«N'est-ce pas du patriotisme que de nous restituer l'art des

maîtres que nous aimons, de Gluck, de Bach, de Beethoven, de

Berlioz et de Wagner, dont conservent le culte tous les

compositeurs français assis à cette table?

«L'avenir n'est pas loin qui décidera où fut le patriotisme, entre

celui qui essaya d'étendre la mission artistique de la France à

travers le monde et ceux qui essayaient de l'enrayer, d'étouffer

sous des menées obscurantistes l'œuvre musicale.»

Un beau groupe en bronze, œuvre du sculpteur Godebski, représentant Elsa

et Lohengrin, fut offert, dans la même soirée, à Lamoureux.

Comme Bergerat, Ernest Reyer avait bien prophétisé. Ce n'était pas une

fête sans lendemain que la représentation de _Lohengrin_ à l'Éden: car

cette superbe création devait être montée plus tard à l'Opéra, sous la

direction du même chef d'orchestre. Mais, n'anticipons pas.

* * *

Nous avons déjà indiqué que Lamoureux transporta ses concerts du théâtre

du Château-d'Eau d'abord à l'Éden (8 novembre 1885),--puis de l'Éden au

Cirque d'Été (30 octobre 1887). Nous ne donnerons pas la nomenclature

des œuvres qu'il a fait exécuter dans ces nouveaux locaux et qui sont,

en partie du reste, les répétitions de celles données par lui au

Château-d'Eau. Il ne se contenta pas de continuer à propager les œuvres

de Richard Wagner; mais il s'évertua à répandre les compositions des

nouveaux venus dans la carrière. C'est ainsi que, s'il avait déjà révélé

au public le talent très vigoureux d'Emmanuel Chabrier en exécutant sa

première œuvre pour orchestre _Espâna_, il exposa une des pages les plus

marquantes parmi celles dues à la plume de Vincent d'Indy, la _Trilogie

de Wallenstein_ d'après Schiller. Il met également en vedette les noms

de Gabriel Fauré, ce très personnel musicien, G. Marty, G. Charpentier

et de tant d'autres. Non content de faire connaître des virtuoses

nouveaux comme le beau contralto de Mlle Landi, il engagea plusieurs

artistes étrangers, la célèbre Materna, l'admirable interprète des

œuvres wagnériennes,--Lilli Lehmann et Kalisch. Ce fut à l'issue d'une

des séances du Cirque d'Été (16 mars 1890) que les admirateurs du talent

de Mme Materna, pour lui exprimer leur satisfaction et le désir de

l'applaudir encore et à Paris et à Bayreuth, lui firent présent d'un

charmant flacon en jaspe, monté en argent et enrichi de pierres fines,

dont l'écrin portait, gravée en lettres d'or, cette légende: «À MADAME

MATERNA.--Paris 1890.--_L'Arabie n'a rien de meilleur._--_Parsifal_

(premier acte)». Charles Lamoureux, qui assistait à cette manifestation,

disait à ceux qui l'entouraient: «Vous ne pouvez vous imaginer quelle

charmante et admirable artiste est Madame Materna. Elle s'identifie si

complètement au rôle qu'elle interprète, elle se passionne si vivement

pour la musique de Wagner, que je l'ai vue souvent s'attendrir au point

de verser d'abondantes larmes, dans les moments les plus pathétiques.»

Lors de l'Exposition universelle de 1889, les différents orchestres des

grands concerts de Paris furent appelés à donner des auditions

officielles dans la salle des fêtes du Trocadéro. Celle organisée par

Charles Lamoureux (23 mai 1889) ne fut pas la moins brillante. Les

chœurs et l'orchestre se composaient de deux cents exécutants.--Les

œuvres interprétées furent les suivantes: _Patrie_, ouverture de G.

Bizet,--_Le Désert_ (première partie) de F. David,--_Loreley_, légende

symphonique (fragment) de P. et L. Hillemacher,--_Andante_ de la

symphonie en _ré_ mineur de G. Fauré,--Duo de _Béatrice et Bénédict_ de

Berlioz,--Scène de la _Conjuration de Velléda_, de Ch. Lenepveu,--Le

_Camp de Wallenstein_ de V. d'Indy,--_Ève_, mystère (première partie) de

Massenet,--_Matinée de Printemps_ de G. Marty,--_Geneviève_, légende

française de W. Chaumet,--_La Mer_, ode-symphonie de V.

