Dans la partition de Schumann des accompagnements syncopés donnent

l'idée de la recherche au milieu de l'obscurité et c'est lentement,

solennellement que Faust est pris d'une angoisse momentanée, d'un

désespoir profond, mais pour réagir presque aussitôt. Le mouvement

s'accentue; il s'enthousiasme de radieuses visions. La phrase musicale

devient un cri de triomphe; les trompettes se font entendre: «Allons,

debout, travail aux mille bras!..... Je veux créer merveille sur

merveille..... mon œuvre est belle!» Et l'orchestre achève dans un

tutti vigoureux cette merveilleuse péroraison que traverse un souffle de

haute envolée.

--La «grande cour du Palais» tel est le titre de la scène, dans laquelle

Goethe a mis fin à la vie terrestre de son héros. Schumann en a fait la

scène VI de sa partition, la conclusion de sa deuxième partie, sous la

dénomination de «Mort de Faust».

Devant le grand vestibule du palais, Méphistophélès appelle à lui les

_Lemures_, spectres familiers, sorte de revenants auxquels l'antiquité

donnait l'apparence de squelettes et qui, au moyen âge, formaient les

Esprits de l'air. Avec quelques appels de trompettes et de trombones,

soutenus par des triolets d'un mouvement rapide, Schumann évoque ces

fantômes, et il a voulu que les parties d'alto et de ténor fussent

chantées par des voix d'enfants, afin que le contraste fût plus frappant

et la sonorité des timbres plus étrange. Le chœur des _Lemures_,

creusant avec des gestes bizarres, sur l'ordre de Méphistophélès, la

fosse destinée à contenir la dépouille mortelle de Faust, est une sorte

de complainte, empreinte de tristesse, soutenue à l'orchestre par un

accompagnement imitatif. L'apparition de Faust, sur les degrés de son

palais, cherchant à se guider entre les piliers de la porte, est d'un

effet saisissant; le compositeur, en employant la sonorité mystérieuse

et un peu féerique des cors, a donné à cette page une impression de

grandeur qui ne fait que s'accroître jusqu'au moment où Faust tombera

entre les bras des spectres qui le coucheront sur le sol. Bercé par les

illusions, malgré l'ironie implacable de Méphistophélès, il entend avec

transport le cliquetis des bêches. C'est la multitude qui travaille pour

lui; son œuvre doit grandir en paix..... Il appelle à lui

Méphistophélès, son serviteur, qui rit à part de ses chimères: «Je veux

fonder un brillant empire, dessécher les marais pestilentiels, ouvrir

les espaces à des myriades pour qu'on y vienne habiter, non dans la

sécurité sans doute, mais dans la libre activité de l'existence. Des

campagnes vertes, fécondes!..... Celui-là seul est digne de la liberté

comme de la vie qui sait chaque jour se la conquérir. De la sorte, au

milieu des dangers qui l'environnent, ici l'enfant, l'homme, le

vieillard passent vaillamment leurs années. Que ne puis-je voir une

activité semblable exister sur un sol libre, au sein d'un peuple libre!

Alors je dirais au moment: Attarde-toi, tu es si beau! La trace de mes

jours terrestres ne peut s'engloutir dans l'Œone.--Dans le pressentiment

d'une telle félicité sublime, je goûte maintenant l'heure

ineffable![35]»

Et, sur ces mots, il tombe de toute sa hauteur sur le bord de la fosse

qui va l'engloutir.

La scène est grandiose.

Cet enthousiasme de Faust, avant sa mort, et ce réveil d'activité ne se

retrouvent-ils pas dans Goethe lui-même, au déclin de sa vie,

reconstituant la bibliothèque d'Iéna, abattant les murailles, s'emparant

de terrains nouveaux, embellissant les environs de la ville, comblant

les fossés, élevant un observatoire, participant à la construction du

palais de Weimar, créant la célèbre école de dessin, qui servit de

modèle à celles d'Iéna et d'Eisenach, donnant, en un mot, une vive

impulsion à l'activité de tous?

