VI

J'avais quinze ans quand mon grand-père mourut; sa mort ne causa point

de douleur, mais une véritable consternation à la Roche-Mauprat. Il

était l'âme de tous les vices qui y régnaient, et il est certain

qu'il y avait en lui quelque chose de plus cruel et de moins vil que

dans ses fils. Après lui, l'espèce de gloire que son audace nous avait

acquise s'éclipsa. Ses enfants, jusque-là bien disciplinés, devinrent

de plus en plus ivrognes et débauchés. D'ailleurs, les expéditions

furent chaque jour plus périlleuses.

Excepté le petit nombre de féaux que nous traitions bien et qui nous

étaient tous dévoués, nous étions de plus en plus isolés et sans

ressources. Le pays d'alentour avait été abandonné à la suite de nos

violences. La frayeur que nous inspirions agrandissait chaque jour le

désert autour de nous. Il fallait aller loin et se hasarder sur les

confins de la plaine. Là, nous n'avions pas le dessus, et mon oncle

Laurent, le plus hardi de tous, fut grièvement blessé dans une

escarmouche. Il fallut chercher d'autres ressources. Jean les suggéra.

Ce fut de se glisser dans les foires sous divers déguisements et d'y

commettre des vols habiles. De brigands, nous devînmes filous, et notre

nom détesté s'avilit de plus en plus. Nous établîmes des

accointances avec tout ce que la province recélait de gens tarés, et,

par un échange de services frauduleux, nous échappâmes encore une

fois à la misère.

Je dis nous, car je commençais à faire partie de cette bande de

coupe-jarrets quand mon grand-père mourut. Il avait cédé à mes

prières et m'avait associé à quelques-unes des dernières courses

qu'il tenta. Je ne vous ferai point d'excuses, mais vous voyez devant

vous un homme qui a fait le métier de bandit. C'est un souvenir qui ne

me laisse nul remords, pas plus qu'à un soldat d'avoir fait campagne

sous les ordres de son général. Je croyais encore vivre au moyen âge.

La force et la sagesse des lois établies étaient pour moi des paroles

dépourvues de sens. Je me sentais brave et vigoureux; je me battais. Il

est vrai que les résultats de nos victoires me faisaient souvent

rougir; mais, n'en profitant pas, je m'en lavais les mains, et je me

souviens avec plaisir d'avoir aidé plus d'une victime terrassée à se

relever et à s'enfuir.

Cette existence m'étourdissait par son activité, ses dangers et ses

fatigues. Elle m'arrachait aux douloureuses réflexions qui eussent pu

naître en moi. En outre, elle me soustrayait à la tyrannie immédiate

de Jean. Mais, quand mon grand-père fut mort, et notre bande dégradée

par un autre genre d'exploits, je retombai sous cette odieuse

domination. Je n'étais nullement propre au mensonge et à la fraude. Je

montrais non seulement de l'aversion, mais encore de l'incapacité pour

cette industrie nouvelle. On me regarda comme un membre inutile, et les

mauvais procédés recommencèrent. On m'eût chassé si on n'eût

craint que, me réconciliant avec la société, je ne devinsse un ennemi

dangereux. Dans cette alternative de me nourrir ou d'avoir à me

redouter, il fut souvent délibéré (je l'ai su depuis) de me chercher

querelle et de me forcer à une rixe dans laquelle on se déferait de

moi. C'était l'avis de Jean; mais Antoine, celui qui avait perdu le

moins de l'énergie et de l'espèce d'équité domestique de Tristan,

opina et prouva que j'étais plus précieux que nuisible. J'étais un

bon soldat, on pouvait avoir besoin encore de bras dans l'occasion. Je

pouvais aussi me former à l'escroquerie: j'étais bien jeune et bien

ignorant; mais si Jean voulait me prendre par la douceur, rendre mon

sort moins malheureux, et surtout m'éclairer sur ma véritable

situation, en m'apprenant que j'étais perdu pour la société et que je

ne pouvais y reparaître sans être pendu aussitôt, peut-être mon

obstination et ma fierté plieraient-elles devant le bien-être d'une

part, et la nécessité, de l'autre. Il fallait au moins le tenter avant

de se débarrasser de moi.

--Car, disait Antoine pour conclure son homélie, nous étions dix

Mauprat l'année dernière; notre père est mort, et, si nous tuons

Bernard, nous ne serons plus que huit.

