Je fus immédiatement enfermé dans la prison de la prévôté, à la
Châtre; le lieutenant criminel au bailliage d'Issoudun prit en main
l'assassinat de Mlle de Mauprat et obtint permission de faire publier un
monitoire le lendemain. Il se rendit au village de Sainte-Sévère et
dans les fermes des environs du bois de la Curat, où l'événement
s'était passé, et reçut les dépositions de plus de trente témoins.
Je fus décrété de prise de corps huit jours après mon arrestation.
Si j'avais eu l'esprit assez libre, ou si quelqu'un se fût intéressé
à moi, cette infraction à la loi et beaucoup d'autres, qui eurent lieu
durant le procès, auraient pu être hardiment invoquées en ma faveur
et eussent prouvé qu'une haine cachée présidait aux poursuites. Dans
tout le cours de l'affaire, une main invisible dirigea tout avec une
célérité et une âpreté implacables.
La première instruction n'avait produit qu'une seule charge contre moi,
celle de Mlle Leblanc. Tandis que tous les chasseurs déclaraient ne
rien savoir et n'avoir aucune raison de regarder cet accident comme un
meurtre volontaire, Mlle Leblanc, qui me haïssait de longue main pour
quelques plaisanteries que je m'étais permises sur son compte, et qui,
d'ailleurs, avait été gagnée, comme on l'a su depuis, déclara
qu'Edmée, au sortir de son premier évanouissement, étant sans fièvre
et raisonnant fort bien, lui avait confié, en lui recommandant le
secret, qu'elle avait été insultée, menacée, jetée à bas de son
cheval et enfin assassinée par moi. Cette méchante fille, s'emparant
des révélations qu'Edmée avait faites dans la fièvre, composa assez
habilement un récit complet et l'embellit de toutes les richesses de sa
haine. Dénaturant les paroles vagues et les impressions délirantes de
sa maîtresse, elle affirma par serment qu'Edmée m'avait vu diriger le
canon de ma carabine sur elle en disant: «Je te l'ai promis, tu ne
mourras que de ma main.»
Saint-Jean, interrogé le même jour, déclara ne rien savoir que ce que
Mlle Leblanc lui avait raconté dans la soirée, et son récit fut
exactement conforme à la déposition précédente. Saint-Jean était un
honnête homme, mais froid et borné. Par amour de la ponctualité, il
n'omit aucun des renseignements oiseux qui pouvaient être mal
interprétés contre moi. Il assura que j'avais toujours été bizarre,
brouillon, fantasque; que j'étais sujet à des maux de tête durant
lesquels je ne me connaissais plus; qu'en proie plusieurs fois déjà à
des crises nerveuses, j'avais parlé de sang et de meurtre à une
personne que je croyais toujours voir; enfin que j'étais d'un
caractère tellement emporté, que j'étais _capable de jeter n'importe
quoi à la tête d'une personne, quoique pourtant je ne me fusse jamais
porté, à sa connaissance, à aucun excès de ce genre._ Telles sont
souvent les dépositions qui décident de la vie et de la mort en
matière criminelle.
Patience fut introuvable le jour de cette enquête. L'abbé déclara
qu'il avait des idées si incertaines sur l'événement, qu'il subirait
toutes les peines infligées aux témoins récalcitrants plutôt que de
s'expliquer avant un plus ample informé. Il engagea le lieutenant
criminel à lui donner du temps, promettant sur l'honneur de ne pas se
dérober à l'action de la justice, et représentant qu'il pouvait
acquérir au bout de quelques jours, par l'examen des choses, une
conviction quelconque; et en ce cas il s'engageait à s'expliquer
nettement, soit pour, soit contre moi. Ce délai fut accordé.
Marcasse dit que, si j'étais l'auteur des blessures de Mlle de Mauprat,
ce dont il commençait à douter beaucoup, j'en étais du moins l'auteur
involontaire. Il engageait son honneur et sa vie sur cette assertion.
Tel fut le résultat de la première information. Elle fut continuée à
différentes reprises les jours suivants, et plusieurs faux témoins
affirmèrent qu'ils m'avaient vu assassiner Mlle de Mauprat, après
avoir vainement essayé de la faire céder à mes désirs.
Un des plus funestes moyens de l'ancienne procédure était le
monitoire; on appelait ainsi un avertissement par voie de prédication,
lancé par l'évêque et proclamé par tous les curés, aux habitants de
leur paroisse, enjoignant de rechercher et de révéler tous les faits
qui viendraient à leur connaissance sur le crime dont on informait. Ce
moyen était un reflet adouci du principe inquisitorial qui régnait
plus ouvertement dans d'autres contrées. La plupart du temps, le
monitoire, institué d'ailleurs pour perpétuer au nom de la religion
l'esprit de délation, était un chef-d'œuvre d'atrocité ridicule; on
y supposait souvent le crime et toutes les circonstances imaginaires que
la passion des plaignants avait besoin de prouver; c'était la
publication d'un thème tout fait sur lequel, pour gagner quelque
argent, le premier coquin venu pouvait faire une déposition mensongère
dans l'intérêt du plus offrant... Le monitoire avait pour effet
inévitable, quand la rédaction en était partiale, de soulever contre
l'accusé la haine publique. Les dévots surtout, recevant du clergé
leur opinion toute faite, poursuivaient la victime avec acharnement, et
c'est ce qui eut lieu pour moi, d'autant plus que le clergé de la
province joua en ceci un autre rôle occulte qui faillit décider de mon
sort.
