Le jour des débats arriva. Je m'y rendis avec calme, mais l'aspect de
la foule m'attrista profondément. Je n'avais là aucun appui, aucune
sympathie. Il me semblait que c'eût été une raison pour trouver du
moins cette apparence de respect que le malheur et l'état d'abandon
réclament. Je ne vis sur tous les visages qu'une brutale et insolente
curiosité. Des jeunes filles du peuple se récrièrent tout haut à mes
oreilles sur ma bonne mine et ma jeunesse. Un grand nombre de femmes,
appartenant à la noblesse et à la finance, étalaient aux tribunes de
brillantes toilettes, comme s'il se fût agi d'une fête. Grand nombre
de capucins montraient leur crâne rasé au milieu d'une populace qu'ils
excitaient contre moi, et des rangs serrés de laquelle j'entendais
sortir les appellations de brigand, d'impie et de bête farouche. Les
hommes à la mode du pays se dandinaient aux bancs d'honneur et
s'exprimaient sur ma passion en termes de ruelles. J'entendais et je
voyais tout avec la tranquillité d'un profond dégoût de la vie, et
comme un voyageur, arrivé au terme de sa course, voit avec
indifférence et lassitude les agitations de ceux qui repartent pour un
but plus lointain.
Les débats commencèrent avec cette solennité emphatique qui
caractérise dans tous les temps l'exercice des fonctions de la
magistrature. Mon interrogatoire fut court, malgré la quantité
innombrable de questions qui me furent adressées sur toute ma vie. Mes
réponses déjouèrent singulièrement les espérances de la curiosité
publique et abrégèrent de beaucoup la séance. Je me renfermai dans
trois réponses principales et dont le fond était invariable: 1° à
toutes celles qui concernaient mon enfance et mon éducation, je
répondis que je n'étais point sur le banc des accusés pour faire le
métier d'accusateur; 2° à celles qui portèrent sur Edmée et sur la
nature de mes sentiments et de mes relations avec elle, je répondis que
le mérite et la réputation de Mlle de Mauprat ne permettaient pas
même la plus simple question sur la nature de ses relations avec un
homme quelconque; que, quant à mes sentiments, je n'en devais compte à
personne; 3° à celles qui eurent pour but de me faire avouer mon
prétendu crime, je répondis que je n'étais pas même l'auteur
involontaire de l'accident. J'entrai par réponses monosyllabiques dans
le détail des circonstances qui avaient précédé immédiatement
l'événement; mais, sentant que je devais à Edmée autant qu'à
moi-même de taire les mouvements tumultueux qui m'avaient agité,
j'expliquai la scène à la suite de laquelle je l'avais quittée, par
une chute de cheval, et l'éloignement où l'on m'avait trouvé de son
corps gisant, par la nécessité où je m'étais cru de courir après
mon cheval pour l'escorter de nouveau. Malheureusement tout cela
n'était pas clair et ne pouvait pas l'être. Mon cheval avait couru
dans le sens contraire à celui que je disais, et le désordre où l'on
m'avait vu avant que j'eusse connaissance de l'accident n'était pas
suffisamment expliqué par une chute de cheval. On m'interrogeait
surtout sur cette pointe que j'avais faite dans le bois avec ma cousine,
au lieu de suivre la chasse comme nous l'avions annoncé; on ne voulait
pas croire que nous nous fussions égarés, précisément guidés par la
fatalité. On ne pouvait, disait-on, se représenter le hasard comme un
être déraison, armé d'un fusil, attendant Edmée à point nommé à
la tour Gazeau pour l'assassiner au moment où j'aurais le dos tourné
pendant cinq minutes. On voulait que je l'eusse entraînée, soit par
artifice, soit par force, en ce lieu écarté, pour lui faire violence
et lui donner la mort, soit par vengeance de n'y avoir pas réussi, soit
par crainte d'être découvert et châtié de ce crime.
