leurs entrées au Conservatoire, on signalera: _Méditation_, sur une
poésie de P. Corneille, de Ch. Lenepveu,--_Symphonie en ut mineur_ de
Saint-Saëns,--Fragments de l'oratorio _Mors et Vita_ de
Gounod,--_Rhapsodie Norvégienne_ d'E. Lalo,--_Mélodie provençale_ de
Théodore Dubois,--_Ludus pro patriâ_, par Augusta Holmès,--_Symphonie en
ré mineur_ de César Franck,--_Suite symphonique_ de J.
Garcin,--_Symphonie en sol mineur_ d'E. Lalo,--_Le Déluge_ de
Saint-Saëns,--_Caligula_ de G. Fauré,--_Biblis_ de J.
Massenet,--Épithalame de _Gwendoline_, de Chabrier,--_Fantaisie_ pour
piano et orchestre, de Ch. Widor, exécutée par I. Philipp,--_Concerto de
violoncelle_ d'E. Lalo, exécuté par Cros Saint-Ange,--_Symphonie
légendaire_ (deuxième partie) de B. Godard,--_Résurrection_ de Georges
Hüe,--_Requiem_ de Saint-Saëns.
Jules Garcin a mis la Société des concerts à la tête du mouvement
musical; il n'a pas seulement fait revivre les belles pages, la plupart
du temps ignorées ou oubliées des maîtres de jadis et de toutes les
écoles, mais il a fait œuvre de régénération et de propagande
artistique. Il est de ceux qui croient que la France deviendra
musicienne et sera, par suite, pénétrée d'un sentiment humanitaire plus
intense, du jour où les frontières de l'art seront abolies pour tous.
* * *
Garcin (Jules-Auguste-Salomon dit) est né à Bourges le 11 juillet 1830.
Il appartenait à une famille qui s'était consacrée à l'art dramatique.
Son grand-père maternel, M. Joseph Garcin, était directeur et chef
d'orchestre d'une troupe d'opéra-comique, composée presqu'exclusivement
de ses fils, filles et gendres et qui desservit pendant près de vingt
années les départements du centre et du midi de la France, où elle sut
se faire une double réputation méritée de talent et d'honorabilité. À la
mort de M. Joseph Garcin, ses gendres conservèrent le nom de leur
beau-père, à l'exception de M. Chéri Cizos qui reprit son nom et
parcourut également la province avec ses enfants. Une de ses filles fut
Rose Chéri[14], qui, engagée au Gymnase, y obtint les plus vifs succès.
Elle était la cousine germaine de Jules Garcin et épousa en 1847 M.
Montigny, directeur du Gymnase.
Dès sa première enfance et conformément aux traditions de sa famille,
Jules Garcin fut destiné à la carrière dramatique et fit même ses
premières armes au théâtre en jouant quelques rôles d'enfant. Mais son
père et sa mère, étant venus se fixer à Paris, résolurent de le faire
admettre au Conservatoire pour suivre la carrière musicale. Il avait
onze ans, lorsqu'il entra, en l'année 1841, dans la classe de solfège de
Pastou. Reçu, en 1843, dans la classe de violon de Clavel, puis, en
1846, dans celle d'Alard, il suivit, en 1847, le cours d'harmonie et
d'accompagnement de Bazin, puis, en 1850, la classe de composition
dirigée d'abord par Ad. Adam et, plus tard, par Ambroise Thomas.
Jules Garcin a été élevé au Conservatoire; tous les détours lui en sont
connus. Il y a fait ses premières comme ses dernières armes et a
parcouru tous les degrés de l'échelle musicale, avant de voler de ses
propres ailes. Il a obtenu successivement, de 1843 à 1853, des accessits
et prix de violon, de solfège, d'harmonie et d'accompagnement.
