellente.--Les grands journaux ont loué la partition et les

_Lundistes mélodistes_, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?),

m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu

m'attrister de leurs critiques.--Quoiqu'il arrive, je suis content

d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je

ne sortirai jamais[60].--De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois

actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire

une chose _gaie_ que je traiterai aussi _serré_ que possible.--La tâche

est difficile; mais j'espère en sortir.--On paraît décidé à me demander

quelque chose à l'Opéra.--Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans

pour en arriver là.

J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...--Et vous,

travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas

_claquer_ sans avoir donné ce qu'il y a en nous.

Mille fois merci encore et à vous de tout cœur.

GEORGES BIZET.

_Seizième Lettre._

Novembre 1872.

Mon cher ami,

Je suis à giffler!

Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos

quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis.

Mais le nº 1 est une _grande chose_. C'est d'une personnalité

saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi

une véritable joie.

Poursuivez et travaillez davantage, _vous le devez_.

Mille amitiés de votre

GEORGES BIZET.

On a joué l'_Arlésienne_ dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros

effet![61]

_Dix-septième Lettre._

Mon cher ami,

Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir

Gounod.--Portez-lui votre sonate,--allez-y.

Encore adieu--et à vous mille fois de tout mon cœur.

GEORGES BIZET.

Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.

_Dix-huitième Lettre._

1873?

Mon cher ami,

Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a

retardé ma réponse et mes remerciements.--Delaborde est absent, en

Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour.

Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en

informer.

J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la

chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours

la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression

meilleure que la première.

Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les

producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre

l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!...

L'animal, non content de son _Roi Carotte_ à la Gatté, va nous gratifier

d'un _Fantasio_ à l'Opéra-Comique.--De plus, il a racheté à Heugel son

_Barkouf_, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles

et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les _Bouffes-Parisiens_

auront la primeur de cette malpropreté.--L'hiver sera pauvre en

nouveautés.--Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur

était impossible de monter cette année ma _Griselidis_ (Sardou), vu la

grande dépense que nécessite cet ouvrage.--Ils m'ont offert, en

compensation, une _Namouna_ en un acte (qui sera mise en deux

actes).--J'ai fini ou à peu près.--J'attends une distribution.

Je travaille à _Clarisse Harlowe_.--Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma

symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq

morceaux.--Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés

de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera

intitulé: _Jeux d'enfants_!...

_Dix morceaux à quatre mains._

Nº 1. _Les Chevaux de bois._ Scherzo.

» 2. _La Poupée._ Berceuse.

» 3. _La Toupie d'Allemagne._ Impromptu.

» 4. _L'Escarpolette._ Rêverie.

» 5. _Le Volant._

» 6. _Les Soldats de Plomb_ Marche.

» 7. _Colin-Maillard._ Fantaisie.

» 8. _Saute-Mouton._ Caprice.

» 9. _Petit Mari--Petite Femme._ Duo.

»10. _Le Bal._ Galop.

La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai

supprimé les titres trop enfantins[62].

Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être

la proie de tous les fléaux.--Allons-nous enfin être tranquilles?... Je

l'espère; mais bien des gens ont peur.

Mille amitiés et à bientôt je l'espère.--Envoyez-moi quelque chose de

vous et toujours à vous de tout cœur.

GEORGES BIZET.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.

_Dix-neuvième Lettre._

Cher ami,

Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai

mis votre rouleau sur ma table.--Je le retrouve à l'instant et je le

croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais

comment me disculper à vos yeux.

Le morceau est très joli.--C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être

d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre

et cinq parties.--Mais la nature du morceau explique ce procédé.--Votre

effet de cor et de basson est neuf.--C'est bon.--Page 3: l'entrée du

quatuor vient quatre mesures trop tôt.--Évitez les frottements.--Que

chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se

mouvoir.

Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à

_grandes masses_.--Deux ou trois flûtes,--quatre cors,--deux trompettes,

trombones etc...

Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de _suite_.

À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly

(Seine-et-Oise).

J'ai fini le premier acte de _Carmen_; j'en suis assez content.

Mille amitiés et pardon excuse!

GEORGES BIZET.

_Vingtième Lettre._

_1874?

Cher ami,_

Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.--_Vous êtes en

état_ et vous instrumentez TRÈS BIEN. L'ouverture est amusante et je

crois que cela réussira à merveille.

J'ai fait cet été un _Cid_ en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans

cette affaire.--Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si

la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.

_Carmen_ s'achève.--J'entrerai en répétitions en décembre.

Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.--Mais ma

rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.

Mille amitiés et votre dévoué ami

GEORGES BIZET.

_Vingt-et-unième Lettre._

1874

Mon cher ami,

Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine

des plus aiguës.--Depuis deux heures, les abcès ont disparu--et je vais

me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.

Je vais partir dans quelques jours.--J'ai trouvé à Bougival un petit

coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, _rue de Mesmes,

Bougival, Seine-et-Oise_).

J'y vais terminer _Carmen_ qui entre en répétition au mois d'août pour

passer fin novembre ou commencement décembre,--et y commencer, peut-être

y finir _Sainte Geneviève_, oratorio sur lequel je compte beaucoup.

Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes

vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et

enfant.

GEORGES BIZET.

_Vingt-deuxième Lettre._

Mon cher ami,

Le _Nocturne_ est très joli et fort bien orchestré.--À la cinquième

mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait _la sol_. C'est un

chant, mais c'est un chant qui fait _basse_; je n'aime donc pas ce _la

sol_ doublé par la deuxième flûte et les violons.--Au lieu de _la sol_

mettez _si si_ dans le premier temps; le _sol sol_ viendra au deuxième

temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je

préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir

entendu.--Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des

deux manières.--Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu

_bas_; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.--Ceci est

une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.--La

harpe fera très bien.--Ne trouvez-vous pas que la fin tourne _un peu

court_? Ceci n'est pas un jugement définitif.

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 10 / 12 段