En 1881, il fonde au théâtre du Château-d'Eau la _Société des Nouveaux

Concerts_, qu'il devait transporter plus tard au Cirque des Champs

Élysées. Il veut, après Seghers, Pasdeloup et Colonne, entreprendre de

mettre en lumière les belles pages des maîtres; il suit la voie ouverte

par ses devanciers et complète l'œuvre de propagande en faveur de

Richard Wagner, en s'évertuant à donner à l'exécution des compositions

de ce maître l'interprétation fidèle, le fini, la perfection que

Pasdeloup n'avait pu obtenir. Il a le bonheur de trouver une partie du

public préparée à l'audition de ces grandes et merveilleuses pages: au

lieu d'avoir à lutter, comme le fougueux fondateur des Concerts

populaires, contre l'hostilité d'auditeurs déterminés à empêcher

l'exécution, il n'eut qu'à cueillir les lauriers, lorsqu'il donna la

belle interprétation des œuvres fragmentées du maître de Bayreuth.

Une remarque à faire c'est que, par suite du prix relativement élevé

fixé par lui pour les différentes places à ses concerts, surtout

lorsqu'il les transporta au Cirque d'Été, Lamoureux s'adressa à un

public un peu différent de celui qu'avait eu en vue Pasdeloup, lorsqu'il

avait institué au Cirque d'Hiver les Concerts populaires, dans des

conditions de bon marché, qui permettaient à l'amateur, à l'artiste le

moins fortuné de les suivre et de pénétrer, par une étude régulière,

dans les beautés de la musique symphonique. Pasdeloup avait surtout

travaillé pour l'éducation musicale du pauvre,--Lamoureux pour celle du

riche. Il est vrai que le premier des deux chefs d'orchestre ne fit pas

fortune dans une entreprise qui, commencée en l'année 1861, ne dura pas

moins de vingt-deux ans[20], tandis que le second, avec ses grandes

qualités d'administrateur et le soin extrême apporté par lui dans

l'exécution des œuvres, sut faire fructifier, dans une certaine mesure,

la _Société des Nouveaux Concerts_.

Le premier concert du théâtre du Château-d'Eau eut lieu le 23 octobre

1881, vingt ans après la création des _Concerts populaires_ par

Pasdeloup. Les voyages que Charles Lamoureux avait faits en Allemagne, à

Bayreuth notamment, l'avaient déjà intéressé vivement à l'œuvre

magistral de Richard Wagner; l'étude des partitions n'avait fait

qu'aviver son admiration. Il s'entoure bientôt de jeunes et savants

compositeurs très inféodés au drame lyrique, tels que Chabrier, Vincent

d'Indy... et, avec leur concours, il s'apprête à donner les exécutions

aussi fidèles que possible des pages grandioses du maître de Bayreuth.

Il fera pour Richard Wagner ce que Colonne entreprit en faveur d'Hector

Berlioz. Le nombre des œuvres fragmentées qu'il exécuta est trop

considérable pour pouvoir être mentionnées ici: il suffira de rappeler

les principales.

Les 12, 19, 26 février et 5 mars 1882, il donnait quatre auditions

superbes du premier acte de _Lohengrin_. Les interprètes étaient Mmes

Franck-Duvernoy et Gay et MM. Lhérie, Plançon, Heuschling et Auguez. Les

4 et 11 mars 1883 avait lieu le Festival-Wagner.

C'est au théâtre du Château-d'Eau que furent exécutés pour la première

fois le _premier acte_, puis le _deuxième acte_ de _Tristan et Yseult_.

Le 2 mars 1884 avait lieu l'audition du premier acte. Charles Lamoureux

jugea utile d'indiquer au public le motif qui l'avait amené à «prendre

le taureau par les cornes» en mettant en lumière une des œuvres qui

passe à juste titre pour être celle qui, représentant le plus

complètement les idées théoriques du maître, se trouve, par son

audacieuse nouveauté, la moins apte à être comprise, surtout au concert

où elle est privée de l'illusion scénique. La notice explicative qu'il

fit distribuer dans la salle, le jour de l'exécution, indiquera encore

mieux que nous ne pourrions le faire le but poursuivi par le vaillant

chef d'orchestre. Nous la citerons donc _in extenso_:

«Au moment de faire connaître en France l'une des œuvres les plus

célèbres et les plus hardies de Richard Wagner, il ne sera pas

inutile de donner aux habitués de mes concerts un aperçu des

raisons qui m'ont déterminé à tenter cette entreprise.