L'affaire, portée en cour criminelle au présidial de Bourges, fut
instruite en très peu de jours.
Vous pouvez imaginer le sombre désespoir auquel je fus en proie. Edmée
était dans un état de plus en plus déplorable, sa raison était
complètement égarée. J'étais sans inquiétude sur l'issue du
procès; je ne pensais pas qu'il fût possible de me convaincre d'un
crime que je n'avais pas commis; mais que m'importaient l'honneur et la
vie si Edmée ne devait pas retrouver la faculté de me réhabiliter
vis-à-vis d'elle-même? Je la considérais comme morte, morte en me
maudissant! Aussi j'étais irrévocablement décidé à me tuer
aussitôt après mon arrêt, quel qu'il fût. Je m'imposais comme un
devoir de subir la vie jusque-là et de faire ce qui serait nécessaire
pour le triomphe de la vérité; mais j'étais accablé d'une telle
stupeur, que je ne m'informais pas même de ce qu'il y avait à faire.
Sans l'esprit et le zèle de mon avocat, sans le dévouement admirable
de Marcasse, mon incurie m'eût abandonné au sort le plus funeste.
Marcasse passait toutes ses journées à courir et à s'employer pour
moi. Le soir, il venait se jeter sur une botte de paille au pied de mon
lit de sangle; et, après m'avoir donné des nouvelles d'Edmée et de
mon oncle, qu'il allait voir tous les jours, il me racontait le
résultat de ses démarches. Je lui serrais la main avec tendresse;
mais, la plupart du temps, absorbé par ce qu'il venait de me dire sur
Edmée, je ne l'entendais point sur le reste.
Cette prison de la Châtre, ancienne forteresse des Elevains de Lombaud,
seigneurs de la province, ne consistait plus alors qu'en une formidable
tour carrée, noircie par les siècles et plantée sur le roc au revers
d'un ravin où l'Indre forme un vallon étroit, sinueux et riche de la
plus belle végétation. La saison était magnifique. Ma chambre,
placée au plus haut de la tour, recevait les rayons du soleil levant,
qui projetait, d'un horizon à l'autre, les ombres grêles et
gigantesques d'un triple rideau de peupliers. Jamais paysage plus riant,
plus frais et plus pastoral ne s'offrit aux regards d'un prisonnier;
mais de quoi pouvais-je jouir? Il y avait des paroles de mort et
d'outrage dans toutes les brises qui passaient dans les violiers de la
muraille crevassée. Chaque son rustique, chaque refrain de cornemuse
qui montait vers moi, semblaient renfermer une insulte ou signaler un
profond mépris pour ma douleur. Il n'y avait pas jusqu'au bêlement des
troupeaux qui ne me parût l'expression de l'oubli et de
l'indifférence.
Marcasse avait depuis quelque temps une idée fixe: il pensait qu'Edmée
avait été assassinée par Jean de Mauprat. Cela pouvait être; mais,
comme je n'avais à cet égard aucune probabilité à faire valoir, je
lui imposai silence dès qu'il m'en parla. Il ne me convenait pas de
chercher à me disculper aux dépens d'autrui. Quoique Jean de Mauprat
fût capable de tout, il était possible que la pensée ne lui fût
jamais venue de commettre ce crime, et, n'ayant pas entendu parler de
lui depuis plus de six semaines, il me semblait qu'il y aurait eu de la
lâcheté à l'inculper. Je persistais à croire qu'un des chasseurs de
la battue avait tiré sur Edmée par mégarde et qu'un sentiment de
crainte et de honte l'empêchait d'avouer son malheur. Marcasse eut le
courage d'aller voir tous ceux qui avaient pris part à cette chasse, et
de les supplier, avec toute l'éloquence dont le ciel l'avait doué, de
ne pas craindre le châtiment d'un meurtre involontaire et de ne pas
laisser charger un innocent à leur place. Toutes ces démarches furent
sans résultat, et les réponses d'aucun des chasseurs ne purent laisser
à mon pauvre ami l'espérance de trouver là une révélation du
mystère qui nous enveloppait.
