Il étudia, plus tard, à Bruxelles l'orgue avec Lemmens et la composition

avec Fétis. Organiste de l'église Saint-Sulpice depuis 1870, il a su

faire apprécier des qualités incontestables comme virtuose et a produit

de nombreuses compositions, dans lesquelles se perçoivent des tendances

particulières pour la musique symphonique. Ses œuvres d'orgue, nouvelles

de forme, ont été très remarquées par les connaisseurs. Les deux

créations qui l'ont fait connaître du grand public sont le ballet de la

_Korrigane_, exécuté à l'Opéra en décembre 1881 et _Jeanne d'Arc_,

grande pantomime musicale montée à l'Hippodrome en juin 1890.

Ce qui distingue la manière du jeune maître, c'est une recherche

toujours constante de l'originalité et le souci d'une orchestration des

plus soignées, puisée dans l'étude des grands maîtres. Il a horreur, on

le voit, du convenu, du banal et nous ne saurions que l'en louer.

Peut-être trouverait-on à critiquer l'abus de cette recherche et

voudrait-on quelquefois plus de profondeur, de spontanéité dans les

idées, plus de sincérité émue. Mais son œuvre dénote un musicien de

race.

Il a été directeur et chef d'orchestre de la _Concordia_, société

chorale où furent exécutées les belles pages des maîtres, notamment la

_Passion selon Saint-Matthieu_ de J. S. Bach, et dont Mme Fuchs était

l'âme.

Widor a remplacé le regretté César Franck comme professeur d'orgue au

Conservatoire. Entre temps il manie avec habileté la plume de critique

musical. Il a collaboré à l'_Estafette_, sous le pseudonyme d'Aulétès et

envoie de très intéressants articles au _Piano-Soleil_.

Travailleur infatigable, il ne laisse passer aucun jour sans écrire.

Après avoir produit de nombreuses compositions pour orgue, de la musique

de chambre, etc..., il aspire aujourd'hui à affronter la scène. Ce ne

sera pas la première fois; car, sans oublier le _Conte d'avril_, il fit

jouer _Maître Ambros_ à l'Opéra-Comique et la _Korrigane_ à l'Opéra. Les

succès qu'il a remportés avec ce dernier ouvrage et avec _Jeanne d'Arc_

à l'Hippodrome, l'engagent à poursuivre sa carrière du côté du théâtre.

C'est ainsi qu'il prépare un opéra _Nerto_, en collaboration avec

l'illustre félibre Frédéric Mistral.

Esprit chercheur, plein d'ambition, Widor croit à son étoile. Mais la

gloire qu'il rêve n'est pas de celles qui puissent lui causer des sujets

d'inquiétude..... Très répandu dans le monde, il en a rapporté des

souvenirs, des anecdotes qu'il narre en agréable causeur et sans

prétention. Il ne sait pas dissimuler sa pensée; mais il croit inutile

de la dévoiler, lorsque besoin n'est.

Il adore le célibat, non point qu'il ait la moindre répugnance pour les

filles d'Ève: mais il estime que le véritable artiste est peu fait pour

le mariage. Son œuvre l'absorbe trop.

Ayant fait ses humanités, il a l'esprit très ouvert à tout ce qui touche

à la littérature et aux arts; il a même fait de la peinture dans sa

jeunesse. En tant que compositeur, il conçoit rapidement, se défiant,

toutefois, de sa facilité et regrettant d'avoir livré, dans le principe,

à l'éditeur des pages qui auraient gagné à être mûries.

ÉDOUARD COLONNE

Comme Charles Lamoureux, son émule, Édouard Colonne est né dans la

capitale de la Gascogne.

Si la Garonne avait voulu,

a chanté gaiement le bon et spirituel G. Nadaud.--La Garonne a voulu...

pour ces deux persévérants.

Le premier est un petit homme court sur jambes, chauve, vif et alerte

malgré sa rotondité,--très autoritaire. Si les yeux indiquent la finesse

et la jovialité, ils révèlent également une tendance à la sévérité;

l'abord est froid et inspire quelque inquiétude.--«Un boulet de canon

sur un obus», a dit finement Caliban.

Le second est de taille moyenne, avec un penchant à l'embonpoint, de

belle prestance, à la physionomie aimable, d'apparence calme; mais le

regard très incisif indique la décision. Il cherche à plaire et il y

réussit.