De l'aveu même de Richard Wagner, _Tristan et Yseult_ est

l'expression la plus fidèle et la plus vivante de ses idées

théoriques.

«Malgré leur très haute valeur, les partitions du _Vaisseau

fantôme_, de _Tannhæuser_ et de _Lohengrin_ ne sont, en effet, que

les essais d'un génie ignorant encore sa prodigieuse audace. La

part de la _convention_ y est considérable et Wagner n'hésite pas à

l'avouer. Dans _Tristan_ son idéal s'est clairement dégagé, et

l'art nouveau, dont il a été le fondateur et l'apôtre, s'y affirme

avec une sincérité qui n'admet pas de transaction.

«Si la partition de _Tristan_ nous apporte la forme dernière et

définitive de l'art de Wagner, on peut dire que, d'un autre côté,

c'est son œuvre la plus théâtrale[21].

«Tout ceci étant exposé sans réticences, on se demandera, comme je

me le suis demandé moi-même, s'il n'est pas téméraire de faire

entendre au concert une partition qui réclame si impérieusement

l'illusion de la scène.

«Je répondrai tout d'abord que j'ai eu confiance dans l'esprit

ouvert et tolérant de mes compatriotes. J'ai compté, je l'avoue,

qu'ils arriveraient à suppléer par un effort de leur imagination à

l'absence de l'illusion scénique. Cet effort, je tâcherai de le

seconder, autant qu'il est en mon pouvoir, par un programme

détaillé, sur lequel on pourra suivre, pas à pas, les mouvements de

la scène. Je considère donc l'audition que je donne comme une sorte

de répétition de la musique (abstraction faite du travail de la

mise en scène), répétition à laquelle le public serait admis par

une exception toute spéciale.

«Une deuxième raison, et celle-là à mes yeux est décisive, c'est

que, dans l'état actuel de notre théâtre musical, on ne peut

prévoir à quel moment les conceptions dramatiques de Wagner--je

parle bien entendu de celles de la dernière manière--trouveront une

interprétation digne d'elles, sur l'une de nos grandes scènes

parisiennes. Il faut bien alors qu'on se risque à les donner au

concert.

«C'est pour ces motifs que je me suis décidé à faire entendre le

premier acte de _Tristan et Yseult_ aux habitués de mes séances

musicales. Si cet essai réussit, comme j'ai lieu de l'espérer, je

me propose de poursuivre l'expérience et de faire connaître

successivement les grandes compositions d'un maître, dont on a pu

discuter les réformes audacieuses, mais dont tout le monde,

aujourd'hui, s'accorde à reconnaître l'incontestable génie.»

Nous partageons entièrement l'opinion de Charles Lamoureux et nous

estimons que les auditions au concert des œuvres de Richard Wagner,

malgré leur côté imparfait, eu égard à leur séparation du cadre où elles

devraient être enchâssées, ont eu pour résultat d'habituer le public à

la phraséologie wagnérienne.

La preuve en est que l'on est arrivé à accepter des pages qui,

autrefois, dans l'enceinte des Concerts populaires, avaient soulevé de

terribles tempêtes et que l'audition du premier acte de _Tristan et

Yseult_ n'aurait pas été accueillie aussi favorablement au théâtre du

Château-d'Eau, si les auditeurs n'y avaient été préparés par l'étude des

premières pages du maître. C'est ainsi que nous verrons plus tard

_Lohengrin_ réussir soit à l'Éden, soit à l'Opéra, alors que

_Tannhæuser_ avait échoué, le 13 mars 1861, dans cette dernière

enceinte, faute d'une initiation suffisante. Nous savons qu'on

objectera, non sans raison, que la cabale avait joué un rôle important

dans la chute de _Tannhæuser_ à l'Opéra; mais nous croyons aussi que, si

le public musicien d'alors avait été mieux préparé à l'intelligence de

cette belle œuvre, il aurait fini par imposer silence aux détracteurs de

parti pris.

L'exécution du premier acte de _Tristan et Yseult_ était un acte

d'audace, qui fut couronné de succès. L'interprétation avait été

excellente grâce à la vaillance de l'orchestre et des chœurs, au talent

de Mmes Montalba (Yseult), Boidin-Puisais (Brangaine), MM. Van Dyck

(Tristan), Blauwaert (Kourvenal) et Georges Mauguière (un jeune

matelot). L'accueil fait à cette belle tentative engagea Lamoureux à

donner trois nouvelles auditions les 9, 16 et 23 mars 1884. On peut dire

qu'elles consacrèrent en France, d'une manière encore plus éclatante,

l'œuvre de Richard Wagner.