On fit entendre tous les témoins à charge et à décharge. À vrai
dire, il n'y eut que Marcasse parmi ces derniers qu'on pût réellement
considérer comme tel. Tous les autres affirmaient seulement qu'un
moine, _ayant la ressemblance des Mauprat_, avait erré dans la Varenne
à l'époque fatale et qu'il avait même paru se cacher le soir qui
suivit l'événement. On ne l'avait pas revu depuis. Ces dépositions,
que je n'avais pas provoquées et que je déclarais n'avoir pas
personnellement invoquées, me causèrent beaucoup d'étonnement; car je
vis figurer parmi ces témoins les plus honnêtes gens du pays. Mais
elles n'eurent de poids qu'aux yeux de M. E..., le conseiller qui
s'intéressait réellement à la vérité. Il éleva la voix pour
demander comment il se faisait que M. Jean de Mauprat n'eût pas été
sommé de se présenter pour être confronté avec ces témoins, puisque
d'ailleurs il s'était donné la peine de faire constater son alibi par
des actes. Cette objection ne fut accueillie que par un murmure
d'indignation. Les gens qui ne regardaient pas Jean Mauprat comme un
saint n'étaient pourtant pas en petit nombre; mais ils étaient froids
à mon égard et n'étaient venus là que pour assister à un spectacle.
L'enthousiasme des cagots fut au comble lorsque le trappiste, sortant
tout à coup de la foule et baissant son capuchon d'une manière
théâtrale, s'approcha hardiment de la barre, en disant qu'il était un
misérable pécheur digne de tous les outrages, mais qu'en cette
occasion, où la vérité était un devoir pour tous, il se regardait
comme obligé de donner l'exemple de la franchise et de la simplicité
en s'offrant de lui-même à toutes les épreuves qui pourraient
éclairer la conscience des juges. Il y eut des trépignements de joie
et de tendresse dans l'auditoire. Le trappiste fut introduit dans
l'enceinte de la cour et confronté avec les témoins, qui déclarèrent
tous, sans hésiter, que le moine qu'ils avaient vu portait le même
habit et avait un air de famille, une sorte de ressemblance éloignée
avec celui-là, mais que ce n'était pas le même, et qu'il ne leur
restait pas un doute à cet égard.
L'issue de cet incident fut un nouveau triomphe pour le trappiste.
Personne ne se dit que les témoins avaient montré tant de candeur,
qu'il était difficile de croire qu'ils n'eussent point vu réellement
un autre trappiste. Je me souvins en cet instant que, lors de la
première entrevue de l'abbé avec Jean de Mauprat à la fontaine des
Fougères, ce dernier lui avait touché quelques mots d'un sien _frère
en religion_ qui voyageait avec lui et qui avait passé la nuit à la
ferme des Goulets. Je crus devoir communiquer cette réminiscence à mon
avocat, et il alla en conférer tout bas avec l'abbé, qui était sur le
banc des témoins et qui se rappela fort bien cette circonstance sans
pouvoir y ajouter aucun renseignement subséquent.
Quand ce fut au tour de l'abbé à parler, il se tourna vers moi d'un
air d'angoisse; ses yeux se remplirent de larmes, et il répondit aux
questions de formalité avec trouble et d'une voix éteinte. Il fit un
grand effort sur lui-même pour répondre sur le fond, et enfin il le
fit en ces termes:
--J'étais dans le bois lorsque M. le chevalier Hubert de Mauprat me
pria de descendre de voiture et d'aller voir ce qu'était devenue sa
fille Edmée, qui s'était écartée de la chasse depuis un temps assez
long pour lui causer de l'inquiétude. Je courus assez loin et trouvai,
à trente pas de la tour Gazeau, M. Bernard de Mauprat dans un grand
désordre. Je venais d'entendre un coup de feu. Je vis qu'il n'avait
plus sa carabine; il l'avait jetée (déchargée, comme le fait a été
constaté) à quelques pas de là. Nous courûmes ensemble jusqu'à Mlle
de Mauprat, que nous trouvâmes à terre percée de deux balles. L'homme
qui nous avait devancés et qui était près d'elle en cet instant
pourrait seul nous dire les paroles qu'il a pu recueillir de sa bouche.
