Après ce récit de la vie philosophique de Patience, rédigée par
l'homme d'aujourd'hui, continua Bernard après une pause, j'ai quelque
peine à retourner aux impressions bien différentes que reçut l'homme
d'autrefois en rencontrant le sorcier de la tour Gazeau. Je vais
m'efforcer cependant de ressaisir fidèlement mes souvenirs.
Ce fut un soir d'été qu'au retour d'une pipée où plusieurs petits
paysans m'avaient accompagné, je passai devant la tour Gazeau pour la
première fois. J'étais âgé d'environ treize ans; j'étais le plus
grand et le plus fort de mes compagnons, et, en outre, j'exerçais sur
eux, à la rigueur, l'ascendant de mes prérogatives seigneuriales.
C'était entre nous un mélange de familiarité et d'étiquette assez
bizarre. Parfois, quand l'ardeur de la chasse ou la fatigue de la
journée les gouvernait plus que moi, j'étais forcé de céder à leurs
avis, et déjà je savais me rendre à point comme le font les despotes,
afin de n'avoir jamais l'air d'être commandé par la nécessité; mais
j'avais ma revanche dans l'occasion, et je les voyais bientôt trembler
devant l'odieux nom de ma famille.
La nuit se faisait, et nous marchions gaiement, sifflant, abattant des
cormes à coups de pierre, imitant le cri des oiseaux, lorsque celui qui
marchait devant s'arrêta tout à coup, et, revenant sur ses pas,
déclara qu'il ne passerait pas par le sentier de la tour Gazeau, et
qu'il allait prendre à travers bois. Cet avis fut accueilli par deux
autres. Un troisième objecta que l'on risquait de se perdre si on
quittait le sentier, que la nuit était proche et que les loups étaient
en nombre.
--Allons, canaille! m'écriai-je d'un ton de prince en poussant le
guide, suis le sentier, et laisse-nous tranquilles avec tes sottises.
--_Non, moi_[1], dit l'enfant, je viens de voir le sorcier qui dit _des
paroles_ sur sa porte, et je n'ai pas envie d'avoir la fièvre toute
l'année.
--Bah! dit un autre, il n'est pas méchant avec tout le monde. Il ne
fait pas de mal aux enfants; et, d'ailleurs, nous n'avons qu'à passer
bien tranquillement sans lui rien dire; qu'est-ce que vous voulez qu'il
nous fasse?
--Oh! c'est bien, reprit le premier, si nous étions seuls!... Mais M.
Bernard est avec nous, nous sommes sûrs d'avoir _un sort._
--Qu'est-ce à dire, imbécile? m'écriai-je en levant le poing.
--Ce n'est pas ma faute, _monseigneur_, reprit l'enfant. Ce vieux
_chétif_ n'aime pas les _monsieu_, et il a dit qu'il voudrait voir M.
Tristan et tous ses enfants pendus au bout de la même branche.
--Il a dit cela? Bon! repris-je, avançons, et vous allez voir. Qui
m'aime me suive; qui me quitte est un lâche.
Deux de mes compagnons se laissèrent entraîner par la vanité. Tous
les autres feignirent de les imiter; mais, au bout de quatre pas, chacun
avait pris la fuite en s'enfonçant dans le taillis, et je continuai
fièrement ma route, escorté de mes deux acolytes. Le petit Sylvain,
qui allait le premier, ôta son chapeau du plus loin qu'il vit Patience,
et, lorsque nous fûmes vis-à-vis de lui, quoiqu'il eût la tête
baissée et qu'il semblât ne faire aucune attention à nous, l'enfant,
frappé de terreur, lui dit d'une voix tremblante:
--Bonsoir et bonne nuit, maître Patience!
