Quoique la promptitude et la rigidité de cet arrêt fussent une chose
inique et qui frappa de stupeur les plus acharnés contre moi, je reçus
le coup avec un grand calme: je ne m'intéressais plus à rien sur la
terre. Je recommandai à Dieu mon âme et la réhabilitation de ma
mémoire. Je me dis que, si Edmée mourait, je la retrouverais dans un
monde meilleur; que, si elle me survivait et retrouvait la raison, elle
arriverait un jour à l'éclaircissement de la vérité, et qu'alors je
vivrais dans son cœur comme un souvenir cher et douloureux. Irritable
comme je le suis, et toujours disposé à la fureur envers tout ce qui
m'est obstacle ou offense, je m'étonne de la résignation philosophique
et de la fierté silencieuse que j'ai trouvées dans les grandes
occasions de ma vie, et surtout dans celle-là.
Il était deux heures du matin. L'audience durait depuis quatorze
heures. Un silence de mort planait sur l'assemblée, qui était aussi
attentive, aussi nombreuse qu'au commencement, tant les hommes sont
avides de spectacles. Celui qu'offrait l'enceinte de la cour criminelle
en cet instant était lugubre. Ces hommes en robe rouge, aussi pâles,
aussi absolus, aussi implacables que le Conseil des Dix à Venise; ces
spectres de femmes coiffées de fleurs, que la lueur blafarde des
flambeaux faisait ressembler à des souvenirs de la vie flottant dans
les tribunes au-dessus des prêtres de la mort; les mousquets de la
garde étincelant dans l'ombre des derniers plans; l'attitude brisée de
mon pauvre sergent, qui s'était laissé tomber à mes pieds; la joie
muette et puissante du trappiste, infatigablement debout auprès de la
barre; le son lugubre d'une cloche de couvent qui se mit à sonner les
matines dans le voisinage, au milieu du silence de l'assemblée:
c'était de quoi émouvoir les nerfs des femmes de fermiers généraux
et faire battre les larges poitrines des corroyeurs du parterre.
Tout à coup, au moment où la cour allait se disperser et annoncer la
levée de la séance, une figure, en tout semblable à celle qu'on
prête au paysan du Danube, trapue, en haillons, pieds nus, à la barbe
longue, aux cheveux en désordre, au front large et austère, au regard
imposant et sombre, se leva au milieu des mouvants reflets dont la foule
était à demi éclairée, et se dressa devant la barre en disant d'une
voix creuse et accentuée:
--Moi, Jean Le Houx, dit _Patience_, je m'oppose à ce jugement, comme
inique quant au fond et illégal quant à la forme. Je demande qu'il
soit révisé, afin que je puisse faire ma déposition, qui est
nécessaire, souveraine peut-être, et qu'on aurait dû attendre.
--Et, si vous aviez quelque chose à dire, s'écria l'avocat du roi avec
passion, que ne vous présentiez-vous lorsque vous en avez été requis?
Vous en imposez à la cour en prétendant que vous avez des motifs à
faire valoir.
--Et vous, répondit Patience d'un ton plus lent et d'une voix plus
creuse encore qu'auparavant, vous en imposez au public en disant que je
n'en ai pas. Vous savez bien que je dois en avoir.
--Songez où vous êtes, témoin, et rappelez-vous à qui vous parlez.
--Je le sais trop et je ne dirai rien de trop. Je déclare ici que j'ai
des choses importantes à dire et que je les aurais dites à temps si
vous n'aviez pas _violenté_ le temps. Je veux les dire et je les dirai;
et, croyez-moi, il vaut mieux que je les dise pendant qu'on peut encore
revenir sur la procédure. Cela vaut mieux encore pour les juges que
pour le condamné; car celui-là revit par l'honneur, au moment où les
autres meurent par l'infamie.
--Témoin, dit le magistrat irrité, l'âcreté et l'insolence de votre
langage seront plus nuisibles qu'avantageuses à l'accusé.
--Et qui vous dit que je sois favorable à l'accusé? dit Patience d'une
voix de tonnerre. Que savez-vous de moi? Et s'il me plaît de faire
qu'un arrêt illégal et sans force devienne un arrêt puissant et
irrévocable?
--Comment accorder ce désir de faire respecter les lois, dit le
magistrat, véritablement ébranlé par l'ascendant de Patience, avec
l'infraction que vous avez commise contre elles en ne vous rendant pas
à l'assignation du lieutenant criminel?
--Parce que je ne voulais pas.