Elle était sans connaissance quand je la vis.
--Mais vous avez su ponctuellement ces paroles de cette personne, dit le
président; car il existe, dit-on, une liaison d'amitié entre vous et
ce paysan instruit qu'on appelle Patience.
L'abbé hésita et demanda si les lois de la conscience n'étaient pas
ici en contradiction avec les lois de la procédure; si les juges
avaient le droit de demander à un homme la révélation d'un secret
confié à sa loyauté et de le faire manquer à son serment.
--Vous avez fait serment ici, par le Christ, de dire la vérité, toute
la vérité, lui répondit-on; c'est à vous de savoir si ce serment
n'est pas plus solennel que tous ceux que vous avez pu faire
précédemment.
--Mais si j'avais reçu cette confidence sous le sceau de la confession,
dit l'abbé, vous ne m'exhorteriez certainement pas à la révéler.
--Il y a longtemps, dit le président, que vous ne confessez plus
personne, monsieur l'abbé.
À cette remarque inconvenante, il y eut de la gaieté sur le visage de
Jean de Mauprat, une gaieté affreuse qui me le représenta tel
qu'autrefois je l'avais vu, se tordant de rire à la vue des souffrances
et des pleurs.
L'abbé trouva dans le dépit que lui causa cette petite attaque
personnelle la force qui lui eût manqué sans cela. Il resta quelques
instants les yeux baissés. On le crut humilié; mais, au moment où il
se redressa, on vit briller dans son regard la maligne obstination du
prêtre.
--Tout bien considéré, dit-il d'un ton fort doux, je crois que ma
conscience m'ordonne de taire cette révélation, je la tairai.
--Aubert, dit l'avocat du roi avec emportement, vous ignorez apparemment
les peines portées par la loi contre les témoins qui se conduisent
comme vous le faites.
--Je ne les ignore pas, répondit l'abbé d'un ton plus doux encore.
--Et sans doute votre intention n'est pas de les braver?
--Je les subirai s'il le faut, repartit l'abbé avec un imperceptible
sourire de fierté et un maintien si parfaitement noble, que toutes les
femmes s'émurent.
Les femmes sont d'excellents appréciateurs des choses délicatement
belles.
--C'est fort bien, reprit le ministère public. Persistez-vous dans ce
système de silence?
--Peut-être, répondit l'abbé.
--Nous direz-vous si, durant les jours qui ont suivi l'assassinat de
Mlle de Mauprat, vous vous êtes trouvé à portée d'entendre les
paroles qu'elle a proférées, soit dans le délire, soit dans la
lucidité de ses idées?
--Je ne vous dirai rien de cela, répondit l'abbé. Il serait contre mes
affections et contre toute convenance à mes yeux de redire des paroles
qui, en cas de délire, ne prouveraient absolument rien, et, en cas
d'idée lucide, n'auraient été prononcées que dans l'épanchement
d'une amitié toute filiale.
--C'est fort bien, dit l'avocat du roi en se levant; la cour sera par
nous requise de délibérer sur votre refus de témoignage en joignant
l'incident au fond.
--Pour moi, dit le président, en attendant, et en vertu de mon pouvoir
discrétionnaire, j'ordonne qu'Aubert soit arrêté et conduit en
prison.
L'abbé se laissa emmener avec une tranquillité modeste. Le public fut
saisi de respect, et le plus profond silence régna dans l'assemblée,
malgré les efforts et le dépit des moines et des curés, qui
fulminaient tout bas contre l'hérétique.