Joncières,--_Espâna_ de E. Chabrier.

En mai 1890, Charles Lamoureux épousait, en secondes noces, la

cantatrice qui avait interprété avec tant de grâce et de talent, dans

les concerts dirigés par lui, les belles pages des maîtres, Mme veuve

Armand-Roux (Brunet-Lafleur).

Étendant l'idée qu'avait eue Pasdeloup de faire entendre son orchestre

dans plusieurs villes de France, Charles Lamoureux résolut

d'entreprendre avec sa vaillante phalange une tournée artistique à

l'étranger, en Hollande et en Belgique. Au commencement de septembre

1890, il fit annoncer dans la presse que cette tournée aurait lieu, sous

les auspices de l'imprésario Schurman, du 16 au 31 octobre 1890 à la

Haye, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Gand, Liège et Bruxelles.

Cette expédition musicale en Néerlande et en Flandre fut un véritable

triomphe. À Amsterdam, où existent cependant des phalanges

instrumentales merveilleusement organisées et que nous avons pu

apprécier, le succès fut prodigieux. Les cinq concerts, donnés dans la

Venise du Nord, rapportèrent quarante-quatre mille francs et les trois

autres à la Haye trente mille.

En Belgique, à Bruxelles notamment, l'enthousiasme ne fut pas moins

grand. Toutefois, plusieurs _dilettanti_ auraient désiré que Lamoureux

fit une plus large place, dans ses programmes, à l'École française. On

releva, d'autre part, d'une manière fort intelligente, à côté des

qualités incontestables de précision et de fermeté dans le rythme, dues

à une discipline rigoureuse, des défauts qui en sont la contre-partie,

c'est-à-dire la sécheresse et la dureté, surtout dans les puissantes

pages de Richard Wagner, où il aurait fallu plus de passion, de

véhémence et d'_emballement_![24]

Le coup de maître d'une direction un peu discréditée fut celui qui

consista, de la part de MM. Ritt et Gailhard, à monter _in extremis

Lohengrin_ à l'Académie Nationale de musique. C'était, d'une part,

terminer brillamment leur carrière et, d'autre part, ouvrir la voie,

dans un sens plus large que par le passé, à leurs successeurs. Vianesi

venait de quitter le bâton de chef d'orchestre; il fallait lui trouver

un successeur et on choisit le directeur des Nouveaux Concerts, en lui

octroyant les pouvoirs les plus illimités. Ce furent très probablement

cette autorité, à lui concédée sans restrictions, et aussi le désir de

continuer l'œuvre qu'il avait si bien commencée à l'Éden qui engagèrent

Lamoureux à accepter les offres de la direction de l'Opéra. S'il

n'obtint pas des exécutants et des choristes des résultats aussi

satisfaisants que ceux atteints à l'Éden, il faut cependant constater

que ses efforts aboutirent à un succès et que les représentations de

_Lohengrin_ à l'Opéra furent de celles qui peuvent compter parmi les

plus belles de la direction Ritt et Gailhard. La première, après

quelques atermoiements, eut lieu le 16 septembre 1891.

Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs

développements; nous insisterons seulement sur quelques points.

Les mêmes folies, qui s'étaient produites aux portes de l'Éden, se

renouvelèrent sur la place de l'Opéra. Dans la salle quelques

énergumènes, dont un restera légendaire[25], cherchèrent à empêcher

l'exécution. Mais, cette fois, les mesures de police étaient

admirablement prises et toute velléité de manifestation fut réprimée si

vigoureusement que les meneurs s'évanouirent comme par enchantement et

que victoire resta au _Cygne_. La Presse fut très favorable à l'œuvre et

les représentations de _Lohengrin_ à l'Opéra furent assurées d'un succès

durable.