--Il y a des peines sévères contre ceux dont la volonté ne s'accorde
pas toujours avec les lois du royaume.
--Possible.
--Venez-vous avec l'intention de vous y soumettre aujourd'hui?
--Je viens avec celle de vous les faire respecter.
--Je vous préviens que, si vous ne changez de ton, je vais vous faire
conduire en prison.
--Je vous préviens que, si vous aimez la justice et si vous servez
Dieu, vous m'entendrez et suspendrez l'exécution de l'arrêt. Il
n'appartient pas à celui qui apporte la vérité de s'humilier devant
ceux qui la cherchent. Mais, vous qui m'entendez, hommes du peuple dont
les grands ne voudraient sans doute pas se jouer, vous dont on appelle
la voix, _voix de Dieu_, joignez-vous à moi, embrassez la défense de
la vérité, qui va être étouffée peut-être sous de malheureuses
apparences, ou bien qui va triompher par de mauvais moyens. Mettez-vous
à genoux, hommes du peuple, mes frères, mes enfants; priez, suppliez,
obtenez que justice soit faite et colère réprimée. C'est votre
devoir, c'est votre droit et votre intérêt; c'est vous qu'on insulte
et qu'on menace quand on viole les lois.
Patience parlait avec tant de chaleur, et la sincérité éclatait en
lui avec tant de puissance, qu'il y eut un mouvement sympathique dans
tout l'auditoire. La philosophie était alors trop à la mode chez les
jeunes gens de qualité pour que ceux-ci ne répondissent pas des
premiers à un appel qui ne leur était pourtant pas adressé. Ils se
levèrent avec une impétuosité chevaleresque et se tournèrent vers le
peuple, qui se leva, entraîné par ce noble exemple. Il y eut une
clameur furieuse, et chacun, sentant sa dignité et sa force, oublia les
préventions personnelles pour se réunir dans le droit commun. Ainsi
quelquefois il suffit d'un noble élan et d'une parole vraie pour
ramener les masses égarées par de longs sophismes.
Le sursis fut accordé, et je fus reconduit à ma prison au milieu des
applaudissements. Marcasse me suivit. Patience se déroba à ma
reconnaissance et disparut.
La révision de mon jugement ne pouvait se faire que sur un ordre du
grand conseil. Pour ma part, j'étais décidé, avant l'arrêt, à ne
point me pourvoir auprès de cette chambre de cassation de l'ancienne
jurisprudence; mais l'action et le discours de Patience n'avaient pas
moins agi sur mon esprit que sur celui des spectateurs. L'esprit de
lutte et le sentiment de la dignité humaine, engourdis et comme
paralysés en moi par le chagrin, se réveillèrent soudainement, et je
sentis à cette heure que l'homme n'est pas fait pour cette
concentration égoïste du désespoir qu'on appelle ou l'abnégation, ou
le stoïcisme. Nul ne peut abandonner le soin de son honneur sans
abandonner le respect dû au principe de l'honneur. S'il est beau de
sacrifier sa gloire personnelle et sa vie aux mystérieux arrêts de la
conscience, c'est une lâcheté d'abandonner l'une et l'autre aux
fureurs d'une injuste persécution. Je me sentis relevé à mes propres
yeux, et je passai le reste de cette nuit importante à chercher les
moyens de me réhabiliter, avec autant de persévérance que j'en avais
mis à m'abandonner au destin. Avec le sentiment de la force je sentis
renaître celui de l'espérance. Edmée n'était peut-être ni folle ni
frappée de mort. Elle pouvait m'absoudre, elle pouvait guérir.
--Qui sait? me disais-je, elle m'a peut-être déjà rendu justice;
peut-être est-ce elle qui envoie Patience à mon secours? Sans doute
j'accomplirai son vœu en reprenant courage, en ne me laissant pas
écraser par les fourbes.
Mais comment obtenir cet ordre du grand conseil? Il fallait une
ordonnance du roi; qui la solliciterait? qui hâterait ces odieuses
lenteurs que la justice sait apporter quand il lui plaît, dans les
mêmes affaires où elle s'est jetée avec une précipitation aveugle?
qui empêcherait mes ennemis de me nuire et de paralyser tous mes
moyens? qui combattrait pour moi, en un mot? L'abbé seul aurait pu le
faire, mais il était en prison à cause de moi. Sa généreuse conduite
dans le procès m'avait prouvé qu'il était encore mon ami, mais son
zèle était enchaîné. Que pouvait Marcasse dans son obscure condition
et son langage énigmatique? Le soir vint, et je m'endormis avec
l'espérance d'un secours céleste, car j'avais prié Dieu avec ferveur.