Tous les témoins entendus (et je dois dire que ceux qu'on avait
subornés jouèrent leur rôle très faiblement en public), Mlle Leblanc
comparut pour couronner l'œuvre. Je fus surpris de voir cette fille si
acharnée contre moi et si bien dirigée dans sa haine. Elle avait,
d'ailleurs, des armes bien puissantes pour me nuire. En vertu du droit
d'écouter aux portes et de surprendre tous les secrets de famille que
s'arrogent les laquais, habile d'ailleurs aux interprétations et
féconde en mensonges, elle savait et arrangeait à sa guise la plupart
des faits qu'elle pouvait invoquer pour ma perte. Elle raconta de quelle
manière, sept ans auparavant, j'étais arrivé au château de
Sainte-Sévère à la suite de Mlle de Mauprat, que j'avais soustraite
à la grossièreté et à la méchanceté de mes oncles.
--Cela soit dit, ajouta-t-elle en se tournant avec une grâce
d'antichambre vers Jean de Mauprat, sans faire allusion au saint homme
qui est dans cette enceinte, et qui, de grand pécheur, est devenu un
grand saint. Mais à quel prix, continua-t-elle en se retournant vers la
cour, ce misérable bandit avait-il sauvé ma chère maîtresse? Il
l'avait déshonorée, messieurs; et toute la suite des jours de la
pauvre demoiselle s'est passée dans les larmes et dans la honte, à
cause de la violence qu'elle avait subie et dont elle ne pouvait pas se
consoler. Trop fière pour confier son malheur à personne et trop
honnête pour tromper aucun homme, elle a rompu avec M. de La Marche,
qu'elle aimait _à la passion_, et qui l'aimait de même: elle a refusé
toutes les demandes en mariage qui lui ont été faites pendant sept
ans, et tout cela par point d'honneur, car elle détestait M. Bernard.
Dans les commencements, elle voulait se tuer; car elle avait fait
aiguiser un petit couteau de chasse de son père, et (M. Marcasse est
là pour le dire, s'il veut s'en souvenir) elle se serait tuée
certainement si je n'avais jeté ce couteau dans le puits de la maison.
Elle songeait aussi à se défendre contre les attaques nocturnes de son
persécuteur; car elle mettait toujours ce couteau, tant qu'elle l'a eu,
sous son oreiller; elle verrouillait tous les soirs la porte de sa
chambre, et plusieurs fois je l'ai vue rentrer pale et près de
s'évanouir, fout essoufflée, comme une personne qui vient d'être
poursuivie et d'avoir une grande frayeur. À mesure que ce monsieur a
_pris de l'éducation_ et des manières, mademoiselle, voyant qu'elle ne
pouvait pas avoir d'autre mari, puisqu'il parlait toujours de tuer tous
ceux qui se présenteraient, espéra qu'il se _corrigerait de sa
férocité_ et lui montra beaucoup de douceur et de bonté. Elle le
soigna même pendant sa maladie, non pas qu'elle l'aimât et
l'_estimât_ autant qu'il a plu à M. Marcasse de le dire dans _sa
version_; mais elle craignait toujours que, dans son délire, il ne
trahît, devant les domestiques ou devant son père, le secret de
l'affront qu'il lui avait fait, et qu'elle avait grand soin de cacher
par pudeur et par fierté. Toutes les dames qui sont ici doivent bien
comprendre cela. Quand la famille alla passer l'hiver de 77 à Paris, M.
Bernard redevint jaloux, despote, et fit tant de menaces de tuer M. de
La Marche, que mademoiselle fut forcée de congédier celui-ci. Après
cela, elle eut des scènes violentes avec Bernard, lui déclara qu'elle
ne l'aimait pas et ne l'aimerait jamais. De colère et de chagrin, car
on ne peut pas nier qu'il n'en fût amoureux _comme un tigre_, il partit
pour l'Amérique, et, pendant les six ans qu'il y passa, ses lettres le
montrèrent fort _amendé._ Quand il revint, mademoiselle avait pris son
parti d'être vieille fille, et elle était redevenue très tranquille.