L'année suivante, le 8 février 1885, fut repris le premier acte de

_Tristan et Yseult_; puis, les 1er et 8 mars 1885, eurent lieu les

première et seconde auditions du deuxième acte du même drame, jusqu'à

l'entrée du Roi Marke. (Interprètes: Mmes Montalba, Boidin-Puisais et

M. Van Dyck.)

Le 14 février 1886, Mme Brunet-Lafleur et M. Van Dyck chantaient le

premier acte de la _Valkyrie_, à l'exception de la scène deuxième avec

Hunding; cette audition fut suivie de plusieurs autres.

En dehors de ces pages principales, nous citerons les exécutions

suivantes: Ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau fantôme_, des _Maîtres

chanteurs_, de _Tannhæuser_, de _Faust_...; fragments des _Maîtres

chanteurs_, chœur des fileuses du _Vaisseau fantôme_, marche et chœur

des fiançailles de _Lohengrin_, préludes de _Parsifal_ et de _Tristan et

Yseult_, marche funèbre du _Crépuscule des Dieux_, _Grande marche de

fête_ composée pour la célébration du centenaire de l'indépendance des

États-Unis, _Siegfried's Idyll_, fragments de _Lohengrin_ avec Mme

Brunet-Lafleur et M. Van Dyck, _Chevauchée des Valkyries_ avec orchestre

seul, l'Enchantement du Vendredi saint de _Parsifal_, les Murmures de la

Forêt de _Siegfried_, etc...

Cette liste forcément incomplète suffit à prouver quels efforts fit

Charles Lamoureux, dès la création de la Société des nouveaux concerts,

en 1881, au théâtre du Château-d'Eau, pour mettre en pleine lumière

l'œuvre de Richard Wagner. Tout en faisant remonter à Pasdeloup la

gloire d'avoir été le premier pionnier et d'avoir frayé la route à ses

successeurs, il faut bien reconnaître que c'est à Charles Lamoureux

qu'on doit, en France, la divulgation, dans des conditions absolument

artistiques, des belles créations du maître de Bayreuth.

Entre temps, il venait se joindre à la phalange des néophytes qui se

réunissaient au «_Petit-Bayreuth_», fondé vers 1884 et 1885 par un

passionné de Richard Wagner, notre ami A. Lascoux, possesseur d'une des

bibliothèques wagnériennes les plus complètes qui existent. C'était

l'époque des voyages à la découverte à travers les œuvres de la dernière

période, qu'on ne pouvait encore entendre en France. Les réunions

avaient lieu soit chez le fondateur, soit chez Mme Pelouse en son bel

hôtel de la rue de l'Université, soit à l'atelier du peintre Toché, le

décorateur de Chenonceaux, soit encore à la salle de la Société

d'encouragement pour l'industrie nationale, rue de Rennes, 44. Quels

enthousiasmes et quelles joies lorsque le petit orchestre arrivait à

mettre à peu près au point, à la séance du 31 mai 1885, des pages comme

les premier, deuxième et troisième actes de _Parsifal_, arrangés par M.

E. Humperdink, ou «Siegfried Idyll»....!

Lamoureux et Garcin s'étaient chargés des modestes parties d'altos; les

timbales étaient tenues par Vincent d'Indy (excusez du peu, aurait dit

Rossini),--les pianos par Luzzato, Grattery et L. Leroy, ancien

secrétaire du Théâtre lyrique sous la direction Pasdeloup, ce fanatique

wagnérien prématurément enlevé à l'affection de ses amis,--les violons

par Boisseau, Laforge, H. Imbert, Gatellier, David, etc...,--les altos

par Warnecke, Witt, J. Garcin, Ch. Lamoureux,--les violoncelles par

Biloir, A. Imbert, Jimenez, H. Becker et Burger--les contrebasses par

Charpentier et Roubié,--la flûte par Donjon,--le hautbois par

Triébert,--la clarinette par Turban,--le basson par Dihau,--les cors par

Reine et Halary,--la trompette par Teste,--la harpe par Marie Colmer.

Ces séances si intéressantes du «_Petit-Bayreuth_» se prolongèrent

jusqu'en 1887. Tour à tour y assistèrent nombre de personnalités

artistiques: Mlle A. Holmès, MM. Carolus-Duran, Fantin Latour, de

Liphart, Adolphe Jullien, A. Pigeon, Pasdeloup, Maître, Messager, E.