Quelques heures de sommeil me rafraîchirent, et j'ouvris les yeux au
bruit des verrous qu'on tirait derrière ma porte. Ô Dieu de bonté!
quel fut mon transport en voyant Arthur, mon compagnon d'armes, cet
autre moi-même pour lequel je n'avais pas eu un secret pendant six ans,
s'élancer dans mes bras! Je pleurai comme un enfant en recevant cette
marque d'amour de la Providence. Arthur ne m'accusait pas! il avait
appris à Paris, où les intérêts scientifiques de la bibliothèque de
Philadelphie l'avaient appelé, la triste affaire où j'étais inculpé.
Il avait rompu des lances avec tous ceux qui me chargeaient, et il
n'avait pas perdu un instant pour venir me sauver ou me consoler.
J'épanchai mon âme dans la sienne avec délices et lui dis ce qu'il
pouvait faire pour moi. Il voulait prendre la poste dès le soir même
pour Paris; mais je le priai de commencer par aller à Sainte-Sévère
me chercher des nouvelles d'Edmée; il y avait quatre mortels jours que
je n'en avais reçu, et Marcasse ne m'en avait d'ailleurs jamais donné
d'aussi exactes et d'aussi détaillées que je les aurais voulues.
--Rassure-toi, me dit Arthur; par moi, tu sauras la vérité. Je suis
assez bon chirurgien; j'ai le coup d'œil exercé, je pourrai te dire
vraisemblablement ce que tu dois craindre ou espérer; de là, je
partirai immédiatement pour Paris.
Il m'écrivit dès le surlendemain une lettre longue et détaillée.
Edmée était dans un état fort extraordinaire. Elle ne parlait pas et
ne paraissait pas souffrir, tant qu'on se bornait à lui épargner toute
espèce d'excitation nerveuse; mais, au premier mot qui pouvait
réveiller la mémoire de ses douleurs, elle tombait en convulsion.
L'isolement moral où elle se trouvait était le plus grand obstacle à
sa guérison. Elle ne manquait de rien quant aux soins physiques; elle
avait deux bons médecins et une garde-malade fort dévouée. Mlle
Leblanc la soignait aussi, sous ce rapport, avec beaucoup de zèle; mais
cette fille dangereuse lui faisait souvent du mal par ses réflexions
déplacées et ses interrogations indiscrètes. Arthur m'assura
d'ailleurs que, si jamais Edmée m'avait cru coupable et s'était
expliquée à cet égard, ce devait être dans une phase précédente de
sa maladie; car, depuis au moins quinze jours, elle était dans un état
d'inertie complète. Elle sommeillait souvent, mais sans dormir tout à
fait; elle digérait quelques breuvages gélatineux et ne se plaignait
jamais; elle répondait par des signes nonchalants et toujours négatifs
aux questions des médecins sur ses souffrances; elle n'exprimait par
aucun signe le souvenir des affections qui avaient rempli sa vie. Sa
tendresse pour son père, ce sentiment si profond et si puissant en
elle, n'était pourtant pas éteint; elle versait souvent des larmes
abondantes, mais alors elle paraissait n'entendre aucun son; c'était en
vain qu'on essayait de lui faire comprendre que son père n'était pas
mort, comme elle semblait le croire. Elle repoussait d'un geste
suppliant, non le bruit (il ne semblait pas frapper son oreille), mais
le mouvement qui se faisait autour d'elle, et, cachant son visage dans
ses mains, s'enfonçant dans son fauteuil et roidissant ses genoux
jusque vers sa poitrine, elle semblait livrée à un désespoir sans
remède. Cette muette douleur, qui ne se combattait plus elle-même et
ne voulait plus être combattue; cette grande volonté, qui avait été
capable de dompter les plus violents orages et qui s'en allait à la
dérive sur une mer morte et par un calme plat, était, selon Arthur, le
spectacle le plus douloureux qu'il eut jamais contemplé. Edmée
semblait vouloir avoir rompu avec la vie. Mlle Leblanc, pour l'éprouver
et pour l'émouvoir, s'était grossièrement ingérée de lui dire que
son père était mort; elle avait fait entendre par un signe de tête
qu'elle le savait. Quelques heures plus tard, les médecins avaient
essayé de lui faire comprendre qu'il était vivant; elle avait répondu
par un autre signe qu'elle ne le croyait pas. On avait roulé le
fauteuil du chevalier dans sa chambre, on les avait mis en présence
l'un de l'autre; le père et la fille ne s'étaient pas reconnus.