Le sorcier, sortant de sa rêverie, tressaillit comme un homme qui
s'éveille, et je vis, non sans une certaine émotion, sa figure
basanée, à demi couverte d'une épaisse barbe grise. Sa grosse tête
était tout à fait dépouillée, et la nudité du front contrastait
avec l'épaisseur du sourcil, derrière lequel un œil rond et enfoncé
profondément dans l'orbite lançait des éclairs comme on en voit à la
fin de l'été derrière le feuillage pâlissant. C'était un homme de
petite taille, mais large des épaules et bâti comme un gladiateur. Il
était couvert de haillons orgueilleusement malpropres. Sa figure était
courte et commune comme celle de Socrate, et, si le feu du génie
brillait dans ses traits fortement accusés, il m'était impossible de
m'en apercevoir. Il me fit l'effet d'une bête féroce, d'un animal
immonde. Un sentiment de haine s'empara de moi, et, résolu de venger
l'affront fait par lui à mon nom, je mis une pierre dans ma fronde, et,
sans autres préliminaires, je la lançai avec vigueur.
Au moment où la pierre partit, Patience était en train de répondre à
la salutation de l'enfant.
--Bonsoir, enfants; Dieu soit avec vous!... nous disait-il, lorsque la
pierre siffla à son oreille et alla frapper une chouette apprivoisée
qui faisait les délices de Patience et qui commençait à s'éveiller
avec la nuit dans le lierre dont la porte était couronnée.
La chouette jeta un cri aigu et tomba sanglante aux pieds de son
maître, qui lui répondit par un rugissement et resta immobile de
surprise et de fureur pendant quelques secondes. Puis, tout à coup,
prenant par les pieds la victime palpitante, il l'enleva de terre, et,
venant à notre rencontre:
--Lequel de vous, malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, a
lancé cette pierre?
Celui de mes compagnons qui marchait le dernier s'enfuit avec la
rapidité du vent; mais Sylvain, saisi par la large main du sorcier,
tomba les deux genoux en terre, en jurant par la sainte Vierge et par
sainte Solange, patronne du Berry, qu'il était innocent du meurtre de
l'oiseau. J'avais, je l'avoue, une forte démangeaison de le laisser se
tirer d'affaire comme il pourrait, et d'entrer dans le fourré. Je
m'étais attendu à voir un vieux jongleur décrépit, et non à tomber
dans les mains d'un ennemi robuste; mais l'orgueil me retint.
--Si c'est toi, disait Patience à mon compagnon tremblant, malheur à
toi, car tu es un méchant enfant, et tu seras un malhonnête homme! Tu
as fait une mauvaise action; tu as mis ton plaisir à causer de la peine
à un vieillard qui ne t'a jamais nui, et tu l'as fait avec perfidie,
avec lâcheté, en dissimulant et en lui disant le bonsoir avec
politesse. Tu es un menteur, un infâme; tu m'as arraché ma seule
société, ma seule richesse; tu t'es réjoui dans le mal. Que Dieu te
préserve de vivre, si tu dois continuer ainsi!
--Ô monsieur Patience! criait l'enfant en joignant les mains, ne me
maudissez pas, ne me _charmez_ pas, ne me donnez pas de maladie; ce
n'est pas moi! Que Dieu m'extermine si c'est moi!...
--Si ce n'est pas toi, c'est donc celui-là? dit Patience en me prenant
par le collet de mon habit, et en me secouant comme un arbrisseau qu'on
va déraciner.
--Oui, c'est moi, répondis-je avec hauteur, et si vous voulez savoir
mon nom, apprenez qu'on m'appelle Bernard Mauprat, et qu'un vilain qui
touche à un gentilhomme mérite la mort.
--La mort! toi, tu me donneras la mort, Mauprat! s'écria le vieillard
pétrifié de surprise et d'indignation. Et que serait donc Dieu si un
morveux comme toi avait le droit de menacer un homme de mon âge? La
mort! ah! tu es bien un Mauprat, et tu chasses de race, chien maudit!
Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né! La mort,
mon louveteau! sais-tu que c'est toi qui mérites la mort, non pas pour
ce que tu viens de faire, mais pour être fils de ton père et neveu de
tes oncles? Ah! je suis content de tenir un Mauprat dans le creux de ma
main et de savoir si un coquin de gentilhomme pèse autant qu'un
chrétien.
Et en même temps il m'enlevait de terre comme il eût fait d'un
lièvre.