Entré à l'orchestre de l'Opéra dans le cours de l'année 1856, il n'y est
pas resté moins de trente ans, ayant donné sa démission le Ier
janvier 1886, par suite de sa nomination comme premier chef d'orchestre
de la Société des concerts. À l'Opéra, il fut nommé, au concours, second
violon-solo, puis premier violon-solo et enfin troisième chef
d'orchestre le Ier janvier 1871. Il a donc assisté aux manifestations
musicales importantes qui eurent lieu dans la période de 1856 à 1886 à
l'Académie Nationale de musique. S'il avait voulu réunir et rédiger ses
souvenirs, il aurait été à même de fournir des anecdotes du plus piquant
intérêt sur l'organisation, le fonctionnement de l'Opéra, notamment sur
les préparatifs de certaines représentations plus que mouvementées. Il
nous aurait permis, par exemple, ayant assisté à toutes les études de
_Tannhæuser_, de connaître plus en détail les orageuses répétitions
auxquelles assista Richard Wagner, et qui précédèrent la première
représentation de cet opéra (13 mars 1861).
Depuis 1858, il fait partie de la Société des concerts. Nommé
violon-solo en remplacement d'Alard (1872), professeur-agrégé le 15
octobre 1875, deuxième chef d'orchestre (élection du 27 mai 1881) et
premier chef le 2 juin 1885, il a été appelé à diriger une classe
supérieure de violon le 21 octobre 1890, en remplacement de Massart.
On a pu juger son talent, comme violoniste, dans nombre d'occasions, et
notamment au Conservatoire, les 12 janvier 1868, 27 décembre 1874 et 3
janvier 1875.
Ce sont les qualités qu'il tenait d'un de ses maîtres, Alard,
c'est-à-dire la grâce, la correction, la pureté du style qui l'ont
désigné pour remplir les fonctions de professeur agrégé d'abord et de
professeur en titre au Conservatoire.
Lors des grandes auditions officielles à l'Exposition universelle de
1889, la Société des concerts donna, le jeudi 20 juin 1889, dans la
salle des fêtes du Trocadéro, une séance qui fut, sans conteste, la plus
remarquable de la série. Le Conservatoire n'est ouvert qu'à un nombre
fort restreint de privilégiés; aussi l'orchestre de la Société des
concerts est-il, pour ainsi dire, ignoré du grand public. L'attrait de
l'inconnu avait séduit et amené un nombre considérable d'auditeurs: par
suite, la sonorité de la salle des fêtes du Trocadéro, qui est fort
défectueuse, lorsque le vaisseau n'est pas entièrement rempli, était
bien meilleure, ce jour là! C'était un atout de plus dans le jeu de la
Société. Le programme se composait ainsi: _Symphonie_ en _ut_ mineur, C.
Saint-Saëns;--Air des _Abencérages_, Cherubini (M.
Vergnet);--_Andantino_ de la troisième Symphonie, H. Reber;--Fragments
de _Psyché_, A. Thomas (Mme Rose Caron, Mlle Landi, M.
Auguez);--Fragments de Sigurd, E. Reyer (Mme Rose Caron, M.
Vergnet);--Prière de la _Muette_, Auber;--Airs de danse dans le style
ancien de _Le Roi s'amuse_, Léo Delibes;--Fragments de l'oratorio _Mors
et Vita_, Ch. Gounod (Mme Franck-Duvernoy, Mlle Landi, MM.
Vergnet, Auguez).
Nommé officier d'Académie le 17 juillet 1880 et chevalier de la Légion
d'honneur le 29 octobre 1889, il a donné des preuves de ses capacités,
comme compositeur, en publiant plusieurs œuvres estimables, dans
lesquelles la grâce du style ne le cède en rien à la distinction de la
forme. Nous citerons le _Concerto_ pour violon et orchestre, le
_Concertino_ pour alto, avec accompagnement d'orchestre ou de piano, et
une _Suite symphonique_. Les deux premières œuvres ont été reçues par la
commission des auditions musicales de l'Exposition universelle de 1878
et exécutées aux concerts officiels à orchestre du Trocadéro. Le
_Concerto_ pour violon a été joué par l'auteur aux Concerts populaires
dirigés par Pasdeloup et au Conservatoire. La _Suite symphonique_ a été
donnée avec succès aux Concerts du Conservatoire, du Châtelet et de
l'Association artistique des Concerts populaires d'Angers.
L'état de sa santé a contraint Jules Garcin à renoncer, bien à regret, à
ses fonctions de chef d'orchestre de la Société des concerts. À la suite
du vote qui a eu lieu, en assemblée générale, dans les premiers jours de
juin 1892, M. Taffanel a été élu par 48 voix contre 39 obtenues par M.
Danbé. En signe d'estime et de sympathie l'assemblée a offert à son
ancien chef le titre de président honoraire.