Tous les deux ont prouvé qu'avec une grande volonté, une persévérance de

chaque jour et aussi la foi dans l'art, on peut arriver à doter son pays

d'institutions qui ont propagé le goût des belles et grandes choses et

ont affiné le sens musical.

Ils ont été en France, après Seghers et Pasdeloup, les révélateurs d'un

monde nouveau, de la Symphonie! Leurs efforts ont eu pour résultat

d'éduquer la masse du public et d'inciter les jeunes compositeurs

français à faire de l'orchestre, pour paraître dignement à côté de leurs

maîtres.

Parmi les Olympiens, E. Colonne a mis en vive lumière l'œuvre d'Hector

Berlioz; Ch. Lamoureux s'est évertué à faire connaître Richard Wagner.

Dans la phalange des derniers arrivés, Colonne a surtout propagé les

œuvres de E. Lalo, B. Godard, Tschaïkowsky, Augusta Holmès, Henri

Maréchal, Ch. Widor, César Franck, Th. Dubois, Ch. Lefebvre, Paul

Lacombe, E. Bernard...

Lamoureux a mis en vedette les noms de Vincent d'Indy, E. Chabrier, G.

Fauré, Charpentier...

L'un et l'autre ont chacun, avec une interprétation différente, fait

entendre les belles pages des Maîtres et de leurs émules, qu'ils se

nomment Bach, Hændel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,

Schumann, Weber, Schubert, Rubinstein, Grieg, Gounod, Reyer, Bizet,

Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Joncières, etc...

Ils ont omis, tous les deux, de produire les puissantes œuvres de

Johannès Brahms!

Édouard Colonne est né à Bordeaux le 23 juillet 1838. Son père et son

grand-père étaient musiciens, d'origine italienne (Nice). Il fut ainsi,

dès l'enfance, placé dans un milieu favorable pour le développement des

facultés musicales; à l'âge de huit ans, il commençait à apprendre

divers instruments, voire le flageolet et l'accordéon. Un artiste

distingué, M. Baudoin, lui donna les premiers principes du violon. Il

quitta Bordeaux en septembre 1855 pour entrer au Conservatoire de Paris,

où il eut pour professeurs de violon MM. Girard et Sauzay; il étudia en

même temps l'harmonie et la composition avec MM. Elwart et Ambroise

Thomas. Les excellentes études, qu'il fit sous ses habiles professeurs,

furent bientôt couronnées de succès; il obtenait en 1857 un premier

accessit d'harmonie et un second accessit de violon,--en 1858 le premier

prix d'harmonie,--en 1860 un premier accessit de violon,--en 1862 le

second prix, et en 1863 le premier prix de violon.

Le 1er janvier 1858, Colonne était admis comme premier violon à

l'Opéra et faisait partie, en 1861, de la vaillante phalange organisée

par Pasdeloup pour la fondation des _Concerts populaires_, dont

l'ouverture eut lieu le 27 octobre 1861, au Cirque d'hiver. Il était aux

premiers pupitres, où figuraient les Lancien, Colblain, Camille Lelong,

etc... Et quels délires, quels enthousiasmes dans cette rotonde du

Cirque où, faute d'une salle de concerts plus convenable, Pasdeloup

avait émigré de la salle Herz! Les premiers essais furent bien timides;

mais, enhardi par le succès, Pasdeloup devait bientôt étendre ses

programmes. L'avenir des _Concerts populaires_ était assuré, et un pas

immense était fait, en France, au point de vue musical!

Ce sont ces succès, ce fanatisme d'un certain public et aussi le désir

d'attribuer, sur les programmes, une plus grande place aux œuvres des

jeunes, qui engagèrent Édouard Colonne à créer, d'abord à l'Odéon, puis

au théâtre du Châtelet, en 1873, en société avec MM. Duquesnel et

Hartmann, le _Concert National_. Le premier concert fut donné à l'Odéon

le dimanche 2 mars 1873, et, le 9 novembre de la même année, le

transfert eut lieu au Châtelet. Bientôt, à la suite d'une organisation

nouvelle, à peu près identique à celle de la _Société des Concerts_ du

Conservatoire, la Société prenait le titre d'_Association Artistique_.

Ambroise Thomas avait accepté les fonctions de Président honoraire, et

nombre d'artistes et d'amateurs avaient répondu à l'appel du vaillant

chef d'orchestre, en se faisant inscrire comme membres honoraires.

