L'auditoire fut encore plus nombreux que la première fois. La garde fut
forcée aux portes du prétoire, et la foule envahit jusqu'aux fenêtres
du manoir de Jacques Cœur, aujourd'hui l'hôtel de ville. J'étais fort
troublé, cette fois, quoique j'eusse la force et la fierté de n'en
rien laisser paraître. Je m'intéressais désormais au succès de ma
cause, et, les espérances que j'avais conçues ne semblant pas devoir
se réaliser, j'éprouvais un malaise indicible, une fureur concentrée,
une sorte de haine contre ces hommes qui n'ouvraient pas les yeux sur
mon innocence et contre ce Dieu qui semblait m'abandonner.
Dans cet état violent, je fis un tel travail sur moi-même pour
paraître calme, que je m'aperçus à peine de ce qui se passait autour
de moi. Je retrouvai ma présence d'esprit pour répondre dans les
mêmes termes que la première fois à mon nouvel interrogatoire. Puis
un crêpe funèbre sembla s'étendre sur ma tête; un anneau de fer me
serrait le front, je sentais un froid de glace dans mes orbites, je ne
voyais plus que moi-même, et je n'entendais que des bruits vagues et
incompréhensibles. Je ne sais ce qui se passa; je ne sais si l'on
annonça l'apparition qui me frappa subitement. Je me souviens seulement
qu'une porte s'ouvrit derrière le tribunal, qu'Arthur s'avança
soutenant une femme voilée, qu'il lui ôta son voile après l'avoir
fait asseoir sur un large fauteuil que les huissiers roulèrent vers
elle avec empressement, et qu'un cri d'admiration remplit l'auditoire
lorsque la beauté pâle et sublime d'Edmée lui apparut.
En ce moment, j'oubliai et la foule et le tribunal, et ma cause et
l'univers entier. Je crois qu'aucune force humaine n'aurait pu s'opposer
à mon élan impétueux. Je me précipitai comme la foudre au milieu de
l'enceinte, et, tombant aux pieds d'Edmée, j'embrassai ses genoux avec
effusion. On m'a dit que ce mouvement entraîna le public et que presque
toutes les dames fondirent en larmes. Les jeunes élégants n'osèrent
railler; les juges furent émus. La vérité eut un instant de triomphe
complet.
Edmée me regarda longtemps. L'insensibilité de la mort était sur son
visage. Il ne semblait pas qu'elle pût jamais me reconnaître.
L'assemblée attendait dans un profond silence qu'elle exprimât sa
haine ou son affection pour moi. Tout à coup elle fondit en larmes,
jeta ses bras autour de mon cou et perdit connaissance. Arthur la fit
emporter aussitôt; il eut de la peine à me faire retourner à ma
place. Je ne savais plus où j'étais ni de quoi il s'agissait; je
m'attachais à la robe d'Edmée, je voulais la suivre. Arthur,
s'adressant à la cour, demanda qu'on fît constater de nouveau l'état
de la malade par les médecins qui l'avaient examinée dans la matinée.
Il demanda et obtint qu'Edmée fût de nouveau appelée en témoignage
et confrontée avec moi lorsque la crise qu'elle subissait en cet
instant serait passée.
--Cette crise n'est pas grave, dit-il; Mlle de Mauprat en a éprouvé
plusieurs du même genre ces jours derniers et pendant son voyage. À la
suite de chacun de ces accès, ses facultés intellectuelles ont pris un
développement de plus en plus heureux.
--Allez donner vos soins à la malade, dit le président. Elle sera
rappelée dans deux heures, si vous croyez que ce temps suffise pour
mettre fin à son évanouissement. En attendant, la cour entendra le
témoin à la requête duquel le premier jugement n'a point reçu
l'exécution.
Arthur se retira, et Patience fut introduit. Il était vêtu proprement;
mais, après avoir dit quelques paroles, il déclara qu'il lui était
impossible de continuer si on ne lui permettait pas d'ôter son habit.
Cette toilette d'emprunt le gênait tellement et lui semblait si lourde,
qu'il suait à grosses gouttes. Il attendit à peine un signe
d'adhésion accompagné d'un sourire de mépris que lui fit le
président, pour jeter à terre ces insignes de la civilisation, et,
abaissant avec soin les manches de sa chemise sur ses bras nerveux, il
parla à peu près ainsi:
--Je dirai la vérité, toute la vérité. Je lève la main une seconde
fois, car j'ai à dire des choses qui se contredisent et que je ne peux
pas m'expliquer moi-même. Je jure devant Dieu et devant les hommes que
je dirai ce que je sais, comme je le sais, sans être influencé pour ni
contre personne.