* * *
Jules Garcin demeure, depuis de longues années, rue Blanche 72; il aime
peu le changement. Son appartement renferme des souvenirs de sa carrière
artistique si bien remplie et de ses relations: l'archet d'Alard, qui
lui fut légué par la famille du célèbre violoniste; une bonbonnière du
XVIIIe siècle, offerte par George Sand à Rose Chéri; un autographe de
Viotti. Aux murs, de jolies aquarelles de Worms, de Berchère, de
Saunier..., puis un buste très ressemblant de Garcin par Doublemard et
une statuette en terre cuite le représentant avec son violon sous le
bras, œuvre de M. E. Sollier, datée de 1883.
De taille au-dessus de la moyenne, bien pris dans toute sa personne, il
accuse à première vue, avec son visage plein de douceur et encadré d'une
barbe bien fournie, une ressemblance avec telle ou telle figure de
Christ. Une sorte de mélancolie, se dévoilant dans la physionomie, dans
la conversation, dans l'attitude générale, le rattache à ces esprits
atteints de la maladie du siècle, la grande névrose, qui enlève toute
gaîté au travail de chaque jour. Chez lui cette note pessimiste a dû, en
majeure partie, prendre sa source dans le labeur quotidien, dans les
fatigues incessantes d'une vie de luttes et d'efforts. Très réservé, peu
causeur, il a cependant, des reparties fines et nuancées de belle
humeur, qui ne sont qu'un éclair à travers un nuage sombre.
La critique le trouve très sensible; le moindre blâme fait blessure.
Doué de volonté, mais sans passion, il obtient par la douceur ce que
d'autres ne parviendraient peut-être pas à réaliser par la sévérité. Sûr
dans ses relations, très serviable, il a su conserver ses amis de la
première heure: c'est le plus bel éloge que l'on puisse, selon nous,
adresser à un homme vivant dans un siècle où la _bonté_, qui devrait
être le mobile exclusif de nos actes en une si courte vie, n'apparaît
plus guère qu'à l'état légendaire.
CATALOGUE
DES
ŒUVRES DE JULES GARCIN
1. _Douze pièces caractéristiques_ pour piano et violon LEMOINE.
2. _Sonatine_ pour piano et violon LEMOINE.
3. _Rêverie_ pour violon avec accompagnement de piano RICHAULT.
4. _Mazurka-Caprice_ avec accompagnement de piano RICHAULT.
5. _Chanson de Mignon_, Élégie pour violon avec accompagnement
d'orchestre ou de piano RICHAULT.
6. _Valse brillante_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de
piano RICHAULT.
7. _Seguedille_ pour violon avec accompagnement d'orchestre ou de piano
O'KELLY.
8. _Prière_ pour violon et orgue DURAND.
9. _Duo_ pour violon et clarinette avec accompagnement d'orchestre ou de
piano LEMOINE.
10. _Polka burlesque_ LEMOINE.
11. _Quatre fantaisies_ pour violon et piano sur _Anna Bolena_,
_Freischütz_, _Faust_, _Coppelia_.
12. _Concerto_ pour violon et orchestre RICHAULT.
13. _Concertino_ pour alto avec accompagnement d'orchestre ou de piano
LEMOINE.
14. _Suite symphonique_ DURAND et fils.
[Illustration]
CHARLES LAMOUREUX
S'il est intéressant de faire revivre les grands disparus, d'être, selon
l'expression de Sainte-Beuve, l'_imagier_ des maîtres de jadis, il ne
messied pas de mettre en relief les figures d'aujourd'hui et de les
présenter au public, qui ne les connaît le plus souvent que très
imparfaitement. N'attendons pas que les vaillants, les lutteurs de l'art
pour l'art aient quitté cette terre pour que nous ayons à remémorer les
étapes d'une vie bien remplie et dont les labeurs n'ont eu d'autre but
que de favoriser le développement des facultés intellectuelles de tous,
restées combien de fois à l'état latent. N'oublions pas non plus ceux
qui, dans une sphère plus modeste, ont révélé des qualités qui méritent
d'être signalées.
Charles Lamoureux n'est peut-être pas, parmi les musiciens du jour, un
esprit supérieur; mais il confine à cette supériorité par certains
côtés, notamment par une volonté, une force propre à lui, qui, l'ayant
toujours empêché d'être maîtrisé, l'a conduit à dominer. Toute sa vie
en est un exemple éclatant et c'est en la racontant que nous mettrons en
relief cette face très accusée de sa personnalité.