En ce qui concerne l'exécution, Charles Lamoureux se refusa à maintenir

dans l'opéra de Wagner les coupures qui avaient été un peu imposées au

maître, depuis les premières représentations de Weimar. Nous pourrions

rappeler cependant que Wagner avait lui-même reconnu la nécessité de

supprimer la seconde partie dans le récit du Chevalier au troisième

acte.--«Je me suis souvent exécuté à moi-même ce récit, écrivait Wagner

à Liszt, et je me suis convaincu que la seconde partie devait

nécessairement produire du froid. Ce passage devra donc être supprimé

dans la partition et le poème.» C'est du reste ce qui a été fait[26].

À Weimar, lorsque _Lohengrin_ fut monté sous la direction de Liszt et du

Kapellmeister Genast, la première représentation n'avait pas duré moins

de cinq heures. Cette longueur avait effrayé R. Wagner lui-même et il

écrivit immédiatement à Liszt pour lui expliquer que le ralentissement

avait dû se produire dans les _récitatifs_; et, à ce propos, il donne

les indications les plus précises sur la façon de dire _son_ récitatif:

«.......Nulle part, dans la partition de _Lohengrin_, je n'ai écrit dans

les parties de chant le mot «récitatif». Les chanteurs ne doivent pas

savoir qu'il y a des récitatifs. Je me suis, au contraire, efforcé de

mesurer et de marquer l'expression parlée du langage avec tant de sûreté

et une telle précision que le chanteur n'a plus qu'à _chanter les notes

exactement dans le mouvement indiqué_ pour trouver le ton juste du

langage..........»

Wagner ajoute que, d'après ses calculs, «le premier acte ne doit pas

durer beaucoup plus d'une heure, le second une heure un quart, le

dernier un peu au delà d'une heure, de telle sorte qu'en y comprenant

les entr'actes, la représentation commencée à _six heures_ doit être

terminée à _dix heures trois quarts_.»

Il assignait donc à son œuvre une durée de quatre heures trois quarts,

soit bien près de _cinq heures_, ce qui est excessif.

À Paris, les représentations commencées à 8 heures finissent à minuit un

quart et même minuit et demi, soit une durée de quatre heures et demie,

encore bien trop longue.

Il est certes regrettable de faire des coupures, d'opérer des

mutilations dans une œuvre absolument artistique, conçue dans un système

d'homogénéité. Nous avons été toujours du nombre de ceux qui sont d'avis

de ne rien retrancher ni ajouter dans les partitions des maîtres.

Toutefois il faut bien reconnaître que le point par lequel pèchent les

œuvres de R. Wagner est la longueur. Il serait facile de citer certaines

parties, quelques récits qui, par leur développement démesuré, nuisent à

l'action ou à l'intérêt du drame, et fatiguent l'auditeur, quelque bien

disposé qu'il soit. Wagner, nous l'avons vu, l'avait reconnu lui-même

pour la deuxième partie dans le récit du chevalier, au troisième acte de

_Lohengrin_. Mais, si des coupures devaient être faites, il serait

nécessaire de procéder avec la plus vive intelligence, ce qui n'est pas

malheureusement toujours le fait des arrangeurs ou plutôt des

_dérangeurs_.

Cette durée excessive des opéras n'est pas particulière aux œuvres de

Richard Wagner. Une des premières réformes à opérer par les compositeurs

modernes, appelés à écrire des drames lyriques, consisterait à donner à

ces derniers une proportion raisonnable. Tous y auraient profit: le

compositeur, parce que son œuvre y gagnerait en concision;--le public,

parce qu'une grande fatigue lui serait épargnée et que, par suite, la

somme de jouissance serait plus grande;--enfin le directeur même du

théâtre, parce que ses frais généraux seraient diminués.

Selon nous, un drame lyrique ou un opéra (le nom ne fait rien à

l'affaire) ne devrait pas, avec les entr'actes, avoir une durée de plus

de _trois heures_ au minimum et _trois heures et demie_ au maximum.

Commencée à _huit heures_, la représentation prendrait fin à _onze

heures_ ou _onze heures et demie_.

Cette concision que nous réclamons pour les œuvres théâtrales ne

s'impose-t-elle pas dans les autres branches de l'art?

N'oublions pas de mentionner le concours que Charles Lamoureux a prêté

soit au Théâtre de l'Odéon, en dirigeant les parties musicales pour des

œuvres telles qu'_Athalie_, l'_Arlésienne_ etc..., soit à la Société des

Grandes auditions de France.