Cet argument l'emporta. On me tira de l'espèce de cachot où je

languissais depuis plusieurs mois; on me donna des habits neufs; on

changea mon vieux fusil pour une belle carabine que j'avais toujours

désirée; on me fit l'exposé de ma situation dans le monde; on me

versa du meilleur vin à mes repas. Je promis de réfléchir, et, en

attendant, je m'abrutis un peu plus dans l'inaction et dans l'ivrognerie

que je n'avais fait dans le brigandage.

Cependant ma captivité me laissa de si tristes impressions, que je fis

le serment, à part moi, de m'exposer à tout ce qui pourrait m'advenir

sur les terres du roi de France, plutôt que de supporter le retour de

ces mauvais traitements. Un méchant point d'honneur me retenait seul à

la Roche-Mauprat. Il était évident que l'orage s'amassait sur nos

têtes. Les paysans étaient mécontents, malgré tout ce que nous

faisions pour nous les attacher; des doctrines d'indépendance

s'insinuaient sourdement parmi eux; nos plus fidèles serviteurs se

lassaient d'avoir le pain et les vivres en abondance; ils demandaient de

l'argent, et nous n'en avions pas. Plusieurs sommations nous avaient

été faites sérieusement de payer à l'État les impôts du fisc; et,

nos créanciers se joignant aux gens du roi et aux paysans révoltés,

tout nous menaçait d'une catastrophe semblable à celle dont le

seigneur de Pleumartin venait d'être la victime dans le pays[6].

Mes oncles avaient longtemps projeté de s'adjoindre aux rapines et à

la résistance de ce hobereau. Mais, au moment où Pleumartin, près de

tomber au pouvoir de ses ennemis, nous avait donné sa parole de nous

accueillir comme amis et alliés si nous marchions à son secours, nous

avions appris sa défaite et sa fin tragique. Nous étions donc à toute

heure sur nos gardes. Il fallait quitter le pays ou traverser une crise

décisive. Les uns conseillaient le premier parti; les autres

s'obstinaient à suivre le conseil du père mourant et à s'enterrer

sous les ruines du donjon. Ils traitaient de lâcheté et de couardise

toute idée de fuite ou de transaction. La crainte d'encourir un pareil

reproche et peut-être un peu d'amour instinctif du danger me retenaient

donc encore; mais mon aversion pour cette existence odieuse sommeillait

en moi, toujours prêle à éclater violemment.

Un soir que nous avions largement soupe, nous restâmes à table,

continuant à boire et à converser, Dieu sait dans quels termes et sur

quels sujets! Il faisait un temps affreux, l'eau ruisselait sur le pavé

de la salle par les fenêtres disjointes, l'orage ébranlait les vieux

murs. Le vent de la nuit sifflait à travers les crevasses de la voûte

et faisait ondoyer la flamme de nos torches de résine. On m'avait

beaucoup raillé, pendant le repas, de ce qu'on appelait ma vertu; on

avait traité ma sauvagerie envers les femmes de continence, et c'était

surtout à ce propos qu'on me poussait à mal par la mauvaise honte.

Comme, tout en me défendant de ces moqueries grossières et en

ripostant sur le même ton, j'avais bu énormément, ma farouche

imagination s'était enflammée, et je me vantais d'être plus hardi et

mieux venu, auprès de la première femme qu'on amènerait à la

Roche-Mauprat, qu'aucun de mes oncles. Le défi fut accepté avec de

grands éclats de rire. Les roulements de la foudre répondirent à

cette gaieté infernale.

Tout à coup le cor sonna à la herse. Tout rentra dans le silence.

C'était la fanfare dont les Mauprat se servaient entre eux pour

s'appeler et se reconnaître. C'était mon oncle Laurent qui avait été

absent tout le jour et qui demandait à rentrer. Nous avions tant de

sujets de méfiance, que nous étions nous-mêmes porte-clefs et

guichetiers de notre forteresse. Jean se leva en agitant les clefs; mais

il resta immobile aussitôt pour écouter le cor, qui annonçait par une

seconde fanfare qu'il amenait une prise, et qu'il fallait aller

au-devant de lui. En un clin d'œil, tous les Mauprat furent à la herse

avec des flambeaux, excepté moi, dont l'indifférence était profonde,

et les jambes sérieusement avinées.