Né à Bordeaux le 28 septembre 1834, il montra de bonne heure des
dispositions si marquées pour l'art musical que ses parents, bien
qu'entièrement étrangers aux questions d'art, n'hésitèrent pas à lui
faire apprendre le violon, sous la direction du professeur Baudouin,
puis à l'envoyer à Paris dans le cours de l'année 1850. Il entra
immédiatement au Conservatoire dans la classe de Girard, qui avait
remplacé Habeneck comme chef d'orchestre à l'Opéra et comme professeur
de violon au Conservatoire. Après avoir obtenu un accessit en 1852, le
second prix en 1853 et le premier l'année suivante, il entra à
l'orchestre du Gymnase en qualité de premier violon, puis à celui de
l'Opéra, où il resta plusieurs années. Mais, ayant le ferme désir de
compléter ses études musicales, il étudia d'abord l'harmonie avec
Tolbecque, le contrepoint avec Leborne, puis la fugue avec Chauvet.
Malheureusement ce dernier, qui a laissé de si excellents souvenirs chez
ceux qui l'ont connu et apprécié, mourut prématurément, pendant la
guerre néfaste, le 28 janvier 1871, à Argentan (Orne). Lamoureux perdit
son maître, sans avoir pu achever avec lui ses études théoriques; il
trouva, toutefois, dans Henri Fissot, qu'il avait connu au Conservatoire
et dont il était l'ami, un conseiller des plus expérimentés pour
parachever son éducation musicale.
Armé ainsi pour la lutte, il songe à fonder des séances de musique de
chambre, afin de répandre le goût des belles œuvres. Ses premiers
partenaires étaient Colonne, Adam et Rignault. En 1864, ces séances
prennent le titre de _Séances populaires de musique de chambre_ et sont
données avec le concours de MM. Colblain, Adam, Poëncet et Henri Fissot,
auxquels vinrent s'adjoindre plus tard MM. E. Demunck et A. Tolbecque.
On y exécute les compositions des grands maîtres, qu'ils se nomment J.
S. Bach, Porpora, Haydn, Mozart, Gluck, Beethoven, Schubert, Weber,
Mendelssohn, Schumann... Voilà sur une petite scène l'embryon des
grandes exécutions de l'avenir! Charles Lamoureux laisse déjà entrevoir
des idées de commandement; il est l'âme de ces séances et apporte dans
leur organisation un savoir-faire, qui révèle les qualités remarquables
de l'administrateur unies à celles non moins distinguées du musicien.
Sans être un violoniste comparable aux Joachim, Vieuxtemps, Alard,
Sarrasate, Marsick, Ysaïe, il manie l'instrument avec la plus grande
sûreté; son jeu est très étudié et il s'évertue à rendre aussi
fidèlement que possible les classiques qu'il interprète. Il exige dans
les répétitions un soin extrême et ne veut rien laisser à l'imprévu; il
domine son quatuor et le mène _manu militari_.
Son mariage avec une des nièces du docteur Pierre lui avait donné
l'indépendance: ce fut une grande force dans sa vie d'artiste. Émile
Bergerat, _alias_ Caliban, a raconté, avec l'esprit qui caractérise son
talent d'écrivain, l'énergie doublée d'une patience à toute épreuve que
Charles Lamoureux déploya pour découvrir, après la mort du docteur
Pierre, le secret de cette eau mirifique, qui devait lui assurer sinon
la fortune, du moins une grande aisance. Si l'anecdote relatée par le
spirituel écrivain est vraie, elle dénote la ténacité que ne cessera
d'apporter le vaillant chef d'orchestre dans l'exécution de ses projets
artistiques; elle montre également quel noble emploi Charles Lamoureux a
fait des revenus que lui procura l'invention de son beau-père. Les
belles entreprises musicales, dues à son initiative, furent menées à
bien avec ses propres ressources.