Au début de l'année 1893, il a été appelé à diriger à Saint-Pétersbourg

et à Moscou des concerts qui ont eu un vif succès et qui lui ont valu

des ovations semblables à celles faites à Édouard Colonne lors de ses

voyages en Russie.

Charles Lamoureux est chevalier de la Légion d'honneur.

* * *

Cette étude a-t-elle bien fait ressortir tous les traits de la

physionomie morale et physique de notre modèle? Nous ne le pensons pas.

Si elle indique bien la vaillante ténacité, la volonté d'être maître,

l'ambition de s'élever au premier rang,--si elle donne des

renseignements assez détaillés sur ses entreprises, en tant que chef

d'orchestre, elle laisse peut-être un peu dans l'ombre certaines

particularités, certains tics qui sont là pour donner du piquant à la

physionomie, comme un coup de pinceau un peu brillant, une touche de

blanc, par exemple, viendra réveiller la figure de tel portrait à

l'huile. «J'ai senti plus d'une fois» disait Sainte-Beuve «combien le

caractère d'un homme est compliqué et avec quel soin on doit éviter, si

l'on veut être vrai, de le simplifier par système.»

Cette pensée si juste de l'auteur des _Causeries du Lundi_ ne doit

jamais être perdue de vue par celui qui s'attache à peindre ses

semblables. Il ne doit pas redouter de faire voir l'homme, l'artiste

sous tous ses aspects, l'intérieur comme l'extérieur, la face comme le

revers de la médaille. Les plus minimes détails ne sont pas

indifférents. C'est à ce prix seulement qu'il fera un portrait _vrai_ et

_ressemblant_.

Notre profil a donc besoin de retouches et d'additions.

Si nous disions que Charles Lamoureux brille par l'aménité et la

patience, nous nous éloignerions de la vérité. Dans tous les orchestres

qu'il a été appelé à diriger, il a laissé la réputation d'un

croque-mitaine. Nous n'irions pas jusqu'à lui appliquer l'opinion de

Meyerbeer: «Pour être chef d'orchestre il faut être insolent..., voilà

pourquoi je n'ai jamais pu être chef d'orchestre.» Mais, nous serions

dans le vrai, en affirmant qu'il n'est pas toujours tendre pour les

artistes qu'il commande; il ne sait pas, à son pupitre, conserver la

placidité et la sérénité voulues. Voyez même son attitude vis-à-vis du

public, les jours de concert; elle manque souvent de correction. Il

impose silence en lançant un _chut_ sec et perçant, et en foudroyant du

regard l'interrupteur qui se permet la plus petite incartade, ou

l'espiègle et calembouriste ouvreuse (alias Willy), qui le lui rend

bien par les traits qu'elle lui décroche comme une flèche du Parthe,

d'abord dans _Art et critique_ et, plus tard, dans l'_Écho de Paris._

Sa mauvaise humeur ne s'exerce-t-elle pas également à l'égard des

compositeurs, dont il est appelé à faire exécuter les œuvres? Certaine

altercation violente avec Augusta Holmès, au milieu d'une répétition au

Cirque d'Été, viendrait à l'appui de notre dire.

Autre particularité: il tient essentiellement à ce que ses projets, même

les moins importants, ne soient pas divulgués. Aussi fulmine-t-il contre

les indiscrets qui font connaître à l'avance les numéros des programmes

de ses concerts. Il n'est pas plus ouvert avec les siens: sa fille,

Mme Chevillard, n'a appris que par la lecture du _Figaro_ la nouvelle

de la nomination de son père, comme chef d'orchestre à l'Opéra, à la fin

de la direction Ritt et Gailhard.

Cette manière d'être n'est-elle pas indépendante de sa volonté et ne

prendrait-elle pas sa source dans des idées de persécution qui le

hantent, dans la méfiance qui en résulte pour tous ceux qui

l'approchent, dans la crainte mal fondée de railleries à son égard?

L'abord se ressent de cette disposition d'esprit; il est froid et

inspire quelque inquiétude.

Aussi a-t-il dû être malheureux des caricatures qui ont été faites sur

lui! Car le crayon satirique, s'étant emparé sur une large échelle de

Richard Wagner, devait atteindre également celui qui, en France, a été

un de ses plus fervents adeptes.