--Si c'est une femme, s'écria Antoine en sortant, je jure sur l'âme de

mon père qu'elle te sera adjugée, vaillant jeune homme! et nous

verrons si ton audace répond à tes prétentions.

Je restai les coudes sur la table, plongé dans un malaise stupide.

Lorsque la porte se rouvrit, je vis entrer une femme d'une démarche

assurée et revêtue d'un costume étrange. Il me fallut un effort pour

ne pas tomber dans une sorte de divagation, et pour comprendre ce que

l'un des Mauprat vint me dire à l'oreille. Au milieu d'une battue aux

loups, à laquelle plusieurs seigneurs des environs, avec leurs femmes,

avaient voulu prendre part, le cheval de cette jeune personne s'était

effrayé et l'avait emportée loin de la chasse. Lorsqu'il s'était

calmé après une pointe de près d'une lieue, elle avait voulu

retourner en arrière; mais, ne connaissant pas le pays de la Varenne,

où tous les sites se ressemblent, elle s'était de plus en plus

écartée. L'orage et la nuit avaient mis le comble à son embarras.

Laurent, l'ayant rencontrée, lui avait offert de la conduire au

château de Rochemaure, qui était en effet à plus de six lieues de

là, mais qu'il disait très voisin, et dont il feignait d'être le

garde-chasse. Cette dame avait accepté son offre. Sans connaître la

dame de Rochemaure, elle était un peu sa parente et se flattait d'être

bien accueillie. Elle n'avait jamais rencontré la figure d'aucun

Mauprat et ne songeait guère être si près de leur repaire. Elle avait

donc suivi son guide sans défiance, et, n'ayant vu de sa vie la

Roche-Mauprat ni de près ni de loin, elle fut introduite dans la salle

de nos orgies sans avoir le moindre soupçon du piège où elle était

tombée.

Quand je frottai mes yeux appesantis et regardai cette femme si jeune et

si belle, avec un air de calme, de franchise et d'honnêteté que je

n'avais jamais trouvé sur le front d'aucune autre (toutes celles qui

avaient passé la herse de notre manoir étant d'insolentes prostituées

ou des victimes stupides), je crus faire un rêve.

J'avais vu des fées figurer dans mes légendes de chevalerie. Je crus

presque que Morgane ou Urgande venait chez nous pour faire justice, et

j'eus envie un instant de me jeter à genoux et de protester contre

l'arrêt qui m'eût confondu avec mes oncles. Antoine, à qui Laurent

avait rapidement donné le mot, s'approcha d'elle, avec autant de

politesse qu'il était capable d'en avoir, et la pria d'excuser son

costume de chasse et celui de ses amis. Ils étaient tous neveux ou

cousins de la dame de Rochemaure, et ils attendaient, pour se mettre à

table, que cette dame, qui était fort dévote, fût sortie de la

chapelle, où elle était en conférence pieuse avec son aumônier.

L'air de candeur et de confiance avec lequel l'inconnue écouta ce

mensonge ridicule me serra le cœur; mais je ne me rendis pas compte de

ce que j'éprouvais.

--Je ne veux pas, dit-elle à mon oncle Jean, qui faisait l'assidu d'un

air de satyre auprès d'elle, déranger cette dame; je suis trop

inquiète de l'inquiétude que je cause moi-même à mon père et à mes

amis dans ce moment pour vouloir m'arrêter ici. Dites-lui que je la

supplie de me prêter un cheval frais et un guide, afin que je retourne

vers le lieu où je présume qu'ils peuvent avoir été m'attendre.

--Madame, répondit Jean avec assurance, il est impossible que vous vous

remettiez en route par le temps qu'il fait; d'ailleurs, cela ne

servirait qu'à retarder le moment de rejoindre ceux qui vous cherchent.

Dix de nos gens bien montés et armés de torches partent à l'instant

même par dix routes différentes et vont parcourir la Varenne sur tous

les points. Il est donc impossible que, dans deux heures au plus, vos

parents n'aient pas de vos nouvelles, et que bientôt vous ne les voyiez

arriver ici, où ils seront hébergés le mieux possible. Tenez-vous

donc en repos et acceptez quelques cordiaux pour vous remettre, car vous

êtes mouillée et accablée de fatigue.