M. Bernard paraissait devenu, de son côté, assez _bon enfant._ Mais,
à force de la voir tous les jours et d'être sans cesse appuyé sur le
dos de son fauteuil, ou de lui dévider des écheveaux de laine, en lui
parlant tout bas pendant que son père dormait, voilà qu'il en est
redevenu si amoureux, que la tête _lui en a parti._ Je ne veux pas trop
l'accuser, le pauvre malheureux, et crois que sa place est aux
Petites-Maisons plutôt qu'à la potence. Il criait et rugissait toute
la nuit, et lui écrivait des lettres _si bêtes_, qu'elle les lisait en
souriant et les mettait dans sa poche sans y répondre. Au reste, en
voici une que j'ai trouvée sur elle quand je l'ai déshabillée après
le malheureux événement; elle a été percée par une balle et tachée
de sang, mais on peut encore en lire assez pour voir que monsieur avait
souvent l'intention de tuer _mademoiselle._
Elle déposa sur le bureau un papier demi-brûlé, demi-sanglant, qui
produisit sur les assistants un mouvement d'horreur, sincère chez
quelques-uns, affecté chez beaucoup d'autres.
Avant qu'on le lût, elle acheva sa déposition et la termina par des
assertions qui me troublèrent profondément, car je ne distinguais plus
la limite entre la réalité et la perfidie.
--Depuis son accident, dit-elle, mademoiselle a toujours été entre la
vie et la mort. Elle n'en relèvera certainement pas, quoi qu'en disent
MM. les médecins. J'ose dire que ces messieurs, ne voyant la malade
qu'à de certaines heures, ne connaissent pas sa maladie comme moi, qui
ne l'ai pas quittée une seule nuit. Ils prétendent que les blessures
vont bien, mais que la tête est dérangée. Je dis, moi, que les
blessures vont mal et que la tête va mieux qu'on ne dit. Mademoiselle
déraisonne fort rarement, et, _si elle a à déraisonner_, c'est en
présence de ces messieurs, qui la troublent et l'effrayent. Elle fait
alors tant d'efforts pour ne pas sembler folle, qu'elle le devient;
mais, sitôt qu'on la laisse seule avec moi ou avec Saint-Jean ou avec
M. l'abbé, _qui a fort bien pu dire ce qui en est, s'il l'a voulu_,
elle redevient calme, douce, sensée comme à l'ordinaire. Elle dit
qu'elle souffre à en mourir, bien qu'elle prétende avec MM. les
médecins qu'elle ne souffre presque plus. Elle parle alors de son
meurtrier avec la générosité qui convient à une chrétienne, et
répète cent fois par jour:
«--Que Dieu lui pardonne dans l'autre vie comme je lui pardonne dans
celle-ci! _Après tout, il faut bien aimer une femme pour la tuer!_ J'ai
eu tort de ne pas l'épouser, il m'aurait peut-être rendue heureuse; je
l'ai porté au désespoir, et il s'est vengé de moi. Chère Leblanc,
garde-toi de jamais trahir le secret que je te confie! Un mot indiscret
le conduirait à l'échafaud, et mon père en mourrait!...
«La pauvre demoiselle est loin d'imaginer que les choses en sont là,
que je suis sommée par la loi et par la religion de dire ce que je
voudrais taire, et qu'au lieu de venir chercher ici un appareil pour les
douches, je suis venue confesser la vérité. Ce qui me console, c'est
que tout cela sera facile à cacher à M. le chevalier, qui n'a pas plus
sa tête que l'enfant qui vient de naître. Pour moi, j'ai fait mon
devoir; que Dieu soit mon juge!»
Après avoir ainsi parlé avec une parfaite assurance et une grande
volubilité, Mlle Leblanc se rassit au milieu d'un murmure approbateur,
et on procéda à la lecture de la lettre trouvée sur Edmée.
C'était bien celle que je lui avais écrite quelques jours avant le
jour funeste. On me la présenta; je ne pus me défendre de porter à
mes lèvres l'empreinte du sang d'Edmée; puis, ayant jeté les yeux sur
l'écriture, je rendis la lettre en déclarant avec calme qu'elle était
de moi.
La lecture de cette lettre fut mon coup de grâce. La fatalité qui
semble ingénieuse à nuire à ses victimes, voulut (et peut-être une
main infâme contribua-t-elle à cette mutilation) que les passages qui
témoignaient de ma soumission et de mon respect fussent détruits.