Toutefois, sous cet aspect un peu rébarbatif et glacial, il faudrait

reconnaître un fond de gaîté, un peu de cette jovialité gauloise

qu'Émile Bergerat a laissé entrevoir dans l'article qu'il lui a

consacré. Ne le montre-t-il pas, à un repas de noces chez Gillet, à la

porte Maillot, semant l'allégresse par un toast où le symbole côtoyait

la fantaisie, et ouvrant lui-même le bal par un quadrille. N'est-ce pas

Lamoureux qui répondait un jour à Mme Materna, le proclamant grand

chef d'orchestre: «Dites... _gros_ chef d'orchestre!»

Par amour de l'assimilation, il y aurait un rapprochement curieux à

faire entre Lamoureux et Colonne: on trouverait, en effet, dans leur vie

bien des points de ressemblance. Nés à Bordeaux, ils ont, dès le début,

le même professeur de violon, M. Baudouin,--et, plus tard, au

Conservatoire de Paris, M. Girard. Ils font partie, un moment, du même

quatuor. Ils deviennent bientôt, tous les deux, les créateurs et

directeurs des plus importants concerts symphoniques de Paris. En

l'année 1873, Colonne fonde à l'Odéon, puis au Châtelet le _Concert

National_; à la même époque, Lamoureux organise au Cirque d'Été la

_Société de l'Harmonie sacrée_. Ils épousent en secondes noces une

cantatrice: Colonne, Mlle Vergin,--et Lamoureux, Mme

Brunet-Lafleur.

Enfin, ils ont été appelés, l'un et l'autre, à diriger l'orchestre de

l'Opéra.

Les qualités dominantes de Charles Lamoureux, comme chef d'orchestre,

consistent dans une recherche absolue de la précision, de la correction

et de la clarté obtenues par des répétitions nombreuses, poussées

jusqu'aux limites les plus extrêmes. Il a inculqué à son orchestre une

discipline pour ainsi dire militaire, qui constitue la plus grande

originalité du magnifique ensemble instrumental dont il a la direction.

Le quatuor, manœuvrant comme un seul homme, arrive à des effets

surprenants d'homogénéité, de sonorité et de nuances; la famille des

instruments à vent est peut-être la meilleure que nous connaissions: les

bois ont une étonnante finesse et les cuivres un superbe éclat. Aussi,

obtient-il, dans les œuvres où le lyrisme n'est pas la note dominante,

des exécutions réellement parfaites. Mais, dans les pages de grande

puissance dramatique, de large envergure, où il serait nécessaire

d'enlever l'orchestre et de lui communiquer une passion débordante, on

constate à regret la dureté et la sécheresse. La ponctuation est par

trop fidèlement observée et, pour nous servir d'une expression vulgaire,

le tout est trop bien ratissé. Ainsi interprétées, les grandes

compositions lyriques, si remarquables par leur fougue, et les violents

contrastes qu'elles accusent, laissent à l'auditeur des impressions

ternes et grises. On voudrait un peu moins de calcul et un peu plus

d'emballement.

Peut-être, le bâton de commandement manque-t-il de souplesse?

Ces réserves faites, nous reconnaîtrons que l'orchestre des Nouveaux

Concerts est, après celui du Conservatoire de Paris, et avec celui de

l'Association artistique dirigé par Ed. Colonne, un des plus

remarquables qui existe en Europe.

FAUST

SCÈNES DU POÈME DE GOETHE

MISES EN MUSIQUE

PAR

ROBERT SCHUMANN

De tous les musiciens qui ont osé aborder la traduction musicale de

_Faust_, Robert Schumann est celui qui, en raison même de son

tempérament et de sa prédilection pour les pages mystiques de la seconde

partie, a surpassé ses rivaux et a été bien près d'atteindre l'idéal

rêvé par Goethe.

Le grand poète allemand s'est élevé au-dessus de lui-même; il a vu bien

au delà de la nature humaine dans ce drame plus qu'humain et dans cette

sorte d'épopée symbolique que l'on nomme le premier et le second

_Faust_. «Voilà une de ces œuvres, a dit M. H. Taine, où l'artiste se

dépasse lui-même. Emporté par le sujet, il oublie son public, s'enfonce

jusque dans les territoires inexplorés de son art; il trouve, par delà

le monde vulgaire, des alliances, des contrastes, des réussites étranges

au delà de toute vraisemblance et de toute mesure.»