Si le Concert National avait réussi en tant que création musicale, il

n'en était pas de même au point de vue financier; et, lorsque

l'_Association Artistique_ donna son premier concert au Châtelet, le 6

novembre 1874, la mise de fonds, dit-on, ne s'élevait pas à plus de 225

francs! Mais aux sérieuses qualités de chef d'orchestre Édouard Colonne

joignait celles d'un administrateur très entendu et perspicace; il sut

également profiter du mouvement qui s'était produit en faveur des œuvres

d'Hector Berlioz, et les belles exécutions qu'il donna successivement de

l'_Enfance du Christ_, de _Roméo et Juliette_, de la _Damnation de

Faust_, de la _Symphonie Fantastique_, de la _Prise de Troie_ et des

belles ouvertures que l'on connaît, lui attirèrent un nombreux public.

«Un peu trop Berliozistes», a-t-on dit des auditeurs remplissant la

salle des Concerts du Châtelet.--Mais quel crime y a-t-il à acclamer les

œuvres de celui qui fut si méconnu de son vivant au beau pays de France

et qui s'écriait, quelque temps avant sa mort: «Ils viennent à moi,

lorsque je m'en vais!»--La réaction devait se produire fatalement et la

foule allait, sans s'en rendre compte, admettre et applaudir

indistinctement les plus belles comme les moins heureuses pages du

Maître de la Côte Saint-André.

* * *

Il suffit de parcourir la liste des œuvres exécutées aux Concerts du

Châtelet pour reconnaître les efforts tentés par Édouard Colonne dans le

domaine musical et la large place donnée par lui aux compositions des

musiciens de l'école française. Il eut aussi l'heureuse idée, pour

attirer plus vivement l'attention sur la valeur de telle ou telle œuvre

et sur le mérite de tel ou tel compositeur, de faire suivre, dans ses

programmes, le titre de chaque morceau d'une notice explicative

généralement fort bien rédigée. Le relevé de ces écrits de courte

étendue forme une sorte d'encyclopédie musicale, qui n'a pas été sans

avoir une heureuse influence sur l'éducation du public.

N'oublions pas de mentionner les réunions dominicales que M. et Mme

Colonne ont organisées dans leur appartement de la rue Le Peletier.

Elles ont lieu, depuis deux ans environ, le dimanche soir. Le monde des

arts et des lettres n'a pas manqué de se rendre dans ce salon

hospitalier, et l'on y rencontre surtout les compositeurs dont les

œuvres ont été exécutées aux concerts du Châtelet. Des programmes

rédigés avec goût donnent un attrait de plus à ces soirées intimes, dans

lesquelles ont peut entendre la maîtresse de la maison chantant avec sa

charmante fille les lieder des maîtres, notamment d'E. Lassen.

Les relations établies, par la gracieuse entremise de M. Mackar,

éditeur, entre Colonne et Tschaïkowsky ont été la cause des voyages

faits par le premier en Russie, où il fut appelé à diriger à deux

reprises différentes, on sait avec quel succès, plusieurs concerts.

C'est en avril 1891, alors que Tschaïkowsky était à Paris et faisait

entendre plusieurs de ses œuvres au Châtelet, que Colonne se trouvait à

Saint-Pétersbourg pour conduire les trois grandes séances de musique

française auxquelles prirent part Mme Krauss et M. Bouhy[10].

Depuis quelques années, Édouard Colonne a été également chargé de

l'organisation des concerts de musique symphonique au Cercle

d'Aix-les-Bains. Il a su répandre dans ce beau pays de Savoie le goût

des belles et jolies pages musicales qui, jusqu'alors, avaient été tant

soit peu lettres mortes pour ses habitants.

Il n'est guère possible de passer sous silence, dans cette esquisse du

sympathique chef d'orchestre, le mariage qu'il contracta, en secondes

noces, avec Mlle Vergin, qui fut, dès le début, aux concerts de

l'Association artistique, la Juliette et la Marguerite des maîtresses

œuvres de Berlioz.--Elle est excellente musicienne, très passionnée pour

l'art musical, intelligente; les cours de chant qu'elle a ouverts et

qu'elle dirige si brillamment témoignent de toute sa compétence; c'est,

en un mot, la femme que devait épouser un artiste qui, au milieu des

difficultés sans nombre semées sur sa route, est assuré de trouver dans

sa compagne encouragement et aide.