Certaines allusions poétiques qui expliquaient et excusaient les
divagations exaltées furent illisibles. Ce qui sauta aux yeux et
s'empara de toutes les convictions, ce furent les lignes restées
intactes qui témoignèrent de la violence de ma passion et de
l'emportement de mes délires. Ce furent des phrases telles que
celles-ci: _J'ai parfois envie de me lever au milieu de la nuit et
d'aller vous tuer! Je l'aurais fait déjà cent fois, si j'étais
assuré de ne plus vous aimer quand vous serez morte. Ménagez-moi, car
il y a deux hommes en moi, et quelquefois le brigand d'autrefois règne
sur l'homme nouveau_, etc. Un sourire de délices passa sur les lèvres
de mes ennemis. Mes défenseurs furent démoralisés, et mon pauvre
sergent lui-même me regarda d'un air désespéré. Le public m'avait
déjà condamné.
Après cet incident, l'avocat du roi eut beau jeu à déclamer un
réquisitoire fulminant, dans lequel il me présenta comme un pervers
incurable, comme un rejeton maudit d'une souche maudite, comme un
exemple de la fatalité des méchants instincts; et, après s'être
évertué à faire de moi un objet d'horreur et d'épouvante, il essaya,
pour se donner un air d'impartialité et de générosité, de provoquer
en ma faveur la compassion des juges; il voulut prouver que je n'étais
pas maître de moi-même; que ma raison, bouleversée dès l'enfance par
des spectacles atroces et des principes de perversité, n'était pas
complète et n'aurait jamais pu l'être, quels qu'eussent été les
circonstances et le développement de mes passions. Enfin, après avoir
fait de la philosophie et de la rhétorique, au grand plaisir des
assistants, il conclut contre moi à la peine d'interdiction et de
réclusion à perpétuité.
Quoique mon avocat fût un homme de cœur et de tête, la lettre l'avait
tellement surpris, l'auditoire était si mal disposé pour moi, la cour
donnait publiquement de telles marques d'incrédulité et d'impatience
en l'écoutant (habitude indécente qui s'est perpétuée sur les
sièges de la magistrature de ce pays), que son plaidoyer fut pâle.
Tout ce qu'il parut fondé à demander avec force fut un supplément
d'instruction. Il se plaignit de ce que toutes les formalités n'avaient
pas été remplies, de ce que la justice n'avait pas suffisamment
éclairé toutes les parties de l'affaire, de ce qu'on se hâtait de
juger une cause dont plusieurs circonstances étaient encore
enveloppées de mystère. Il demanda que les médecins fussent appelés
à s'expliquer sur la possibilité de faire entendre Mlle de Mauprat. Il
démontra que la plus importante, la seule importante déposition était
celle de Patience, et que Patience pouvait se présenter au premier jour
et me disculper. Il demanda enfin qu'on fît des recherches pour
retrouver le moine quêteur dont la ressemblance avec les Mauprat
n'avait pas encore été expliquée et avait été affirmée par des
témoins dignes de foi. Il fallait, selon lui, savoir ce qu'était
devenu Antoine de Mauprat et faire expliquer le trappiste à cet égard.
Il se plaignit hautement de ce qu'on l'avait privé de tous ces moyens
de défense en refusant tout délai, et il eut la hardiesse de faire
entendre qu'il y avait de mauvaises passions intéressées à la marche
aveugle et rapide d'une telle procédure. Le président le rappela à
l'ordre; l'avocat du roi répliqua victorieusement que toutes les
formalités étaient remplies, que la cour était suffisamment
éclairée, que la recherche du moine quêteur était une puérilité de
mauvais goût, que Jean de Mauprat avait prouvé la mort de son dernier
frère, arrivée plusieurs années auparavant. La cour se retira pour
délibérer, et, au bout d'une demi-heure, elle rentra et rendit contre
moi un arrêt qui me condamnait à la peine capitale.