Puisque nous avons rappelé l'étude qu'Émile Bergerat consacra à Charles
Lamoureux, à la veille de l'unique représentation de _Lohengrin_ à
l'Éden, n'omettons pas de citer le début très humoristique de l'article:
«La première fois, en ce monde, que Charles Lamoureux m'est apparu, ce
fut à un repas de noces chez Gillet, Porte-Maillot, et tout de suite je
compris que j'allais aimer cet homme-là! Il s'avançait en effet, d'un
pas de grand-prêtre, vers la mariée, tenant, de la droite, un verre de
vin rouge, et, dans la gauche, un verre de vin blanc; après un joli
discours il procéda au mélange symbolique; c'était une allégorie
mystique et facétieuse des joies pures de l'Hymen. Cette cérémonie, si
auguste dans sa simplicité et qu'aucun culte ne renierait, était
entièrement de son invention. Elle signait son harmoniste. Tout le
cortège l'imita et il en résulta une allégresse générale.»
Et la prédiction par laquelle se terminait l'étude de Bergerat s'est
trouvée réalisée: le petit homme a monté _Lohengrin_ à l'Opéra.
De sa première femme Charles Lamoureux a eu une fille du naturel le plus
charmant, excellente musicienne, qui a épousé le jeune compositeur
Chevillard, fils du regretté violoncelliste.
* * *
Mais la musique de chambre était une scène de trop minime importance
pour satisfaire les hautes visées qui hantaient l'esprit actif de
Charles Lamoureux. Il pensait au vieux cantor de Leipzig, Jean-Sébastien
Bach, dont autrefois l'avait si souvent entretenu un de ses maîtres,
Chauvet, au majestueux Hændel, à Mendelssohn, à leurs grandes pages
sacrées presque inconnues en France. Il voulait avoir un orchestre, des
chœurs à lui et les conduire à l'assaut des belles et difficiles
partitions des Olympiens. Il s'était déjà, du reste, essayé dans le
métier de chef d'orchestre, et, si nos souvenirs sont exacts, c'est en
1863 dans un concert donné par Henri Fissot à la Salle Herz qu'il prit
pour la première fois le bâton de commandement. Cette journée, dans
laquelle s'était révélé le batteur de mesure, eut des lendemains
heureux. Après avoir été reçu à la Société des concerts du Conservatoire
et en être devenu le second chef d'orchestre, il part pour l'Allemagne,
où il se lie avec Ferdinand Hiller, puis pour l'Angleterre, où il
étudie, avec Michaël Costa, l'organisation des grands concerts de
Londres. Il assiste à ces merveilleuses auditions des chefs-d'œuvre de
Bach, de Hændel, de Mendelssohn, à ces concerts monstres du Palais de
Cristal, devenus de véritables institutions nationales. Le
Hændel-Festival, qui a lieu tous les trois ans et dure plusieurs jours,
nécessite un ensemble fabuleux de 3300 voix et de 500 instruments. Les
grandes villes de l'Angleterre, les maîtrises des cathédrales
fournissent un nombreux contingent de chanteurs: tous concourent à
l'exécution la plus parfaite de ces majestueux oratorios, dont la
splendide architecture peut rivaliser avec celle des grandioses
spécimens de l'art gothique. Sous la direction du célèbre Michaël
Costa[15], devenu pour ainsi dire l'arbitre de la musique en Angleterre,
Charles Lamoureux pénètre dans les arcanes de ces grands concerts
donnés par la Société philharmonique et la _Sacred harmonie Society_;
ils n'ont bientôt plus de secrets pour lui.
De retour à Paris en 1873, il résolut de mettre tout en œuvre pour
fonder une Société dite de l'_Harmonie sacrée_. Voulant être maître de
la situation et n'avoir au-dessus ou autour de lui aucun collaborateur,
qui aurait pu le gêner dans la direction à donner à l'œuvre, telle qu'il
l'entendait, il n'eut recours qu'à ses ressources personnelles. Un
orchestre et des masses chorales, ne s'élevant pas à moins de trois
cents exécutants, furent réunis et stylés par lui avec une persévérance
inouïe. Un orgue sortant des ateliers de Cavaillé-Coll fut installé dans
la salle du Cirque d'Été; il en confia la tenue à son ami Henri Fissot,
que son professorat au Conservatoire a détourné, depuis quelques années,
de la carrière de virtuose et qui aux qualités remarquables d'exécutant
unit celle de compositeur; sa valeur s'est révélée par l'éclosion de
ravissantes pièces pour piano, dans lesquelles vibrent des sensations
schumanniennes.