Décoré des palmes académiques en 1878, Édouard Colonne est aujourd'hui

chevalier de la Légion d'honneur. Les succès qu'il a obtenus non

seulement au Châtelet, mais dans les diverses circonstances où il a été

appelé à diriger des masses chorales et instrumentales, avaient appelé

l'attention sur lui, au moment où M. Eugène Bertrand était désigné pour

prendre la succession de MM. Ritt et Gailhard à l'Académie Nationale de

musique. Les fonctions qui lui sont dévolues sont exactement les mêmes

que celles remplies autrefois par M. Gevaert, avec cette différence que

ce dernier n'a jamais usé du droit qu'il avait de diriger l'orchestre et

dont son successeur non immédiat se propose d'user largement.

Les projets d'avenir à l'Opéra que peut avoir Édouard Colonne sont

entièrement liés à ceux qu'a déjà fait pressentir M. Eugène Bertrand,

seul directeur responsable. Il est certain que le succès de _Lohengrin_

à l'Opéra dictera la conduite des futurs maîtres des destinées de notre

Académie Nationale. Espérons qu'entre leurs mains la direction musicale

sera ce qu'elle aurait dû toujours être.

Éclectiques, certes, ils le seront, mais dans le bon sens du mot. Le

voile, qui a été légèrement soulevé sur les pièces destinées à figurer

en première ligne, a laissé entrevoir les titres suivants: _La Prise de

Troie_ d'Hector Berlioz,--_Fidelio_ de Beethoven,--_Salammbô_ de

Reyer,--_Otello_ de Verdi,--_Les Maîtres Chanteurs_, ou la _Walkyrie_,

le _Vaisseau fantôme_, _Tristan et Yseult_, de Richard Wagner,--_Le

Démon_ de Rubinstein;--et, parmi les œuvres des plus ou moins jeunes

compositeurs français, qui attendent depuis si longtemps leur tour, le

_Don Quichotte_, ballet de Wormser,--_La Montagne Noire_ d'Augusta

Holmès,--_Gwendoline_ de Chabrier....., et probablement un opéra de

Charles Lefebvre.

Ils suivront, en un mot, le mouvement dramatique et musical, sans

oublier de monter, nous le souhaitons, certains chefs-d'œuvre qui ne

figurent plus depuis longtemps sur les affiches, ne seraient-ce que la

_Vestale_ de Spontini et l'_Orphée_ de Gluck!

On créera très probablement une école de chœurs, comme il en existe une

pour la danse: c'est une lacune à combler, et les essais récemment

inaugurés par Charles Lamoureux pour styler et faire manœuvrer les

masses chorales à l'Éden et à l'Opéra témoignent combien la mesure à

adopter est de toute utilité. Il est également question de

représentations populaires à prix réduits qui auraient lieu le dimanche,

en hiver, de cinq à neuf heures du soir,--et enfin de grands concerts au

foyer.

Qui vivra verra![11]