Ce rayonnement de Faust au moment de sa mort, cette exaltation mystique

n'est-ce pas également une sorte de sécurité puisée dans l'espoir de

l'au-delà, ou encore une volupté du martyre qui se lit dans la figure de

_Jésus lié à la colonne_, dû au pinceau de Sodoma et figurant au musée

de Sienne?

_Consommatum est!_ L'aiguille a marqué minuit. L'horloge s'arrête.....

Tout est fini. L'âme de Faust s'est envolée!

Schumann prolonge par de longs et doux accords les quelques mesures du

chœur si empreintes d'un sentiment funèbre.

TROISIÈME PARTIE.

Voici la clef de voûte de l'édifice! Dans l'interprétation de cette

dernière partie du _Faust_ de Goethe, toute de mysticisme, qui vous

conduit de rêve en rêve, de ciel en ciel, Schumann se révèle un

interprète merveilleux. Disciple enthousiaste de Jean Paul, qui lui

avait inculqué, à l'aurore de la vie, sa sensibilité outrée, son lyrisme

échevelé, ses pensées flottantes et que «le son musical charmait et

touchait indépendamment de tout dessin rythmique ou mélodique»[36], le

maître de Zwickau, en suivant le vol hardi de Goethe vers l'empyrée, se

complaisait dans une sorte de contemplation théologique, dans cette

mysticité qui l'avait séduit, dans ce milieu intellectuel,

supra-terrestre où il avait presque toujours vécu. Il possédait cette

volupté de songe qui enlève les initiés au monde extérieur pour les

mettre en quelque sorte en communication avec les esprits

invisibles[37]. Aussi devait-il se passionner pour cette seconde partie

du _Faust_, ne songer d'abord qu'à elle, en faire l'œuvre de toute sa

vie et lui donner la place prépondérante[38]. Disons enfin et une fois

de plus que, si Robert Schumann nous a donné, au point de vue musical,

une si fidèle et poétique traduction de l'œuvre de Goethe, c'est

qu'aussi bien que le poète de Francfort, il a été un des représentants

les plus autorisés de la grande famille allemande et que tous les deux

se retrouvent dans un trait commun: l'amour de la nature et le culte de

la poésie mêlée à celui de la philosophie.

Comme Goethe, Schumann a donc entrevu Faust au delà du tombeau. La scène

se passe dans les régions idéales et éthérées, où les anges, flottant

dans une atmosphère supérieure, transporteront la partie immortelle de

Faust, qui sera accueillie par la pécheresse nommée autrefois

_Gretchen_. C'est une ascension vers le _Féminin Éternel_, qui nous

attire au ciel[39].

Le début est admirable. Au milieu des montagnes, des rochers, des

forêts, dans une profonde solitude vivent de pieux anachorètes dispersés

dans les crevasses des rochers. Toute cette nature sauvage s'animera à

leur voix. «On prêtera l'oreille aux grandes voix de la solitude,

recueillies par Robert Schumann dans le prélude instrumental qui est

suivi du chœur de saints anachorètes, à ces voix dont les rumeurs

indéterminées se mêleront à ce chœur lui-même, sous la forme de sourds

battements d'orchestre. Tout l'effet de ce court et austère prologue

consiste en une succession de notes tour à tour portées l'une vers

l'autre, soit en franchissant les larges intervalles de la sixte et de

l'octave, soit pour se toucher à travers un faible intervalle de

seconde. En l'absence de tout lien mélodique, elles ont l'air d'être

suspendues et de ne reposer sur rien. Le mouvement alternatif de

contraction et de dilatation qui règle leur marche est tout-à-fait

comparable au mouvement incertain du regard lorsque, porté au loin ou

ramené au plus près parmi de vastes espaces muets, il ne trouve pas un

endroit qui l'attire ou l'engage à se fixer[40].»

Ce merveilleux chœur «Le vent dans la forêt», d'une si majestueuse

douceur, d'un contour si gracieux, accompagné par des batteries en

triolets doit être exécuté lentement, comme l'indique du reste la

partition. La nature n'est-elle pas présente dans ce splendide décor

musical? Quelle atmosphère de mysticité dans ce tableau de saints

anachorètes chantant, dans la solitude, les douceurs d'une vie

patriarcale et honorant le mystère sacré de leur retraite.