Il leva sa large main et se tourna vers le peuple avec une confiance
naïve, comme pour lui dire: «Vous voyez tous que je jure, et vous
savez que l'on peut croire en moi.»
Cette confiance de sa part n'était pas mal fondée. On s'était
beaucoup occupé, depuis l'incident du premier jugement, de cet homme
extraordinaire qui avait parlé devant le tribunal avec tant d'audace et
harangué le peuple en sa présence. Cette conduite inspirait beaucoup
de curiosité et de sympathie à tous les démocrates et _philadelphes._
Les œuvres de Beaumarchais avaient, auprès des hautes classes, un
succès qui vous expliquera comment Patience, en opposition avec toutes
les puissances de la province, se trouvait soutenu et applaudi par tout
ce qui se piquait d'un esprit élevé. Chacun croyait voir en lui Figaro
sous une forme nouvelle. Le bruit de ses vertus privées s'était
répandu; car vous vous souvenez que, durant mon séjour en Amérique,
Patience s'était fait connaître aux habitants de la Varenne et avait
échangé sa réputation de sorcier contre celle de bienfaiteur. On lui
avait donné le surnom de _grand juge_, parce qu'il intervenait
volontiers dans les différends et les terminait à la satisfaction de
chacun avec une bonté et une habileté admirables.
Il parla cette fois d'une voix haute et pénétrante; il avait dans la
voix plusieurs belles cordes. Son geste était lent ou animé selon la
circonstance, toujours noble et saisissant; sa figure courte et
socratique était toujours belle d'expression. Il avait toutes les
qualités de l'orateur; mais il ne mettait à les produire aucune
vanité. Il parla d'une manière claire et concise qu'il avait acquise
nécessairement dans son commerce récent avec les hommes et dans la
discussion de leurs intérêts positifs.
--Quand Mlle de Mauprat reçut le coup, dit-il, j'étais à dix pas tout
au plus; mais le taillis est si épais dans cet endroit, que je ne
pouvais rien voir à deux pas de moi. On m'avait engagé à faire la
chasse. Cela ne m'amusait guère. Me retrouvant près de la tour Gazeau,
que j'ai habitée pendant vingt ans, j'eus envie de revoir mon ancienne
cellule, et j'y arrivais à grands pas quand j'entendis le coup. Cela ne
m'effraya pas du tout: c'était si naturel qu'on fît du bruit dans une
battue! Mais, quand je fus sorti du fourré, c'est-à-dire environ deux
minutes après, je trouvai Edmée (pardonnez-moi, j'ai l'habitude de
l'appeler comme cela, je suis avec elle comme qui dirait une sorte de
père nourricier), je trouvai Edmée à genoux par terre, blessée,
ainsi qu'on vous la dit, et tenant encore la bride de son cheval, qui se
cabrait. Elle ne savait pas si elle avait peu ou beaucoup de mal, mais
elle avait son autre main sur la poitrine et disait:
«--Bernard, c'est affreux! je ne vous aurais jamais cru capable de me
tuer. Bernard, où êtes-vous? Venez me voir mourir. Vous tuez mon
père!»
Elle tomba tout à fait en disant cela et lâcha la bride de son cheval.
Je m'élançai vers elle.
«--Ah! tu l'as vu, Patience? me dit-elle. N'en parle pas, ne dis pas à
mon père...»
Elle étendit les bras, son corps se roidit; je la crus morte, et elle
ne parla plus que dans la nuit, après qu'on eut retiré les balles de
sa poitrine.
--Vîtes-vous alors Bernard de Mauprat?