Seulement, au bout de quelques instants, Edmée, prenant son père pour
un spectre, avait jeté des cris affreux et était tombée dans des
convulsions qui avaient rouvert une de ses blessures et donné à
craindre pour sa vie. On avait soin depuis ce moment de les tenir
séparés et de ne prononcer, devant Edmée, aucune parole qui eût
rapport à lui. Elle prenait Arthur pour un médecin du pays et l'avait
reçu avec la même douceur et la même indifférence que les autres. Il
n'avait pas osé essayer de lui parler de moi; mais il m'exhortait à ne
pas désespérer. L'état d'Edmée n'avait rien dont le temps et le
repos ne pussent triompher; elle avait peu de fièvre, aucune des
fonctions vitales de son être n'était réellement troublée; les
blessures étaient à peu près guéries, et le cerveau ne paraissait
pas devoir se désorganiser par un excès d'activité. L'affaiblissement
où cet organe était tombé, la prostration de tous les autres organes,
ne devaient pas lutter longtemps, selon Arthur, contre les ressources de
la jeunesse et la puissance d'une admirable constitution. Il m'engageait
enfin à songer à moi-même; je pouvais être utile à Edmée par mes
soins et devenir heureux par le retour de son affection et de son
estime.
Au bout de quinze jours, Arthur revint de Paris avec l'ordonnance du roi
pour la révision de mon jugement. De nouveaux témoins furent entendus.
Patience ne parut pas; mais je reçus de sa part un morceau de papier,
avec ces mots d'une écriture informe: «Vous n'êtes pas coupable,
espérez donc.» Les médecins affirmèrent que Mlle de Mauprat pouvait
désormais être interrogée sans danger, mais que ses réponses
n'auraient aucun sens. Elle était mieux portante. Elle avait reconnu
son père et ne le quittait plus. Mais elle ne comprenait rien à tout
ce qui n'était pas lui. Elle paraissait éprouver un grand plaisir à
le soigner comme un enfant, et, de son côté, le chevalier
reconnaissait de temps en temps sa fille chérie; mais les forces de ce
dernier décroissaient sensiblement. On l'interrogea dans un de ses
moments lucides. Il répondit que sa fille était _effectivement_
tombée de cheval, à la chasse, et qu'elle s'était ouvert la poitrine
sur une souche d'arbre, mais que personne n'avait tiré sur elle, même
par mégarde, et qu'il fallait être fou pour croire son cousin capable
d'un pareil crime. Ce fut tout ce qu'on put obtenir de lui. Quand on lui
demanda ce qu'il pensait de l'absence de son neveu, il répondit que son
neveu n'était point absent et qu'il le voyait tous les jours. Fidèle
à son respect pour la réputation d'une famille, hélas! si compromise,
voulut-il, par des mensonges enfantins, repousser les investigations de
la justice? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Edmée ne put être
interrogée. À la première question qui lui fut adressée, elle haussa
les épaules et fit signe qu'elle voulait être tranquille. Le
lieutenant criminel insistant et devenant plus explicite, elle le
regarda fixement et parut s'efforcer de le comprendre. Il prononça mon
nom, elle poussa un grand cri et tomba évanouie. Il fallut renoncer à
l'entendre. Cependant Arthur ne désespéra point. Au contraire, le
récit de cette scène lui fit penser qu'il pouvait s'opérer dans les
facultés intellectuelles d'Edmée une crise favorable. Il repartit
aussitôt et alla s'installer à Sainte-Sévère, où il resta plusieurs
jours sans m'écrire, ce qui me jeta dans une grande anxiété.
L'abbé, interrogé de nouveau, persista dans ses refus calmes et
laconiques.
Mes juges, voyant que les renseignements promis par Patience
n'arrivaient pas, hâtèrent la révision de la procédure et
donnèrent, par une nouvelle précipitation, une nouvelle preuve de leur
animosité contre moi. Le jour fixé arriva. J'étais dévoré
d'inquiétude. Arthur m'avait écrit d'espérer, dans un style aussi
laconique que Patience. Mon avocat n'avait pu saisir aucune bonne preuve
à faire valoir. Je voyais bien qu'il commençait à me croire coupable.
Il n'espérait obtenir que des délais.