Le chant passionné du «Pater extaticus», qui se relie au chœur

précédent, est délicieusement accompagné par le violoncelle solo, dont

les traits en croches liées enlacent pour ainsi dire la mélodie divine,

qui fait songer aux plus beaux _Lieder_ du maître. C'est une page d'une

brûlante extase, dans laquelle il faut signaler la progression

ascendante, principalement dans la phrase en majeur, se répétant par

deux fois:

[Sidenote: Pater extaticus.]

[image: notation musicale: Sois moné-toi-le Viens, sois sans voi-le,]

Quel cantique rempli de plus d'enthousiasme que celui du «_Pater

profondus_» (Région profonde), qui aspire à saisir la grandeur de celui,

dont la présence se révèle partout. Quel charme dans ce chant «Le sol

frémit» et quel joli soupir du hautbois repris immédiatement par la

voix: «Mon âme obscure en sa détresse»!

Existe-t-il un chant plus vaporeux, dans sa brièveté, que celui du

«_Pater seraphicus_» se liant au chœur des enfants bienheureux: «Père,

dis-nous où nous sommes?» Et nous voici en plein ciel! Léonce Mesnard,

auquel il faut souvent revenir lorsque l'on étudie les œuvres de Robert

Schumann ou de Johannès Brahms, a très justement écrit au sujet de cette

succession des enfants bienheureux, des anges novices et des anges

accomplis qui représentent, tous les degrés de la nature céleste:

«Vienne le moment où, sur les traces de l'auteur de _Faust_, Schumann

fera monter ces petits, ces humbles, de la bouche desquels Dieu reçoit

ses meilleures louanges, tout près du Créateur des mondes, ou bien les

associera à l'adoration de l'_Éternel féminin_,--avec quelle fraîcheur

d'accents la pureté préservée de l'enfance se distinguera de la pureté

reconquise des âmes tendrement repentantes dans le _Chœur mystique_. Et

comme, parmi ces ravissements célestes, se glisse un reflet idéal de

cette aimable timidité de l'enfant, si avide de pardon que, le recevant,

il n'ose y croire[41].» La première partie du chœur des enfants

bienheureux a toute la grâce naïve d'un Noël, que relève un sentiment

bien romantique.

Le chœur des anges, planant dans les plus hautes sphères et portant la

partie immortelle de Faust, est, lui, un merveilleux hosanna, célébrant

la délivrance du héros et sa bienvenue dans l'empyrée. Puis survient ce

délicieux épisode, d'une fraîcheur printanière «_De ces roses

effeuillées_», chanté par le soprano solo et repris par le chœur. C'est

une page digne d'être comparée aux plus beaux Lieder, émanant de la

plume de Robert Schumann. Remarquez quelle légèreté donne au thème

principal, à la divine mélodie, l'accompagnement à contre-temps, et

comme ce thème, coupé par le _tutti_, se représente toujours avec

grâce!

L'épisode des «_Rases effeuillées_[42]» ne reporte-t-il pas le souvenir

à la pléiade des peintres de l'école mystique, dont Fra Angelico fut le

chef, surtout à Sandro Botticelli[43], ce disciple de Savonarole,--à ses

œuvres toutes empreintes d'une poésie mélancolique qui «chante au fond

de l'âme et longtemps y résonne en doux et mélodieux accords». Sans

parler de cette œuvre de grâce, de cette fleur de rêve, l'_Allégorie du

Printemps_, une des pages parmi les plus belles et les plus suggestives

du maître, à l'Académie des beaux-arts de Florence, voyez au musée du

Louvre, dans la salle réservée aux primitifs de l'Italie, l'adorable

vierge entourée de l'enfant Jésus et de saint Jean. Comme la mysticité

se révèle dans les doux et naïfs regards des deux enfants, dans les

lignes si pures du visage! C'est dans un nimbe d'or et de roses que

s'estompe l'angélique figure de la Vierge, avec les yeux baissés,

presque clos, ses beaux cheveux blonds à peine dissimulés sous une gaze

blanche, d'une transparence aérienne. En plaçant cette scène divine dans

un jardin fleuri de roses qui font cortège à la «_Mater gloriosa_»,

Botticelli a encore ajouté une note plus troublante à cette œuvre, la

genèse même de l'art toscan.