--Je le vis sur le lieu de l'événement, au moment où Edmée perdit
connaissance et sembla rendre l'âme; il était comme fou. Je crus que
c'était le remords qui l'accablait; je lui parlai durement, je le
traitai d'assassin. Il ne répondit rien et s'assit à terre auprès de
sa cousine. Il resta là, abruti longtemps encore après qu'on l'eut
emportée. Personne ne songea à l'accuser; on pensait qu'il était
tombé de cheval, parce qu'on voyait son cheval courir au bord de
l'étang; on crut que sa carabine s'était déchargée en tombant. M.
l'abbé Aubert fut le seul qui entendit accuser M. Bernard d'avoir
assassiné sa cousine. Les jours suivants, Edmée parla; mais ce ne fut
pas toujours en ma présence, et, d'ailleurs, depuis ce moment, elle eut
presque toujours le délire. Je soutiens qu'elle n'a confié à personne
(à Mlle Leblanc moins qu'à personne) ce qui s'était passé entre elle
et M. de Mauprat avant le coup de fusil. Elle ne me l'a pas confié plus
qu'aux autres. Dans les moments bien rares où elle avait sa tête, elle
répondait à nos questions que certainement Bernard ne l'avait pas fait
exprès, et, plusieurs fois même, durant les trois premiers jours, elle
demanda à le voir. Mais, quand elle avait la fièvre, elle criait:
«--Bernard! Bernard! vous avez commis un grand crime, vous avez tué
mon père!»
C'était là son idée; elle croyait réellement que son père était
mort, et elle l'a cru longtemps. Elle a donc dit très peu de chose qui
ait de la valeur. Tout ce que Mlle Leblanc lui a fait dire est faux. Au
bout de trois jours, elle a cessé de dire des paroles intelligibles,
et, au bout de huit jours, sa maladie a tourné à un silence complet.
Elle a chassé Mlle Leblanc depuis sept jours qu'elle a retrouvé sa
raison, ce qui prouverait bien quelque chose contre cette fille de
chambre. Voilà ce que j'ai à dire contre M. de Mauprat. Il ne tenait
qu'à moi de le taire; mais, ayant autre chose à dire encore, j'ai
voulu révéler toute la vérité.
Patience fit une pause; l'auditoire et la cour elle-même, qui
commençait à s'intéresser à moi et à perdre l'âcreté de ses
préventions, restèrent comme atterrés d'une déposition si
différente de celle qu'on attendait.
Patience reprit la parole.
--Je suis resté convaincu pendant plusieurs semaines, dit-il, du crime
de Bernard. Et puis j'ai beaucoup réfléchi à cela; je me suis dit
bien des fois qu'un homme aussi bon et aussi instruit que l'était
Bernard, un homme dont Edmée faisait tant d'estime, et que M. le
chevalier de Mauprat aimait comme son fils, un homme enfin qui avait
tant d'idées sur la justice et sur la vérité, ne pouvait pas, du jour
au lendemain, devenir un scélérat. Et puis il m'est venu à l'idée
que ce pouvait bien être quelque autre Mauprat qui eût fait le coup.
Je ne parle pas de celui qui est trappiste, ajouta-t-il, en cherchant
dans l'auditoire Jean de Mauprat, qui n'y était pas; je parle de celui
dont la mort n'a pas été constatée, quoique la cour ait cru devoir
passer outre et en croire sur parole M. Jean de Mauprat.
--Témoin, dit le président, je vous ferai observer que vous n'êtes
ici ni pour servir d'avocat à l'accusé ni pour réviser les arrêts de
la cour. Vous devez dire ce que vous savez du fait, et non ce que vous
préjugez du fond de l'affaire.
--Possible, répondit Patience. Il faut pourtant que je dise pourquoi je
n'ai pas voulu témoigner la première fois contre Bernard, n'ayant à
fournir que des preuves contre lui, et n'ayant pas foi à ces preuves
mêmes.
--On ne vous le demande pas pour le moment. Ne vous écartez pas de
votre déposition.
--Un instant! j'ai mon honneur à défendre, j'ai ma propre conduite à
expliquer, s'il vous plaît.
--Vous n'êtes pas l'accusé, vous n'avez pas lieu à plaider votre
propre cause. Si la cour juge à propos de vous poursuivre pour votre
désobéissance, vous aviserez à vous défendre; mais il n'est pas
question de cela maintenant.
--Il est question de faire savoir à la cour si je suis un honnête
homme ou un faux témoin. Pardon! il me semble que cela fait quelque
chose à l'affaire; la vie de l'accusé en dépend; la cour ne peut pas
regarder cela comme indifférent.
--Parlez, dit l'avocat du roi, et tâchez de garder le respect que vous
devez à la cour.