* * *

L'art de diriger l'orchestre est chose difficile, et, nous plaçant sous

la bannière de quelques bons et beaux esprits, nous sommes étonnés qu'on

n'ait point encore songé à créer au Conservatoire une classe spéciale

pour l'apprentissage du métier de chef d'orchestre. Il ne suffit pas de

savoir jouer avec virtuosité du piano, du violon, voire de la flûte

pour se déclarer, un beau matin, capable de sortir des rangs et de

prendre le bâton de commandement. Ce puissant instrument, qui est

l'orchestre, ne se manie pas avec autant d'aisance qu'un piano ou un

violon; il faut une virtuosité particulière jointe à une étude

approfondie pour connaître et mettre en lumière les ressources immenses

que renferme cet orgue colossal, dont chaque jeu est représenté par un

artiste en chair et en os. Ceci est si vrai, que nous avons vu des

orchestres absolument modifiés dans leur ensemble, presque

instantanément, et donner des résultats tout autres, suivant qu'ils

étaient conduits par tel ou tel chef plus ou moins habile. Nous nous

rappelons certaine répétition, au Concert du Cirque d'hiver, dans

laquelle Rubinstein fut appelé à diriger une de ses œuvres. Le brave

Pasdeloup, à qui certes on devra toujours la plus vive reconnaissance

pour l'initiative qu'il prit en fondant les _Concerts populaires_,

n'était pas un batteur de mesure bien remarquable, et le plus souvent,

surtout dans les dernières années de sa direction, les exécutions

auxquelles il nous conviait laissaient fort à désirer.--Ce jour-là,

aussitôt que Rubinstein eut pris le bâton, et que les premières attaques

eurent lieu, l'orchestre sembla transformé: c'est que Rubinstein était,

aussi bien que Liszt, Littolf, H. de Bulow, Richter, un virtuose émérite

en tant que chef d'orchestre et avait dû entreprendre de sérieuses

études dans ce sens.

M. Maurice Kufferath nous a appris, dans une brochure aussi bien pensée

que rédigée, sur l'_Art de diriger l'orchestre_, quelle transformation

le célèbre _Capellmeister_ viennois Hans Richter avait fait subir à

l'orchestre des _Concerts populaires_ de Bruxelles, dont il avait été

appelé à remplacer le chef ordinaire pendant un laps de temps fort

court.

Richard Wagner, dans son étude sur l'_Art de diriger_, avait

merveilleusement développé la somme de connaissances que doit acquérir

celui qui aspire à l'honneur de conduire l'orchestre.

M. Deldevez avait, lui aussi, élucidé plusieurs points importants de la

question.

Quelle science, quelles qualités ne faut-il pas, en effet, à celui qui

est appelé à diriger des masses orchestrales et chorales au théâtre et

au concert! Posséder tout d'abord une parfaite éducation musicale et

esthétique;--admirablement saisir la pensée, le sens intime du

maître;--savoir donner un caractère différent à l'interprétation des

œuvres de chaque auteur (on ne joue pas Haydn comme Beethoven, Mozart

comme Mendelssohn, Schumann comme Schubert, Wagner comme

Berlioz...);--tenir compte des préférences dans le rythme et l'harmonie

propres aux compositeurs de nationalité différente;--indiquer les

accents et les mouvements voulus qui ne résident pas dans la tradition

plus ou moins erronée;--faire exécuter les _piano_ et les _forte_ avec

un soin extrême, et graduer les nuances infinies qui existent du _piano_

au _pianissimo_, du _forte_ au _fortissimo_;--mettre savamment en

lumière certaines familles d'instruments ou certaines phrases musicales,

au moment opportun, en laissant le reste de l'orchestre dans

l'ombre;--ne pas abuser, toutefois, des nuances, afin d'éviter la

préciosité, surtout dans les classiques; apprendre par cœur les œuvres

des maîtres, de manière à pouvoir conduire et surveiller l'orchestre

avec la plus grande liberté d'allure, sans être forcé d'avoir sous les

yeux, à chaque minute, la partition;--posséder un bras souple et ferme

tout à la fois;--avoir la plus complète autorité sur son orchestre,

etc...

Ce n'est pas qu'à la règle il n'existe d'exceptions et que des artistes,

grâce à des études longues et persévérantes, grâce aussi à des qualités

intuitives, ne soient arrivés à être des chefs d'orchestre fort habiles.

Au nombre de ces exceptions nous pourrions placer en France MM. E.

Colonne, J. Danbé, J. Garcin, Charles Lamoureux, Gabriel Marie, Armand

Raynaud de Toulouse, Ph. Flon[12] et plusieurs autres. Mais nous

persistons à croire qu'une classe de chefs d'orchestre devrait être

annexée au Conservatoire de Paris et que les artistes, possédant déjà

les plus évidentes dispositions, n'auraient qu'à profiter d'études

toutes spéciales qui viendraient clore leur carrière musicale.

Si Lamoureux soigne davantage les nuances et les finesses de

l'orchestre, s'il fait répéter plus individuellement les diverses

familles des instruments, s'il arrive ainsi à une exécution méticuleuse,

très soignée, qui met peut-être en un relief très prononcé certaines

parties de l'œuvre, mais qui amène quelquefois un peu de dureté et de

sécheresse, Colonne remplace la fermeté et la précision par le fondu et

l'enveloppement que n'obtient pas toujours son émule, principalement

dans les compositions lyriques. Il prend surtout sa revanche dans les

grandes exécutions des maîtresses pages d'Hector Berlioz, auxquelles il

donne une grande élévation par la fougue shakespearienne et le brio

étincelant qu'il inculque à ses artistes.