Le 19 décembre 1873 avait lieu au Cirque d'Été la première audition du
_Messie_ de Hændel[16]. Le succès fut immense et les interprètes
Mlles Belgirard et Armandi, MM. Vergnet, Dufriche et H. Fissot
recueillirent de chaleureux applaudissements. C'était un grand pas fait
pour l'acclimatation de l'oratorio en France.
Charles Lamoureux donna plusieurs auditions du _Messie_; puis il fit
entendre la _Passion selon saint Matthieu_, oratorio pour soli, deux
chœurs et deux orchestres de Jean-Sébastien Bach[17]. Cette œuvre
grandiose, qui fut exécutée pour la première fois le Vendredi-Saint de
l'année 1729 à l'église Saint-Thomas de Leipzig, n'avait jamais été
entendue, dans son ensemble, en France. Nous assistions aux auditions de
cette maîtresse page, données par Lamoureux les 31 mars, 2 et 4 avril
1874, et nous pûmes constater l'effet immense qu'elles produisirent sur
le public. On admira le calme solennel qui règne dans la première partie
et le mouvement passionné qui distingue la seconde,--la merveilleuse
orchestration de l'œuvre qui, selon la poétique expression de Hiller,
«ressemble à un beau voile d'une grande finesse, derrière lequel reluit
un visage noble, mais arrosé de larmes[18]».
Puis se succédèrent, avec un succès égal, le _Judas Machabée_ de Hændel,
la cantate _Gallia_ de Charles Gounod et _Ève_, mystère en trois parties
de Massenet.
Malgré l'intérêt que prit le public à ces nouvelles et intéressantes
exécutions, les frais immenses qu'elles entraînèrent ne permirent pas à
Charles Lamoureux de les continuer. Il faudrait en France une autre
impulsion que celle d'un seul artiste, tant soient grands son mérite et
sa persévérance, pour implanter à tout jamais sur notre sol ces
merveilleuses espèces de la flore primitive. Nous aurons certes, de
temps à autre, des manifestations particulières qui pourront amener les
auditions passagères de tel ou tel oratorio; c'est ainsi que, depuis
quelques années, la _Société des Grandes Auditions musicales de France_
fait exécuter, annuellement, une de ces pages sublimes. Mais nous
n'aurons l'organisation à titre définitif d'une association musicale
comparable à la _Sacred harmonie Society_ de Londres que lorsque nos
sociétés chorales dépendant de la Ville de Paris auront à leur tête des
chefs qui reconnaîtront la nécessité de leur faire étudier autre chose
que les chœurs de la plus triste banalité et d'ouvrir leur âme aux plus
belles manifestations de l'art musical.
Lorsque de grandes fêtes furent données à Rouen les 12, 13, 14 et 15
juin de l'année 1875 pour célébrer le centième anniversaire de la
naissance de Boïeldieu, Charles Lamoureux fut chargé de la direction
musicale[19]. Il s'acquitta fort bien de cette tâche.
Les remarquables qualités qu'il avait dévoilées dans l'organisation de
ces diverses manifestations artistiques, dans la préparation des études
orchestrales et chorales, le désignèrent à l'attention de M. Carvalho,
qui venait d'être nommé, en 1876, directeur de l'Opéra-Comique en
remplacement de M. du Locle. Il l'attacha à ce théâtre comme chef
d'orchestre. Mais, sur cette scène, Lamoureux n'était pas son maître; il
avait à suivre les indications qui lui étaient données par la direction.
Il n'était, en un mot, qu'un sous-ordre. Son caractère ne pouvait se
plier aux exigences d'un supérieur; il fut forcé de donner sa
démission.
Il ne fut pas plus heureux lorsqu'on l'appela, au cours de l'année 1877,
à remplacer à l'Opéra, dans les fonctions de premier chef d'orchestre,
M. Deldevez, qui prenait sa retraite. Après quelques mois d'essai, il se
retira, accusant ainsi très fortement le trait distinctif de sa
physionomie morale, indiqué par nous au début de cette étude, et qui
consiste à ne pouvoir subir aucune domination.
Aussi, ne pensa-t-il plus qu'à créer une entreprise dont il aurait seul
la direction, où il pourrait faire prévaloir ses idées et révéler plus
complètement ses qualités de chef d'orchestre.