--Petit, dit-il à mon compagnon, va-t'en chez toi, et ne crains rien.
Patience ne se fâche guère contre ses pareils, et il pardonne à ses
frères, parce que ses frères sont des ignorants comme lui et ne savent
pas ce qu'ils font; mais un Mauprat, vois-tu, ça sait lire et écrire,
et ça n'en est que plus méchant. Va-t'en... Mais non, reste; je veux
qu'une fois dans ta vie, tu voies un gentilhomme recevoir le fouet de la
main d'un vilain. Tu vas voir cela, et je te prie de ne pas l'oublier,
petit, et de le raconter à tes parents.
J'étais pâle de colère, mes dents se brisaient dans ma bouche; je fis
une résistance désespérée. Patience, avec un sang-froid effrayant,
m'attacha à un arbre avec un brin de ramée. Il n'avait qu'à
m'effleurer de sa main large et calleuse pour me plier comme un roseau,
et cependant j'étais remarquablement vigoureux pour mon âge. Il
accrocha la chouette à une branche au-dessus de ma tête, et le sang de
l'oiseau, s'égouttant sur moi, me pénétrait d'horreur; car, quoiqu'il
n'y eût là qu'une correction usitée avec les chiens de chasse qui
mordent le gibier, mon cerveau, troublé par la rage, par le désespoir
et par les cris de mon compagnon, commençait à croire à quelque
affreux maléfice; mais je pense que j'eusse été moins puni s'il
m'eût métamorphosé en chouette que je ne le fus en subissant la
correction qu'il m'infligea. En vain je l'accablai de menaces, en vain
je fis d'effroyables serments de vengeance, en vain le petit paysan se
jeta encore à genoux, en répétant avec angoisse:
--Monsieur Patience, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de vous-même,
ne lui faites pas de mal; les Mauprat vous tueront.
Il se prit à rire en haussant les épaules, et, s'armant d'une poignée
de houx, il me fustigea, je dois l'avouer, d'une manière plus
humiliante que cruelle; car, à peine vit-il couler quelques gouttes de
mon sang, qu'il s'arrêta, jeta ses verges, et même je remarquai une
subite altération dans ses traits et dans sa voix, comme s'il se fût
repenti de sa sévérité.
--Mauprat, me dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine et en me
regardant fixement, vous voilà châtié; vous voilà insulté, mon
gentilhomme: cela me suffit. Vous voyez que je pourrais vous empêcher
de me jamais nuire, en vous ôtant le souffle d'un coup de pouce, et en
vous enterrant sous la pierre de ma porte. Qui s'aviserait de venir
chercher ce bel enfant de noble chez le bonhomme Patience? Mais vous
voyez que je n'aime pas la vengeance; car, au premier cri de douleur qui
vous est échappé, j'ai cessé. Je n'aime pas à faire souffrir, moi;
je ne suis pas un Mauprat. Il était bon pour vous d'apprendre par
vous-même ce que c'est que d'être une fois la victime. Puisse cela
vous dégoûter du métier de bourreau que l'on fait de père en fils
dans votre famille! Bonsoir! allez-vous-en, je ne vous en veux plus, la
justice du bon Dieu est satisfaite. Vous pouvez dire à vos oncles de me
mettre sur le gril; ils mangeront un méchant morceau, et ils avaleront
une chair qui reprendra vie dans leur gosier pour les étouffer.
Alors il ramassa sa chouette morte, et, la contemplant d'un air sombre:
--Un enfant de paysan n'eût pas fait cela, dit-il. Ce sont plaisirs de
gentilhomme.
Et, se retirant sur sa porte, il fit entendre l'exclamation qui lui
échappait dans les grandes occasions et qui lui avait fait donner le
surnom qu'il portait:
--Patience, patience!... s'écria-t-il.
C'était, selon les bonnes femmes, une formule cabalistique dans sa
bouche, et, toutes les fois qu'on la lui avait entendu prononcer, il
était arrivé quelque malheur à la personne qui l'avait offensé.