Et ces enfants bienheureux ne font-ils pas songer à ce bel enfant du

tableau de Ghirlandajo, également au musée du Louvre[44]? Quelle

intensité d'expression dans la tête de cet adolescent aux boucles

blondes tombant sur les épaules et coiffée d'une petite toque rouge!

Élevant son regard vers le saint personnage, dont la figure souriante et

pleine d'affection semble l'encourager, ne semble-t-il pas prononcer les

mots mis par Goethe dans la bouche des enfants bienheureux: «Dis, père,

où sommes-nous»?

Ainsi que la poésie de Goethe, la musique de Robert Schumann s'élève

d'ascension en ascension. Véritable inspiration du génie est ce chœur

des anges novices (_Die jüngern Engel_); le mélange du rythme ternaire

dans la partie de chant et du rythme binaire à l'orchestre laisse une

impression étrange d'impalpable, de voilé comme la vapeur du nuage

enveloppant la troupe agile des enfants bienheureux, qui s'envole dans

le liquide azur de l'air. Et sur ce chœur se greffe une courte phrase

pleine d'amour divin.

Quelle douceur et quelle grâce attendrie dans le chœur des anges

accueillant l'âme de Faust, rappelant dans la conclusion «_Qu'il soit le

bienvenu_» la contexture du ravissant motif «_De ces roses

effeuillées_»!

L'Hosanna qui le suit est, au contraire, un éclatant et majestueux chant

de victoire, possédant la carrure des pages magistrales de Bach ou de

Hændel. Le ciel s'est entrouvert; les légions célestes exultent.

De toute beauté est l'invocation du Dr Marianus «_Ô ciel immense_»,

suivie d'un cantique d'une pureté absolument idéale, adressée à la

Vierge:

«_Toi qui règnes par l'amour_

_Ô maîtresse du monde._»

Le dessin des harpes et les jolies notes du hautbois qui tantôt répond à

la voix, tantôt l'accompagne discrètement, sont de véritables perles,

sorties de l'écrin de Schumann. Dans toutes ces pages, le grand musicien

a vaincu les difficultés qui pouvaient résulter de l'interprétation du

texte et a su éviter la monotonie par les contrastes les plus frappants.

À la voix du Dr Marianus viennent se joindre le chœur des pénitentes,

et les voix suppliantes de la grande pécheresse, la femme Samaritaine et

Marie Égyptienne. C'est une longue phrase, composée de notes égales en

valeur, qui monte et descend et ne prend fin qu'au moment où une

pénitente, celle qui fut autrefois Marguerite, se prosterne devant la

«_Mater gloriosa_» planant dans l'atmosphère, pour proclamer le retour

de celui qu'elle aima sur la terre. La mélodie est courte; mais elle est

pleine de tendresse épanouie et rappelle telles pages gracieuses du

_Paradis et la Péri_. Le chœur la reprend, du reste, immédiatement, mais

en valeurs diminuées; puis, dans un mouvement plus vif, la voix de

Marguerite se fait entendre, accompagnée par la voix d'alto et les

dessins en croches liés et exécutés pianissimo par l'orchestre.

À cette dernière et touchante intervention de Marguerite la Mère des

cieux fait entendre cette parole consolatrice:

«_Monte toujours plus haut vers la sphère divine_

_Il te suivra, s'il te devine._»

La musique est aussi sobre que le texte et deux notes, _mi_ et _fa_

naturel, suffisent à Robert Schumann pour établir le contraste voulu

entre cette voix glorieuse planant au plus haut de l'empyrée et celles

des suppliantes.