--Je n'ai pas envie d'offenser la cour, reprit Patience; je dis
seulement qu'un homme peut se soustraire aux ordres de la cour par des
raisons de conscience que la cour peut condamner légalement, mais que
chaque juge en particulier peut comprendre et excuser. Je dis donc que
je n'ai pas senti en moi-même que Bernard de Mauprat fût coupable; mes
oreilles seules le savaient; ce n'était pas assez pour moi.
Excusez-moi, messieurs, je suis juge, moi aussi. Enquérez-vous de moi!
dans mon village, on m'appelle le _grand juge._ Quand mes concitoyens me
prient de prononcer sur une querelle de cabaret ou sur la limite d'un
champ, je n'écoute pas tant leur sentiment que le mien. On a d'autres
notions sur les gens qu'un fait tout court. Il y en a beaucoup d'autres
qui servent à démontrer la vérité ou la fausseté du dernier qu'on
leur impute. Ainsi, ne pouvant croire que Bernard fut un assassin et
ayant entendu témoigner à plus de dix personnes, que je regarde comme
incapables de faux serment, qu'un moine _fait en manière de Mauprat_
avait couru le pays, ayant moi-même vu le dos et le froc de ce moine
passer à Pouligny le matin de l'événement, j'ai voulu savoir s'il
était dans la Varenne et j'ai su qu'il y était encore, c'est-à-dire
qu'après l'avoir quittée, il y était revenu aux environs du jugement
du mois dernier, et, qui plus est, qu'il avait accointance avec M. Jean
de Mauprat. Quel est donc ce moine? me disais-je; pourquoi sa figure
fait-elle peur à tous les habitants du pays? Qu'est-ce qu'il fait dans
la Varenne? S'il est du couvent des carmes, pourquoi n'en porte-t-il pas
l'habit? S'il est de l'ordre de M. Jean, pourquoi n'est-il pas logé
avec lui aux Carmes? S'il est quêteur, pourquoi, après avoir fait sa
quête, ne va-t-il pas plus loin, plutôt que de revenir importuner les
gens qui lui ont donné la veille? S'il est trappiste et qu'il ne
veuille pas rester aux Carmes comme l'autre, pourquoi ne retourne-t-il
pas dans son couvent? Qu'est-ce donc que ce moine vagabond? et pourquoi
M. Jean de Mauprat, qui a dit à plusieurs personnes ne pas le
connaître, le connaît-il si bien, qu'ils déjeunent de temps en temps
ensemble, dans un cabaret à Crevant? J'ai donc voulu alors que ma
déposition fût faite, même dût-elle nuire en partie à Bernard, afin
d'avoir le droit de dire ce que je vous dis là, même quand cela ne
servirait à rien. Mais comme, vous autres, vous ne donnez jamais le
temps aux témoins de chercher à s'éclairer sur ce qu'ils ont à
croire, je suis reparti tout de suite pour mes bois, où je vis à la
manière des renards, me promettant de n'en pas sortir tant que je
n'aurais pas découvert ce que ce moine fait dans le pays. Je me suis
donc mis sur sa piste et j'ai découvert ce qu'il est: il est l'assassin
d'Edmée de Mauprat, il s'appelle Antoine de Mauprat.
Cette révélation causa un grand mouvement dans la cour et dans
l'auditoire. Tous les regards cherchèrent Jean de Mauprat, dont la
figure ne parut point.
--Quelles sont vos preuves? dit le président.
--Je vais vous les dire, répondit Patience. Sachant par la cabaretière
de Crevant, à qui j'ai eu occasion de rendre service, que les deux
trappistes déjeunaient chez elle de temps en temps, comme je vous l'ai
dit, j'ai été me loger à une demi-lieue de là, dans un ermitage
qu'on appelle le _Trou aux Fades_, et qui est au milieu des bois,
abandonné au premier venu, logis et mobilier. C'est une caverne dans le
rocher, avec une grosse pierre pour s'asseoir et rien avec. Je vécus
là deux jours de racines et d'un morceau de pain qu'on m'apportait de
temps en temps du cabaret. Il n'est pas dans mes principes de demeurer
dans un cabaret. Le troisième jour, le petit garçon de la cabaretière
vint m'avertir que les deux moines allaient se mettre à table. J'y
courus et je me cachai dans un cellier qui touche au jardin. La porte de
ce cellier est ombragée d'un pommier, sous lequel ces messieurs
déjeunaient en plein air. M. Jean était sobre; l'autre mangeait comme
un carme et buvait comme un cordelier. J'entendis et je vis tout à mon
aise.