Je fus transféré à Bourges, dans l'ancien château des ducs de Berry,
qui sert désormais de prison. Ce fut une grande douleur pour moi
d'être séparé de mon fidèle sergent. On lui eût permis de me
suivre; mais il craignait d'être arrêté bientôt, à la suggestion de
mes ennemis (car il persistait à me croire poursuivi par des haines
cachées), et de se trouver par là hors d'état de me servir. Il
voulait donc ne pas perdre un instant pour continuer ses recherches tant
qu'on ne l'_appréhenderait pas au corps._
Deux jours après mon installation à Bourges, Marcasse produisit un
acte dressé à sa réquisition par deux notaires de la Châtre, par
lequel, d'après les dépositions de dix témoins, on constatait qu'un
frère mendiant avait rôdé, tous les jours antérieurs à celui de
l'assassinat dans la Varenne, paru sur divers points à des distances
très rapprochées, et notamment couché à Notre-Dame de Pouligny la
veille de l'événement. Marcasse prétendait que ce moine était Jean
de Mauprat; deux femmes déposèrent qu'elles avaient cru le
reconnaître, soit pour Jean, soit pour Gaucher de Mauprat, qui lui
ressemblait beaucoup. Mais ce Gaucher était mort noyé dans un étang,
le lendemain de la prise du donjon, et toute la ville de la Châtre
ayant vu, le jour de l'assassinat d'Edmée, le trappiste conduire,
depuis le matin jusqu'au soir, avec le prieur des carmes, la procession
et les offices au pèlerinage de Vaudevant, ces dépositions, loin de
m'être favorables, firent le plus mauvais effet et jetèrent de
l'odieux sur ma défense. Le trappiste fit victorieusement prouver son
alibi, et le prieur des carmes l'aida à répandre que j'étais un
infâme scélérat. Ce fut un temps de triomphe pour Jean de Mauprat; il
disait hautement qu'il était venu se remettre à ses juges naturels
pour subir la peine due à ses fautes passées, et personne ne voulait
admettre la pensée de poursuivre un si saint homme. Le fanatisme qu'il
inspirait dans notre province éminemment dévote était tel, qu'aucun
magistrat n'eût osé braver l'opinion publique en faisant sévir contre
lui. Dans ses dépositions, Marcasse raconta l'apparition mystérieuse
et inexplicable du trappiste à la Roche-Mauprat, ses démarches pour
s'introduire auprès de M. Hubert et de sa fille, l'insolence qu'il
avait eue d'aller les effrayer jusque dans leurs appartements, et les
efforts du prieur des carmes pour obtenir de moi des sommes
considérables en faveur de ce personnage. Toutes ces dépositions
furent traitées comme un roman, car Marcasse avouait n'avoir été
témoin d'aucune des apparitions du trappiste, et ni le chevalier ni sa
fille n'étaient en état de témoigner. Mes réponses aux divers
interrogatoires que je subis confirmèrent, il est vrai, ces récits;
mais, comme je déclarai avec une parfaite sincérité que depuis deux
mois le trappiste ne m'avait donné aucun sujet d'inquiétude ou de
mécontentement, et comme je me refusai à lui attribuer le meurtre, il
sembla, pendant quelques jours, que le trappiste dût être à jamais
réhabilité dans l'opinion publique. Mon peu d'animosité contre lui
n'adoucit pourtant pas celle de mes juges. On usa des pouvoirs
arbitraires qu'avait la magistrature des temps passés, surtout au fond
des provinces, et on paralysa tous les moyens de mon avocat par une
précipitation féroce. Plusieurs personnages de robe que je ne veux pas
désigner se livrèrent sur mon compte, et publiquement, à des
déclamations qui eussent dû les faire récuser au tribunal de la
dignité et de la morale humaines. Ils intriguèrent auprès de moi pour
m'amener à des révélations et me promirent presque un arrêt
favorable si j'avouais au moins avoir blessé Mlle de Mauprat par
mégarde. Le mépris avec lequel je reçus ces ouvertures acheva de me
les aliéner. Étranger à toute intrigue, dans un temps où la justice
et la vérité ne pouvaient triompher sans l'intrigue, je fus la proie
de deux ennemis redoutables, le clergé et la robe: le premier, que
j'avais offensé dans la personne du prieur des carmes, et la seconde,
dont j'étais haï à cause des prétendants qu'Edmée avait repoussés,
et dont le plus rancuneux tenait de près au personnage le plus éminent
du présidial.
Néanmoins quelques hommes intègres auxquels j'étais à peu près
inconnu prirent intérêt à mon sort, en raison des efforts qui furent
faits pour me rendre odieux. L'un d'eux, M. E..., qui ne manquait pas
d'influence, car il était frère de l'intendant de la province et se
trouvait en rapport avec tous les délégués, me servit par les
excellents avis qu'il ouvrit pour jeter du jour sur cette affaire
embarrassante.
Patience eût pu servir mes ennemis sans le vouloir, par la conviction
où il était de ma culpabilité; mais il ne le voulait pas. Il avait
repris sa vie errante dans les bois, et, sans se cacher, il était
insaisissable. Marcasse était fort inquiet de ses intentions et ne
comprenait rien à sa conduite. Les cavaliers de la maréchaussée
étaient furieux de voir un vieillard se jouer d'eux sans sortir du
rayon de quelques lieues de pays. Je pense qu'avec les habitudes et la
constitution de ce vieillard, il eût pu vivre des années dans la
Varenne sans tomber entre leurs mains et sans éprouver le besoin de se
rendre, que l'ennui et l'effroi de la solitude suggèrent, la plupart du
temps, aux grands criminels eux-mêmes.