Chabrier, de Baligand, Orville, Bouchez, etc...

Dans une des dernières séances, le 16 juin 1887, avaient lieu les

exécutions du deuxième tableau du troisième acte de _Parsifal_

(Amfortas: M. Perreau.--Parsifal: M. Cougoul), de la troisième scène du

troisième acte (fragment) de _Tannhæuser_ (M. Cougoul),--de la scène

finale du _Crépuscule des Dieux_ (Mme Hellman),--de la première scène

(fragment) de l'_Or du Rhin_,--et du _Rêve_, mélodie pour violon avec

orchestre, première esquisse de l'Hymne à la nuit (_Tristan et Yseult_,

deuxième acte) exécutée par Maurin.

Le peintre de Liphart s'amusait à croquer à la plume la silhouette de

plusieurs artistes: celle qu'il fit de Lamoureux et qui est restée entre

les mains de Lascoux est des plus ressemblantes.

* * *

Ce fut en 1885, le 8 novembre, que Lamoureux transporta le siège de la

Société des nouveaux concerts du théâtre du Château-d'Eau à

l'Éden,--puis, le 30 octobre 1887, de l'Éden au Cirque d'Été. La vogue

l'y suivit et les amateurs, appartenant à la classe riche, se montrèrent

empressés à suivre les séances de musique symphonique.

Avant de remémorer les œuvres principales qui y furent données, nous

parlerons d'une tentative qui est et sera peut-être le point culminant

de la carrière artistique du musicien, dont nous avons entrepris

d'esquisser la physionomie.

Charles Lamoureux s'était pris d'une profonde admiration pour l'œuvre de

Richard Wagner; il en avait donné déjà des preuves incontestables en

faisant interpréter dans les concerts dirigés par lui les fragments des

plus belles créations du maître. Le but qu'il poursuivait était de

communiquer son enthousiasme à ses compatriotes et de révéler au public

français un art d'essence absolument supérieure. Mais les œuvres

fragmentées exécutées jusqu'à ce jour par son orchestre lui paraissaient

insuffisantes pour accuser le relief de ces œuvres grandioses, créées

absolument pour la scène et dont la puissance (musique, poésie,

peinture, mimique) ne pouvait arriver à son _summum_ d'expension que

dans le cadre imaginé par leur auteur.

Certes, il était impossible de songer à un théâtre machiné comme celui

de Bayreuth; c'eût été l'idéal.

À défaut de ce temple de l'art musical, Lamoureux tourne ses vues vers

l'Éden et, après avoir conclu les traités nécessaires avec les

propriétaires, il se met courageusement à l'œuvre et prépare la mise en

scène de _Lohengrin_. Il se lance dans cette entreprise audacieuse avec

ses propres ressources.

En dehors des difficultés inhérentes à la réunion des éléments

artistiques devant concourir à l'exécution la plus parfaite d'un drame

lyrique n'ayant que de faibles attaches avec les traditions de l'ancien

opéra, il y avait à procéder à l'installation d'un théâtre encombré par

un matériel absolument différent de celui dont la nécessité s'imposait.

Rien n'arrêta le vaillant chef d'orchestre: il avait trouvé, il est

vrai, pour l'aider dans une tâche aussi ardue, un jeune compositeur de

premier ordre, un fervent adepte de la révolution opérée par Richard

Wagner avec le drame musical, Vincent d'Indy. Il lui confia la direction

des études chorales et de la musique de scène. On sait quel admirable

parti l'auteur de la _Trilogie de Wallenstein_ tira de ses choristes

qui, dès le début, avaient été tellement désorientés qu'ils avaient

déclaré impossible à chanter le chœur si mouvementé peignant le brouhaha

et l'inquiétude de la foule à l'arrivée du cygne.

Depuis le 27 janvier 1887, Vincent d'Indy avait fait quarante-six

répétitions de chœurs au foyer, six ensembles, vingt répétitions en

scène au piano, cinq avec orchestre et deux répétitions générales.

Tout marchait donc à souhait et, le 20 avril, Lamoureux avait adressé au

rédacteur en chef du _Figaro_ une lettre expliquant les motifs qui

l'avaient amené à s'abstenir de convier la presse à une répétition

générale, lorsque survint sur la frontière franco-allemande l'incident

de Pagny.