«--Il est temps que cela finisse, disait Antoine, que je reconnus fort
bien en le voyant boire et en l'entendant jurer, je suis las du métier
que vous me faites faire. Donnez-moi asile chez les carmes ou je fais du
bruit.
«--Et quel bruit pouvez-vous faire qui ne vous conduise à la roue,
_lourde bête?_ lui répondit M. Jean. Soyez sûr que vous ne mettrez
pas les pieds aux Carmes; je ne me soucie pas de me voir inculpé dans
un procès criminel, car on vous découvrirait là au bout de trois
heures.
«--Pourquoi donc, s'il vous plaît? Vous leur faites bien croire que
vous êtes un saint!
«--Je suis capable de me conduire comme un saint, et vous vous
conduisez comme un imbécile. Est-ce que vous pouvez vous tenir une
heure de jurer et de casser les pots après dîner!
«--Dites donc, _Népomucène_, est-ce que vous espéreriez sortir de
là bien net, si j'avais une affaire criminelle? reprit l'autre.
«--Qui sait? répondit le trappiste: je n'ai point pris part à votre
folie ni conseillé rien de ce genre.
«--Ah! ah! le bon apôtre! s'écria Antoine en se renversant de rire
sur sa chaise, vous en êtes bien content, à présent que cela est
fait. Vous avez toujours été lâche, et, sans moi, vous n'auriez
imaginé rien de mieux que d'aller vous faire trappiste, pour singer la
dévotion et venir ensuite vous faire absoudre du passé, afin d'avoir
le droit de tirer un peu d'argent aux _casse-têtes_ de Sainte-Sévère.
Belle ambition, ma foi! que de crever sous un froc après s'être gêné
toute sa vie et n'avoir pris que la moitié de tous les plaisirs, encore
en se cachant comme une taupe! Allez, allez, quand on aura pendu le
gentil Bernard, que la belle Edmonde sera morte, et que le vieux
casse-cou aura rendu ses grands os à la terre, quand nous hériterons
de cette jolie fortune-là, vous trouverez que c'est là un joli coup de
Jarnac: se défaire de trois à la fois! Il m'en coûtera bien un peu de
faire le dévot, moi qui n'ai pas les habitudes du couvent et qui ne
sais pas porter l'habit: aussi je jetterai le froc aux orties, et je me
contenterai de bâtir une chapelle à la Roche-Mauprat et d'y communier
quatre fois l'an.
«--Tout ce que vous avez fait là est une sottise et une infamie!
«--Ouais! ne parlez pas d'infamie, mon doux frère, ou je vais vous
faire avaler cette bouteille toute cachetée!
«--Je dis que c'est une sottise et que, si cela réussit, vous devez
une belle chandelle à la Vierge; si cela ne réussit pas, je m'en lave
les mains, entendez-vous? Quand j'étais caché dans la chambre secrète
du donjon, et que j'ai entendu Bernard conter à son valet, après
souper, qu'il perdait l'esprit pour la belle Edmée, je vous ai dit en
l'air qu'il y aurait là un joli coup à faire; et, comme une brute,
vous avez pris la chose au sérieux, vous avez été, sans me consulter
et sans attendre un moment favorable, exécuter une chose qui voulait
être pesée et mûrie.
«--Le moment favorable, cœur de lièvre que vous êtes! et où donc
l'aurais-je trouvé? _L'occasion fait le larron._ Je me vois surpris par
la chasse au milieu du bois; je me cache dans la maudite tour Gazeau; je
vois arriver mes deux tourtereaux; j'entends une conversation à crever
de rire, Bernard larmoyant, la fille faisant la fière; Bernard se
retire comme un sot, sans avoir fait métier d'homme; je me trouve sur
moi, le bon Dieu sait comment, un scélérat de pistolet tout chargé.
_Paf!_...
«--Taisez-vous, bête sauvage! dit l'autre tout effrayé; parle-t-on de
ces choses-là dans un cabaret? Tenez votre langue, malheureux! ou je ne
vous verrai plus.
«--Il faudra pourtant bien que vous me voyiez, mon doux frère, quand
j'irai sonner et faire carillon à la porte des Carmes.