L'orchestre de Lamoureux ne prend jamais le mors aux dents; celui de

Colonne s'emballe souvent à fond de train.

JULES GARCIN

La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans

un tableau; elle lui donne de la force et du relief.

LA BRUYÈRE.

Si la modestie avait dû fuir cette terre, elle aurait encore trouvé un

asile dans un coin de ce Paris, où, cependant, tant de présomption

s'affiche au grand jour, où de si ridicules vanités font sourire ceux

qui savent quels infiniment petits nous sommes. Cette modestie de Jules

Garcin, le chef d'orchestre de la Société des concerts du Conservatoire,

est innée chez lui; elle n'est nullement affectée; elle est simple et

naturelle.

Eh bien! ce modeste, ce timide est celui qui a su réveiller la Société

des concerts de son antique torpeur. Sans éclat, sans bruit, il a, avec

une douce patience, obtenu des réformes sérieuses, consistant dans

l'admission sur les programmes de certains chefs-d'œuvre, qui, jusqu'à

ce jour, n'avaient pu être exécutés au Conservatoire et, également, de

compositions estimables, émanant de musiciens français appartenant à

l'école moderne.

Et la tâche n'était pas facile. Il avait à lutter contre deux opinions

très enracinées chez certains membres du Comité de la Société des

concerts. La première est que le Conservatoire doit être, pour la

musique, ce qu'est le Louvre pour la peinture et la sculpture; la

seconde tire toute sa force des oppositions faites par les abonnés

eux-mêmes des concerts, lorsqu'on hasarde timidement de leur faire

connaître du nouveau. Ces deux objections ne sont pas sérieuses: en ce

qui concerne la première, il serait aisé de faire remarquer que le

Louvre n'est pas destiné à donner asile uniquement aux chefs-d'œuvre

d'un passé très éloigné, puisqu'un stage de dix années, après la mort du

peintre ou du sculpteur, suffit pour faire admettre dans ce musée les

toiles ou les statues venant du Luxembourg et reconnues de premier

ordre. On pourrait prouver que des œuvres importantes n'ont pas toujours

été accueillies à la Société des concerts, dix ans même après la

disparition de leurs auteurs. Mais, d'autre part, nous ne verrions pas

pourquoi on ne recevrait pas au Conservatoire, de leur vivant, les

compositeurs modernes, dont le talent aurait été consacré soit au

théâtre soit au concert et dont les œuvres se seraient imposées à

l'admiration de tous.

Quant à la seconde, elle s'évanouit d'elle-même, si l'on admet en

principe qu'il appartient aux artistes de diriger le public et non au

public de guider les artistes. Pour prononcer un jugement sans appel,

jetons un regard sur le passé: si Habeneck n'avait pas imposé aux

abonnés du Conservatoire les symphonies du plus grand parmi les maîtres,

Beethoven, quel temps se serait écoulé, avant que ces chefs-d'œuvre

fussent venus dans leur rayonnante et puissante lumière!

Jules Garcin a donc compris hautement sa mission lorsque, appelé par le

vote des membres de la Société des concerts à diriger l'orchestre du

Conservatoire, il s'est évertué à faire exécuter, de 1886 à 1892, non

seulement les œuvres des nouveaux arrivés dans la carrière, mais encore

telles pages sublimes des maîtres, qui n'avaient pas encore vu le jour

au Conservatoire. Il suffit de citer parmi ces dernières: la _Messe

solennelle en ré_ de Beethoven,--la deuxième partie du _Paradis et La

Péri_ de Robert Schumann,--la _Quatrième Symphonie en mi mineur_ de

Johannès Brahms,--_Ode à Sainte-Cécile_ de Hændel,--la scène finale du

troisième acte des _Maîtres chanteurs_ de R. Wagner,--la troisième

partie des _Scènes de Faust_ de Goethe, si merveilleusement traduites

par Robert Schumann,--la _Grande Messe_ en si mineur de J. S. Bach,--la

_Deuxième Symphonie en ré majeur_ de Johannès Brahms[13],--le Prélude de

_Tristan et Yseult_,--le deuxième tableau du premier acte de

_Parsifal_,--fragments d'_Orphée_ de Gluck.

Portraits et études; Lettres inédites de Georges Bizet · 第 2 / 12 段