À l'époque où Lamoureux avait songé à monter _Lohengrin_ à l'Éden, il ne

pouvait prévoir que nos relations avec l'Allemagne deviendraient plus

tendues. Ne travaillant qu'au point de vue de l'art, il n'avait pas eu

à se préoccuper de questions touchant à la politique. La malheureuse

affaire Schnæbelé venait subitement arrêter tous ses travaux,

compromettre peut-être l'avenir de son entreprise et engloutir les

capitaux qu'il y avait consacrés. D'autre part, tous ceux qui, par un

patriotisme mal entendu, par esprit de rancune ou de jalousie, avaient

comploté la mise en interdiction de _Lohengrin_ à l'Éden, se

réjouissaient de cet échec.

Le 25 avril 1887, Charles Lamoureux, après avoir été mandé chez le

président du Conseil, M. Goblet, se trouvait forcé d'annoncer à tous les

journaux que, dans les circonstances actuelles, il avait décidé

l'ajournement de la représentation de _Lohengrin_.

Cet ajournement ne fut que momentané. Les difficultés politiques qui

s'étaient élevées du côté de l'Est ayant eu à bref délai un heureux

dénouement, il n'y avait plus de motifs pour retarder la représentation

d'une œuvre que tous les véritables artistes attendaient avec

impatience.

Le 3 mai 1887, _Lohengrin_ voyait, pour la première fois en France, les

feux de la rampe. Ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette unique

représentation ont remporté le souvenir ineffaçable d'une interprétation

hors ligne[22], qui amena bien des conversions et qui fit dire à un

critique, paraphrasant le mot d'un prince spirituel et bon, _qui ne

craignait pas la musique_; «Rien n'est changé en France; il n'y a qu'un

chef-d'œuvre de plus.»

Il y avait cependant ceci de changé, c'est que la tentative faite par

Lamoureux devait porter plus tard ses fruits et qu'elle préludait à

l'introduction des œuvres dramatiques de Richard Wagner sur la scène

française, tant à Paris qu'en province.

Les manifestations ridicules et regrettables qui eurent lieu aux abords

du théâtre de l'Éden le soir de la première représentation de

_Lohengrin_ déterminèrent Lamoureux à abandonner la partie. Voici la

lettre qu'il adressa le 5 mai 1887 au rédacteur en chef du _Figaro_:

«J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à

donner des représentations de _Lohengrin_.

«Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent,

après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans

l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter à mes risques et périls

sur une scène française.

«C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens,

avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste et avec la

certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.»

N'insistons pas plus qu'il ne convient sur cette malheureuse affaire.

Nous n'en tirerons qu'une conclusion: est-il admissible qu'une minorité

fort bornée et composée de personnalités, dont les éléments seraient

faciles à établir[23], puisse entraver la liberté d'une majorité

intelligente, ayant le désir d'entendre, dans une salle absolument

privée, une œuvre d'art de la plus grande beauté et ne pouvant qu'avoir

une heureuse influence sur l'avenir musical?--Si cette thèse était

admise, ce serait la porte ouverte à tous les abus. On l'a bien vu plus

tard. La police aurait dû, dès le premier jour, maintenir l'ordre dans

la rue, comme elle le fit postérieurement, lors de la première

représentation de _Lohengrin_ à l'Opéra: les quelques énergumènes, dont

une partie était soudoyée, se seraient retirés et Lamoureux aurait pu

donner suite immédiatement à sa belle tentative. Mais il devait prendre

sa revanche, plus tard, à l'Académie Nationale de musique.

Non content d'avoir tué son entreprise, on voulait ternir son honneur:

on l'accusait d'avoir reçu de l'argent de provenance allemande, alors

qu'il était absolument seul à supporter le poids du déficit résultant de

la cessation brusque de sa tentative. Il n'eut qu'une ressource, celle

de diriger des poursuites contre les journaux qui cherchèrent à le

diffamer. Il expliqua lui-même cette situation dans une lettre adressée

le 12 mai 1887 au rédacteur en chef de l'_Événement_.

Mais une manifestation éclatante, destinée à venger Lamoureux des

perfides et sottes accusations portées contre lui, se préparait; elle

devait être encore pour le vaillant chef d'orchestre un témoignage de

sympathie et d'encouragement.