«--Vous n'y viendrez pas, ou je vous dénonce.
«--Vous ne me dénoncerez pas, car j'en sais trop long sur votre
compte.
«--Je ne vous crains pas, j'ai fait mes preuves; j'ai expié mes
péchés.
«--Hypocrite!
«--Allons, taisez-vous, insensé, dit l'autre; il faut que je vous
quitte. Voilà de l'argent.
«--_Tout cela!_
«--Que voulez-vous que vous donne un religieux? Croyez-vous que je sois
riche?
«--Vos carmes le sont, et vous en faites ce que vous voulez.
«--Je pourrais vous donner davantage que je ne le ferais pas. Vous
n'auriez pas plus tôt deux louis, que vous feriez des débauches et un
bruit qui vous trahiraient.
«--Et, si vous voulez que je quitte le pays pour quelque temps, avec
quoi voulez-vous que je voyage?
«--Ne vous ai-je pas déjà donné trois fois de quoi partir, et
n'êtes-vous pas revenu après avoir bu tout ce que vous aviez dans le
premier mauvais lieu à la frontière de la province? Votre impudence me
révolte, après les dépositions qu'on a faites contre vous, quand la
maréchaussée a l'éveil, quand Bernard fait réviser son jugement, et
que vous allez être découvert!
«--Mon frère, c'est à vous d'y veiller; vous menez les carmes, les
carmes mènent l'évêque, Dieu sait pour quelle petite folie qui a
été faite de compagnie, en grand secret, après souper, dans leur
couvent...»
Ici, le président interrompit le récit de Patience.
--Témoin, dit-il, je vous rappelle à l'ordre; vous outragez la vertu
d'un prélat par le récit scandaleux d'une telle conversation.
--Nullement, répondit Patience, je rapporte les invectives d'un
crapuleux et d'un assassin contre le prélat; je n'en prends rien sur
moi, et chacun ici sait le cas qu'il a à en faire; mais, si vous le
voulez, je n'en dirai pas davantage sur ce sujet. Il y eut encore un
assez long débat. Le vrai trappiste voulait faire partir le faux
trappiste, et celui-ci s'obstinait à rester, disant que, s'il n'était
pas sur les lieux, son frère le ferait arrêter aussitôt après que
Bernard aurait la tête tranchée, afin d'avoir l'héritage à lui tout
seul. Jean, poussé à bout, le menaça sérieusement de le dénoncer et
de le livrer à la justice.
«--Baste! vous vous en garderez bien, après tout, reprit Antoine; car
si Bernard est absous, adieu l'héritage.»
C'est ainsi qu'ils se séparèrent. Le vrai trappiste s'en alla fort
soucieux, l'autre s'endormit les coudes sur la table. Je sortis de ma
cachette pour procéder à son arrestation. C'est dans ce moment que la
maréchaussée, qui est à mes trousses depuis longtemps pour me forcer
à venir témoigner, me mit la main au collet. J'eus beau désigner le
moine comme l'assassin d'Edmée, on ne voulut pas me croire, et on me
dit qu'on n'avait pas d'ordre contre lui. Je voulais ameuter le village,
on m'empêcha de parler; on m'amena ici de brigade en brigade comme un
déserteur, et, depuis huit jours, je suis au cachot, sans qu'on daigne
faire droit à mes réclamations. Je n'ai même pu voir l'avocat de M.
Bernard et lui faire savoir que j'étais en prison; c'est tout à
l'heure seulement que le geôlier est venu me dire qu'il fallait
endosser un habit et _comparoir._ Je ne sais pas si tout cela est dans
les formes de la justice; mais ce qu'il y a de certain, c'est que
l'assassin aurait pu être arrêté et qu'il ne l'est pas, et qu'il ne
le sera pas si vous ne vous assurez de la personne de M. Jean de Mauprat
pour l'empêcher d'avertir, je ne dis pas son complice, mais son
protégé. Je fais serment que dans tout ce que j'ai entendu M. Jean de
Mauprat est à l'abri de tout soupçon de complicité; quant à l'action
de laisser livrer à la rigueur des lois un innocent et de vouloir
sauver un coupable au point de feindre sa mort par de faux témoignages
et de faux actes...
Patience, voyant que le président allait encore l'interrompre, se hâta
de terminer son discours en disant:
--Quant à cela, messieurs, il appartient à vous et non à moi de le
juger.