Mme de Staël, dans ses belles études sur l'Allemagne, a donné cette

conclusion éloquente sur _Faust_: «Quand un génie tel que celui de

Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est

si grande que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes

de l'art.»

Goethe, en effet, s'est placé sur des hauteurs sublimes pour contempler

en même temps ce qu'il appelle le _macrocosme_ et le _microcosme_

(littéralement le grand et le petit monde). Il a fait là une œuvre dans

laquelle les personnifications abstraites tiennent une grande place.

_Marguerite_ (_Gretchen_), elle, est réellement vivante; son action est

limitée dans le drame qui aboutit à elle, mais qu'elle ne remplit pas

tout entier, il s'en faut. C'est ce qu'ont parfaitement compris H.

Berlioz et, mieux encore, R. Schumann, en donnant une place relativement

restreinte au rôle de Marguerite dans l'ensemble musical créé par

eux[27]. Avec quel tact Schumann s'en est tenu à cette première

floraison à peine entr'ouverte de l'amour dans la scène du jardin, hors

de laquelle il s'abstient de rappeler _Faust et Marguerite_ en présence!

En outre et, à juste titre, l'un et l'autre ont repoussé la forme de

l'opéra avec ses conventions et ses adjonctions qui modifient toujours

le sens du texte, pour adopter celle vraiment rationnelle du poème

symphonique et choral. Ils ont cherché ainsi à suivre Goethe sur les

sommets où sa fantaisie puissante s'est élevée: aussi resteront-ils,

chacun à leur manière et suivant leur tempérament, les véritables

traducteurs d'une partie de son _Faust_.

Hector Berlioz, avec sa nature impétueuse, fantasque, shakespearienne, a

pris dans le poème allemand les scènes qui convenaient à sa puissante et

nerveuse fantaisie, et qui avaient exercé, de longue date, une séduction

irrésistible sur son esprit. Dans le scénario de sa _Damnation de

Faust_, il s'éloigne souvent de l'œuvre primitive; l'idée principale de

Goethe n'est pas son objectif. Sa traduction musicale, elle aussi, se

ressent plutôt de sa passion pour Shakespeare que de son admiration pour

Goethe. Des pages telles que la Marche sur le thème hongrois de Rakocsy,

la scène de la taverne d'Auerbach, révèlent un tempérament qui

s'épanouit plutôt au dehors qu'en dedans et dans lequel on sent vibrer

surtout la fougue inhérente à la race française[28].

Dans ses Mémoires, dans son Avant-propos, Berlioz déclare hautement

qu'il n'a cherché ni à traduire ni à imiter _Faust_, mais seulement à

s'en inspirer et à en extraire la substance musicale qui y est contenue.

Il s'excuse également d'avoir osé toucher à un chef-d'œuvre, en y

apportant de nombreux changements. Certes, il faut lui savoir gré

d'avoir fait à ce sujet, son _mea culpa_; mais nous devons cependant,

nous plaçant à un point de vue des plus élevés, avouer que l'excuse

qu'il donne pour avoir fait circuler la plus libre fantaisie à travers

l'œuvre du poète allemand ne nous satisfait pas pleinement. Il était

libre de prendre dans _Faust_ les pages qui l'intéressaient le plus

vivement, d'y introduire des sujets épisodiques, puisque sa merveilleuse

inspiration l'a amené à produire, à côté du chef-d'œuvre de Goethe, un

autre chef-d'œuvre. Mais il n'avait pas à déclarer «qu'il était

absolument impossible de mettre en musique le poème de Goethe, sans lui

faire subir une foule de modifications».

Robert Schumann a prouvé victorieusement le contraire. Dans les parties

qu'il a traduites musicalement, le maître de Zwickau a suivi pas à pas

le texte original. C'était, il faut en convenir, le moyen le plus sûr

pour faire ressortir les merveilleuses beautés de la poésie et en rendre

aussi exactement que possible le sens intime.

* * *

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 5 / 12 段