Le Dr Marianus adresse une dernière invocation à la Vierge.

Aussitôt commence ce chœur mystique, l'apothéose de l'œuvre! Pages

admirables dans le style fugué, à travers lesquelles passe le grand

souffle de Bach et de Beethoven[45]. Comme tout s'enchaîne logiquement,

merveilleusement! Les voix débutant pianissimo, avec des tenues de

trombones, s'étagent successivement et se réunissent, en passant par un

_crescendo_ habilement ménagé, dans un embrasement général. Puis, comme

dans les œuvres religieuses des deux grands maîtres, précurseurs de

Robert Schumann, le quatuor intervient pour jeter sa note douce et

idéale. Le chœur reprend bientôt dans une forme plus moderne et dans un

mouvement vif pour chanter la gloire de la Femme éternelle, de la reine,

de la vierge d'amour

_Le Féminin éternel_

_Nous attire au ciel._»

Puis tout s'éteint graduellement et doucement dans une sorte de

symphonie mystérieuse et murmurante.

«L'exécutant d'une symphonie musicale ignore ce que sa main et sa voix

produisent sur celui qui l'écoute[46]».

Il en est de même de toute œuvre d'art qui porte en soi une vertu

souvent ignorée de son créateur. Goethe, en chantant la gloire divine,

pouvait-il prévoir qu'il transmettrait à un illustre traducteur, Robert

Schumann, cette céleste étincelle, cette flamme intérieure, nécessaires

pour conduire la pauvre âme de Faust de ciel en ciel et pour glorifier

l'_Éternel Féminin_ avec ces harmonies qui semblent nous transporter

dans la région du rêve, en des Élysées ignorés.

* * *

Il faudrait citer, dans leur entier, les belles pages qu'un poète, un

philosophe de haute envergure, M. E. Schuré, a consacrées, dans le

_Drame musical_, au _Faust_ de Goethe.

Nous en détacherons le fragment suivant, qui sera la conclusion la plus

éloquente que nous puissions imaginer de notre étude sur la partition de

R. Schumann et sur la réunion nécessaire de la poésie et de la musique

impliquée par le second _Faust_:

«La poésie est revenue, avec Shakespeare, à la mimique vivante et

persuasive; avec le _Faust_ de Goethe elle revient aussi à la

musique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se

maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la

poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment

nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre,

la matinée de Pâques et tant d'autres scènes? Si la seconde partie

de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique

seule la rendrait possible. Seule, elle pourrait faire sortir de

l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la

voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la

tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous: dès que

le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique et

demeure incomplet sans elle.

«Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le

second _Faust_, elle éclate avec force à la conclusion du poème.

Après la mort de son héros, Goethe sentait le besoin de nous donner

la substance idéale de sa vie en une image grandiose et de nous

emporter, pour conclure, aux régions les plus pures de la pensée et

du sentiment. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les

cimes de la terre et nous représente la transfiguration de Faust

parmi les saints et les anachorètes campés dans des gorges

montagneuses qui avoisinent l'éternel azur..... Ici nous

n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines

voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces

ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements

de la mélodie et les effluves de la symphonie...............

«.....Là, dans cette région sublime, où Faust est accueilli par

l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde

visible s'évanouissent et ne semblent plus que des symboles

passagers, là ou l'_Éternel Féminin_ flotte au-dessus des dernières

cimes sous la figure rayonnante de la _Mater gloriosa_ et attire

les âmes en haut par la force de l'amour,--là aussi règne le

souffle tout puissant de la musique.»

Si M. Édouard Schuré avait eu connaissance de la partition de Robert

Schumann, au moment où il écrivit son beau _Drame musical_, nul doute

qu'il n'eût fait revivre dans une auréole de gloire le compositeur

génial qui avait eu l'audace de se porter le médiateur heureux de cet

accord entre les deux grandes muses!

LE REQUIEM ALLEMAND

DE

JOHANNÈS BRAHMS

Mars 1891.