Sylvain se signa pour conjurer le mauvais esprit. La terrible parole
résonna sous la voûte de la tour où Patience venait de rentrer, puis
la porte se referma sur lui avec fracas.
Mon compagnon était si pressé de fuir, qu'il faillit me laisser là
sans prendre le temps de me détacher. Dès qu'il l'eut fait:
--Un signe de croix, me dit-il, pour l'amour du bon Dieu, un signe de
croix! Si vous ne voulez pas faire le signe de la croix, vous voilà
ensorcelé: nous serons mangés par les loups en nous en allant, ou bien
nous rencontrerons la grand'bête.
--Imbécile! lui dis-je, il s'agit bien de cela! Écoute, si tu as
jamais le malheur de parler à qui que ce soit de ce qui vient
d'arriver, je t'étrangle.
--Hélas! monsieur, comment donc faire? reprit-il avec un mélange de
naïveté et de malice. Le sorcier m'a commandé de le dire à mes
parents.
Je levai le bras pour le frapper, mais la force me manqua. Suffoqué de
rage par le traitement que je venais d'essuyer, je tombai presque
évanoui, et Sylvain en profita pour s'enfuir.
Quand je revins à moi-même, je me trouvais seul; je ne connaissais pas
cette partie de la Varenne; je n'y étais jamais venu, et elle était
horriblement déserte. Toute la journée, j'avais vu des traces de loups
et de sangliers sur le sable. La nuit régnait déjà; j'avais encore
deux lieues à faire pour arriver à la Roche-Mauprat. La porte serait
fermée, le pont levé; je serais reçu à coups de fusil si je
n'arrivais avant neuf heures. Il y avait à parier cent contre un que,
ne connaissant pas le chemin, il me serait impossible de faire deux
lieues en une heure. Cependant j'eusse mieux aimé subir mille morts que
de demander asile à l'habitant de la tour Gazeau, me l'eût-il accordé
avec grâce. Mon orgueil saignait plus que ma chair.
Je me lançai à la course à tout hasard. Le sentier faisait mille
détours; mille autres sentiers s'entre-croisaient. J'arrivai à la
plaine par un pâturage fermé de haies. Là, toute trace de sentier
disparaissait. Je franchis la haie au hasard et tombai dans un champ. La
nuit était noire; eût-il fait jour, il n'y avait pas moyen de
s'orienter à travers des _héritages_[2] encaissés dans des talus
hérissés d'épines. Enfin je trouvai des bruyères, puis des bois, et
mes terreurs, un peu calmées, se renouvelèrent; car, je l'avoue,
j'étais en proie à des terreurs mortelles. Dressé à la bravoure
comme un chien à la chasse, je faisais bonne contenance sous les yeux
d'autrui. Mû par la vanité, j'étais audacieux quand j'avais des
spectateurs; mais, livré à moi-même dans la profonde nuit, épuisé
de fatigue et de faim, quoique je ne sentisse nulle envie de manger,
bouleversé par les émotions que je venais d'éprouver, assuré d'être
battu par mes oncles en rentrant, et pourtant aussi désireux de rentrer
que si j'eusse dû trouver le paradis terrestre à la Roche-Mauprat,
j'errai jusqu'au jour dans des angoisses impossibles à décrire. Les
hurlements des loups, heureusement lointains, vinrent plus d'une fois
frapper mon oreille et glacer mon sang dans mes veines; et, comme si ma
position n'eût pas été assez précaire en réalité, mon imagination
frappée venait y joindre mille images fantastiques. Patience passait
pour un _meneur de loups._ Vous savez que c'est une spécialité
cabalistique accréditée en tout pays. Je m'imaginais donc voir
paraître ce diabolique petit vieillard escorté de sa bande affamée,
ayant revêtu lui-même la figure d'une _moitié de loup_, et me
poursuivant à travers les taillis. Plusieurs fois des lapins me
partirent entre les jambes, et, de saisissement, je faillis tomber à la
renverse. Là, comme j'étais bien sûr de n'être pas vu, je faisais
force signes de croix; car, en affectant l'incrédulité, j'avais
nécessairement au fond de l'âme toutes les superstitions de la peur.