Un banquet, qui lui fut offert le 16 mai 1887 dans les salons de l'Hôtel

continental, réunissait l'élite des artistes et des personnalités

s'intéressant à l'art musical. Il nous paraît utile de reproduire, au

point de vue de l'histoire musicale, les discours qui furent prononcés;

ils indiquent très nettement la situation.

Édouard Schuré, l'auteur du _Drame musical_, de l'_Histoire du Lied_...,

un des premiers et fervents admirateurs de Richard Wagner, après avoir

remercié les maîtres éminents, les artistes et les membres de la presse

qui étaient venus se joindre à la manifestation, a lu l'adresse rédigée

en commun et qui était ainsi conçue:

«La représentation de _Lohengrin_ du 3 mai 1887 a été une victoire

éclatante. Ceux qui y ont applaudi vous envoient cette adresse

comme une protestation et comme un hommage: protestation contre

ceux qui ont empêché votre entreprise en la dénaturant; hommage à

celui qui, en nous révélant un chef-d'œuvre, a bien mérité de

l'art.

«Les soussignés considèrent comme un devoir de vous féliciter

hautement de votre action courageuse et désintéressée. Ils vous

affirment leur sympathie dans l'épreuve présente. Ils seront avec

vous quand vous reprendrez votre œuvre et sont sûrs de la victoire

finale.»

Puis, d'une voix vibrante et avec la crânerie qui lui est propre, Ernest

Reyer prononça les paroles suivantes:

«Mon cher Lamoureux,

«Nous vous devons à vous qui nous avez fait applaudir, entouré de

tout le prestige d'une exécution incomparable, l'un des

chefs-d'œuvre de la musique moderne, nous vous devons une des plus

grandes joies, une des émotions les plus vives que nous ayons

jamais ressenties.--Vous nous avez donné une fête musicale superbe,

que l'on a improprement appelée «une fête sans lendemain».

Peut-être cette fête mémorable n'aura-t-elle son lendemain que dans

un avenir plus ou moins éloigné; mais elle l'aura, nous en sommes

intimement convaincus.

«Et voilà pourquoi il ne faut pas que la détermination que vous

avez prise soit irrévocable; voilà pourquoi, au nom de tous ceux

qui sont ici et de tous ceux qui regretteront de ne pas y être

venus, je vous adjure de ne pas laisser tomber ce bâton de

commandement, que vous savez tenir d'une main si vaillante et si

hardie. Les vrais artistes, les vrais amis de l'art, ceux qui ne

nient ni le progrès ni la lumière, sont avec vous. Permettez-moi,

mon cher Lamoureux, de mettre dans le toast que je vous porte un

élan de reconnaissance, un témoignage de haute estime et de sincère

amitié.»

Charles Lamoureux répondit en ces termes:

«Messieurs,

«Je suis très ému et très profondément touché du témoignage de

sympathie que vous me donnez aujourd'hui.

«Je puiserai dans le souvenir que je garderai au fond du cœur une

force consolatrice contre l'injustice et les événements qui

m'accablent en ce moment et me forcent, momentanément, je l'espère,

à renoncer à la lutte que je soutiens depuis plus de vingt ans pour

le progrès de l'art.

«J'aurai aussi la consolation d'avoir pu rendre quelques services

aux compositeurs français, et ceux d'entre eux dont j'ai eu le

bonheur de soutenir la cause sauront affirmer qu'ils ont trouvé en

moi un ami dévoué, sincère et désintéressé.

«Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que j'aime ardemment ma

patrie et que, comme vous, je la veux forte, intelligente et

victorieuse?

«Mais si Wagner, à une époque douloureuse, a blessé maladroitement

et cruellement notre patriotisme, devons-nous fermer les yeux

devant la flamme de son génie de poète et de musicien, ce génie qui

est une gloire pour l'humanité? Non, je ne le crois pas; car je

suis de ceux qui veulent le libre-échange du progrès et de la

lumière, sans oublier, pour cela, les intérêts sacrés de la patrie.

«Je bois donc, Messieurs, à l'indépendance de l'art, à la liberté

de ses manifestations et à la patrie.»

Enfin, Henri Bauer porta, au nom de la presse, le toast suivant:

«Messieurs,

«Je bois à Charles Lamoureux, patriote français, je bois à

l'artiste croyant et vaillant qui, au prix d'un admirable effort, a

voulu maintenir à Paris sa place de capitale de l'art et du monde

intellectuel. N'est-ce pas le vrai patriotisme que de garder ce

creuset où l'art de tous les peuples se refondait, se rajeunissait,

se consacrait.

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 4 / 12 段