Lorsqu'on passe en revue l'œuvre magistral de Johannès Brahms, les

symphonies puissantes, les lieder si profondément sentis avec les

ingénieux accompagnements du clavier, les beaux sextuors, quintettes,

quatuors, trios, marqués d'une griffe si personnelle, la cantate de

_Rinaldo_, merveilleuse traduction de la poésie de Goethe, les chœurs

religieux ou profanes, revêtus d'un coloris étrange, sévère, le _Requiem

allemand_, enfin, qui mit le sceau à sa réputation de l'autre côté du

Rhin,--quand on étudie l'homme, fuyant le mirage trompeur des

applaudissements mondains, presque bourru pour les importuns qui

voudraient franchir la porte de son temple, ne vivant que pour l'art,

loin du bruit, loin de la foule, poursuivant avec acharnement le but

élevé qu'il a toujours eu en perspective,--quand on voit l'artiste qu'il

est, actif, laborieux, plein d'admiration et de respect pour les

Olympiens qui l'ont précédé dans la carrière, fervent disciple du vieux

_cantor_ de l'église Saint-Thomas de Leipzig, maître de son métier comme

l'étaient les plus grands maîtres du passé, ne laissant échapper de sa

plume que des œuvres mûrement élaborées, puisant ses inspirations aux

sources mêmes de la Nature,--quand on admire sa belle tête, si

puissamment intelligente,--on ne peut que penser à celui qui fut le

Michel-Ange de la _Symphonie_, à Beethoven et aussi au chantre du

_Paradis et la Péri_, de _Faust_, à cette splendide organisation qui fut

Robert Schumann.

On s'explique alors les paroles prophétiques du maître de Zwickau: «Il

est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent

avoir veillé. Son nom est _Johannès Brahms_; il vient de Hambourg... Au

piano, il nous découvrit de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer

avec lui dans le monde de l'Idéal. Son jeu empreint de génie changeait

le piano en un orchestre de voix douloureuses et triomphantes. C'étaient

des sonates où perçait la symphonie, des lieder dont la poésie se

révélait... des pièces pour piano, unissant un caractère démoniaque à la

forme la plus séduisante, puis des sonates pour piano et violon, des

quatuors pour instruments à cordes et chacune de ces créations, si

différente l'une de l'autre qu'elles paraissaient s'échapper d'autant de

sources différentes...... Quand il inclinera sa baguette magique vers de

grandes œuvres, quand l'orchestre et les chœurs lui prêteront leurs

puissantes voix, plus d'un secret du monde de l'Idéal nous sera

révélé....»

* * *

Avant d'aborder le _Requiem allemand_, Johannès Brahms avait déjà fait

plusieurs essais dans le genre religieux. C'est ainsi qu'il avait

composé le petit _Ave Maria_ (op. 12) pour voix de femmes, le _Chant des

Morts_ (op. 18) pour chœur et instruments à vent, les _Marienlieder_

(op. 22), le 23e _Psaume_ (op. 27), pour voix de femmes à trois

parties avec accompagnement d'orgue, les _Motets_ (op. 29) pour chœur à

cinq parties sans accompagnement, le _Geistliche Lied_ de P. Flemming

(op. 30) et enfin les _Chœurs religieux_ pour voix de femmes.

Dans toutes ces œuvres, le maître de Hambourg a su allier les formes les

plus sévères au charme qui se dégage des ressources de l'harmonie

moderne. Il y a imprimé une note très personnelle, très suggestive; il

était préparé à ces travaux semi-religieux par les études empreintes de

gravité auxquelles il s'était livré avec passion dès la prime jeunesse

et qui devaient le conduire au but le plus élevé de l'art musical. Il

est utile d'ajouter que la plupart de ces compositions n'ont pas été

conçues par l'auteur dans le but d'être exécutées à l'église.

Quelques-unes, notamment les _Marienlieder_, ne sont qu'une traduction

aussi fidèle que possible du texte, de ces antiques chansons pieuses,

qui font songer aux madones de Memling, de Van Eyck; elles en donnent le

sens intime, dégagé de tout caractère liturgique.

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 7 / 12 段