Enfin j'arrivai à la Roche-Mauprat avec le jour. J'attendis dans un
fossé que les portes fussent ouvertes, et je me glissai à ma chambre
sans être vu de personne. Comme ce n'était pas précisément une
tendresse assidue qui veillait sur moi, mon absence n'avait pas été
remarquée durant la nuit; je fis croire à mon oncle Jean, que je
rencontrai dans un escalier, que je venais de me lever; et, ce
stratagème ayant réussi, j'allai dormir tout le jour dans l'abat-foin.
[Note 1: Locution du pays.]
[Note 2: C'est le nom qu'on donne à la petite propriété.]
V
N'ayant plus rien à craindre pour moi-même, il m'eût été facile de
me venger de mon ennemi; tout m'y conviait. Le propos qu'il avait tenu
contre ma famille eût suffi, sans même invoquer l'outrage fait à ma
personne, et que je répugnais à avouer. Je n'avais donc qu'un mot à
dire: sept Mauprat eussent été à cheval au bout d'un quart d'heure,
charmés d'avoir un exemple à faire en maltraitant un homme qui ne leur
fournissait aucune redevance et qui ne leur eût semblé bon qu'à être
pendu pour effrayer les autres.
Mais, les choses n'eussent-elles pas été aussi loin, je ne sais
comment il se fit que je sentis une répugnance insurmontable à
demander vengeance à huit hommes contre un seul. Au moment de le faire
(car, dans ma colère, je me l'étais bien promis), je fus retenu par je
ne sais quel instinct de loyauté que je ne me connaissais pas, et que
je ne pus guère m'expliquer à moi-même. Et puis les paroles de
Patience avaient peut-être fait naître en moi, à mon insu, un
sentiment de honte salutaire. Peut-être ses justes malédictions contre
les nobles m'avaient-elles fait entrevoir quelque idée de justice.
Peut-être, en un mot, ce que j'avais pris jusque-là en moi pour des
mouvements de faiblesse et de pitié commença-t-il dès lors sourdement
à me sembler plus grave et moins méprisable.
Quoi qu'il en soit, je gardai le silence. Je me contentai de rosser
Sylvain pour le punir de m'avoir abandonné et pour le déterminer à se
taire sur ma mésaventure. Cet amer souvenir était assoupi, lorsque,
vers la fin de l'automne, il m'arriva de battre les bois avec Sylvain.
Ce pauvre Sylvain avait de l'attachement pour moi; car, en dépit de mes
brutalités, il venait toujours se placer sur mes talons, dès que
j'étais hors du château. Il me défendait contre tous ses compagnons,
en soutenant que je n'étais qu'un peu vif et point méchant. Ce sont
les âmes douces et résignées du peuple qui entretiennent l'orgueil et
la rudesse des grands. Nous chassions donc les alouettes au lacet,
lorsque mon page ensaboté, qui furetait toujours à l'avant-garde,
revint vers moi en disant textuellement:
--_J'avise_[3] _eul_[4] _meneu d'loups anc_[5] _eul preneu d'taupes._
Cet avertissement fit passer un frisson dans tous mes membres. Cependant
je sentis le ressentiment faire réaction dans mon cœur, et je marchai
droit à la rencontre de mon sorcier, un peu rassuré peut-être aussi
par la présence de son compagnon, qui était un habitué de la
Roche-Mauprat, et que je supposais devoir me porter respect et
assistance.
Marcasse, dit le _preneur de taupes_, faisait profession de purger de
fouines, belettes, rats et autres animaux malfaisants les habitations et
les champs de la contrée. Il ne bornait pas au Berry les bienfaits de
son industrie; tous les ans, il faisait le tour de la Marche, du
Nivernais, du Limousin et de la Saintonge, parcourant seul et à pied
tous les lieux où on avait le bon esprit d'apprécier ses talents; bien
reçu partout, au château comme à la chaumière, car c'était un
métier qui se faisait avec succès et probité de père en fils dans sa
famille, et que ses descendants font encore, il avait un gîte et une
besogne assurés pour tous les jours de l'année. Aussi régulier dans
sa tournée que la terre dans sa rotation, on le voyait, à époque
fixe, reparaître dans les mêmes lieux où il avait passé l'année
précédente, toujours accompagné du même chien et de la même longue
épée.
Ce personnage était aussi curieux et plus comique, dans son genre, que
le sorcier Patience. C'était un homme bilieux et mélancolique, grand,
sec, anguleux, plein de lenteur, de majesté et de réflexion dans
toutes ses manières. Il aimait si peu à parler, qu'il répondait à
toutes les questions par monosyllabes; toutefois, il ne s'écartait
jamais des règles de la plus austère politesse, et il disait peu de
mots sans élever la main vers la corne de son chapeau en signe de
révérence et de civilité. Était-il ainsi par caractère? ou bien,
dans son métier ambulant, la crainte de s'aliéner quelques-unes de ses
nombreuses pratiques par des propos inconsidérés lui inspira-t-elle
cette sage réserve? On ne le savait point. Il avait l'œil et le pied
dans toutes les maisons; il avait, le jour, la clef de tous les greniers
et place, le soir, au foyer de toutes les cuisines. Il savait tout,
d'autant plus que son air rêveur et absorbé inspirait l'abandon en sa
présence, et pourtant jamais il ne lui était arrivé de rapporter dans
une maison ce qui se passait dans une autre.
Si vous voulez savoir comment ce caractère m'avait frappé, je vous
dirai que j'avais été témoin des efforts de mes oncles et de mon
grand-père pour le faire parler. Ils espéraient savoir de lui ce qui
se passait au château de Sainte-Sévère, chez M. Hubert de Mauprat,
l'objet de leur haine et de leur envie. Quoique don Marcasse (on
l'appelait _don_ parce qu'on lui trouvait la démarche et la fierté
d'un hidalgo ruiné), quoique don Marcasse, dis-je, eût été
impénétrable à cet égard comme à tous les autres, les Mauprat
_Coupe-Jarret_ ne manquaient pas de l'amadouer toujours davantage,
espérant tirer de lui quelque chose de relatif à Mauprat
_Casse-Tête._
Nul ne pouvait donc savoir les sentiments de Marcasse sur quoi que ce
soit; le plus court eût été de supposer qu'il ne se donnait pas la
peine d'en avoir aucun. Cependant l'attrait que Patience semblait
éprouver pour lui, jusqu'à l'accompagner durant plusieurs semaines
dans ses voyages, donnait à penser qu'il y avait quelque sortilège
dans son air mystérieux, et que ce n'était pas seulement la longueur
de son épée et l'adresse de son chien qui faisaient si merveilleuse
déconfiture de taupes et de belettes. On parlait tout bas d'herbes
enchantées, au moyen desquelles il faisait sortir de leurs trous ces
animaux méfiants pour les prendre au piège; mais, comme on se trouvait
bien de cette magie, on ne songeait pas à lui en faire un crime.
Je ne sais si vous avez assisté à ce genre de chasse. Elle est
curieuse, surtout dans les greniers à fourrage. L'homme et le chien
grimpant aux échelles et courant sur les bois de charpente avec un
aplomb et une agilité surprenants; le chien flairant les trous des
murailles, faisant l'office de chat, se mettant à fallut et veillant en
embuscade jusqu'à ce que le _gibier_ se livre à la rapière du
chasseur; celui-ci lardant des bottes de paille et passant l'ennemi au
fil de l'épée: tout cela, accompli et dirigé avec gravité et
importance par don Marcasse, était, je vous assure, aussi singulier que
divertissant.
Lorsque j'aperçus ce féal, je crus pouvoir braver le sorcier, et
j'approchai hardiment. Sylvain me regardait avec admiration, et je
remarquai que Patience lui-même ne s'attendait pas à tant d'audace.
J'affectai d'aborder Marcasse et de lui parler, afin de braver mon
ennemi. Ce que voyant, il écarta doucement le preneur de taupes et,
posant sa lourde main sur ma tête, il me dit fort tranquillement:
--Vous avez grandi depuis quelque temps, mon beau monsieur!
La rougeur me monta au visage, et, reculant avec dédain:
--Prenez garde à ce que vous faites, manant, lui dis-je; vous devriez
vous rappeler que, si vous avez encore vos deux oreilles, c'est à ma
bonté que vous le devez.
--Mes deux oreilles! dit Patience en riant avec amertume.
Et, faisant allusion au surnom de ma famille, il ajouta:
--Vous voulez dire mes deux jarrets? _Patience! patience!_ un temps
n'est peut-être pas loin où les manants ne couperont aux nobles ni les
jarrets ni les oreilles, mais la tête et la bourse...
--Taisez-vous, maître Patience, dit le preneur de taupes d'un ton
solennel, vous ne parlez pas en philosophe.
--Tu as raison, toi, répliqua le sorcier; et, au fait, je ne sais pas
pourquoi je querelle ce petit _gars._ Il aurait dû me faire mettre en
bouillie par ses oncles; car je l'ai fouetté, l'été dernier, pour une
sottise qu'il m'avait faite et je ne sais pas ce qui est arrivé dans la
famille, mais les Mauprat ont perdu une belle occasion de faire du mal
au prochain.
--Apprenez, paysan, lui dis-je, qu'un noble se venge toujours noblement;
je n'ai pas voulu faire punir mes injures par des gens plus forts que
vous; mais attendez deux ans, et je vous promets de vous pendre, de ma
propre main, à un certain arbre que je reconnaîtrai bien, et qui est
devant la porte de la tour Gazeau. Si je ne le fais, je veux cesser
d'être gentilhomme; si je vous épargne, je veux être appelé meneur
de loups.
Patience sourit, et, tout d'un coup devenant sérieux, il attacha sur
moi ce regard profond qui rendait sa physionomie si remarquable. Puis,
se tournant vers le chasseur de belettes:
--C'est singulier, dit-il, il y a quelque chose dans cette race. Voyez
le plus méchant noble: il a encore plus de cœur dans certaines choses
que le plus brave d'entre nous. Ah! c'est tout simple, ajouta-t-il en se
parlant en lui-même; on les élève comme ça, et nous, on nous dit que
nous naissons pour obéir... _Patience!_
Il garda un instant le silence, puis il sortit de sa rêverie pour me
dire d'un ton de bonhomie un peu railleuse:
--Vous voulez me pendre, monseigneur _Brin de chaume?_ Mangez donc
beaucoup de soupe, car vous n'êtes pas encore assez haut pour atteindre
à la branche qui me portera; et, jusque-là... il passera peut-être
sous le pont bien de l'eau dont vous ne savez pas le goût.
--Mal parlé, mal parlé, dit le preneur de taupes d'un air grave;
allons, la paix. Monsieur Bernard, pardon pour Patience; c'est un vieux,
un fou.
--Non, non, dit Patience, je veux qu'il me pende; il a raison, il me
doit cela, et, au fait, cela arrivera peut-être plus vite que tout le
reste. Ne vous dépêchez pas trop de grandir, monsieur; car, moi, je me
dépêche de vieillir plus que je ne voudrais; et, puisque vous êtes si
brave, vous ne voudrez pas attaquer un homme qui ne pourrait plus se
défendre.
--Vous avez bien usé de votre force avec moi! m'écriai-je; ne
m'avez-vous pas fait violence? dites! n'est-ce pas une lâcheté, cela?
Il fit un geste de surprise.
--Oh! les enfants, les enfants! dit-il, voyez comme cela raisonne! La
vérité est dans la bouche des enfants.
Et il s'éloigna en rêvant et en se disant des sentences à lui-même,
comme il avait l'habitude de faire. Marcasse m'ôta son chapeau et me
dit d'un ton impassible:
--Il a tort... il faut la paix... pardon... repos... salut!
Ils disparurent, et là cessèrent mes rapports avec Patience. Ils ne
furent renoués que longtemps après.
[Note 3: Je vois.]
[Note 4: Le.]
[Note 5: Avec.]