--Sans l'inquiétude que j'éprouve, je serais affamée, répondit-elle

en souriant. Je vais essayer de manger quelque chose; mais ne faites

rien d'extraordinaire pour moi. Vous avez déjà mille fois trop de

bonté.

Elle s'approcha de la table où j'étais resté accoudé, et prit un

fruit tout près de moi sans m'apercevoir. Je me retournai et la

regardai effrontément d'un air abruti. Elle supporta mon regard avec

arrogance. Voilà du moins ce qu'il me sembla. J'ai su depuis qu'elle ne

me voyait seulement pas; car, tout en faisant effort sur elle-même pour

paraître calme et répondre avec confiance à l'hospitalité qu'on lui

offrait, elle était fort troublée de la présence inattendue de tant

d'hommes étranges, de mauvaise mine et grossièrement vêtus. Pourtant

nul soupçon ne lui venait. J'entendis un des Mauprat dire près de moi

à Jean:

--Bon! tout va bien; elle donne dans le panneau; faisons-la boire, elle

causera.

--Un instant, répondit Jean, surveillez-la, l'affaire est sérieuse; il

y a mieux à faire ici qu'à se divertir. Je vais tenir conseil, on vous

appellera pour dire votre avis; mais ayez l'œil un peu sur Bernard.

--Qu'est-ce qu'il y a? dis-je brusquement en me retournant vers lui.

Est-ce que cette _fille_ ne m'appartient pas? N'a-t-on pas juré sur

l'âme de mon grand-père...?

--Ah! c'est parbleu vrai! dit Antoine en s'approchant de notre groupe,

tandis que les autres Mauprat entouraient la dame. Écoute, Bernard, je

tiendrai ma parole à une condition.

--Laquelle?

--C'est bien simple: d'ici à dix minutes, tu ne diras pas à cette

donzelle qu'elle n'est pas chez la vieille Rochemaure.

--Pour qui me prenez-vous? répondis-je en enfonçant mon chapeau sur

mes yeux. Croyez-vous que je sois une bête? Attendez, voulez-vous que

j'aille prendre la robe de ma grand'mère qui est là-haut, et que je me

fasse passer pour la dévote de Rochemaure?

--Bonne idée, dit Laurent.

--Mais, avant tout, j'ai à vous parler, reprit Jean.

Et il les entraîna dehors, après avoir fait un signe aux autres. Au

moment où ils sortaient tous, je crus voir que Jean voulait engager

Antoine à me surveiller; mais Antoine, avec une insistance que je ne

compris pas, s'obstina à les suivre. Je restai seul avec l'inconnue.

Je demeurai un instant étourdi, bouleversé, et plus embarrassé que

satisfait du tête-à-tête; puis, en cherchant à me rendre compte de

ce qui se passait de mystérieux autour de moi, je parvins à

m'imaginer, à travers les fumées du vin, quelque chose d'assez

vraisemblable, quoique pourtant ce fût une erreur complète.

Je crus expliquer tout ce que je venais de voir et d'entendre, en

supposant: 1° que cette dame si tranquille et si parée était une de

ces filles de bohème que j'avais vues quelquefois dans les foires; 2°

que Laurent, l'ayant rencontrée par les champs, l'avait amenée pour

divertir la compagnie; 3° qu'on lui avait fait confidence de mon état

d'ivresse fanfaronne, et qu'on l'amenait pour mettre ma galanterie à

l'épreuve, tandis qu'on me regarderait par le trou de la serrure. Mon

premier mouvement, dès que cette pensée se fut emparée de moi, fut de

me lever et d'aller droit à la porte, que je fermai à double tour et

dont je tirai les verrous; puis je revins vers la dame, déterminé que

j'étais à ne pas lui donner lieu de railler ma timidité.

Elle était assise sous le manteau de la cheminée; et, comme elle

était occupée à sécher ses habits mouillés et penchée vers le

foyer, elle ne s'était pas rendu compte de ce que je faisais; mais

l'expression étrange de mon visage la fit tressaillir lorsque je

m'approchai d'elle. J'étais déterminé à l'embrasser pour commencer;

mais, je ne sais par quel prodige, dès qu'elle eut levé ses yeux sur

moi, cette familiarité me devint impossible. Je ne me sentis que le

courage de lui dire:

--Ma foi! mademoiselle, vous êtes charmante, et vous me plaisez, aussi

vrai que je m'appelle Bernard Mauprat.

--Bernard Mauprat! s'écria-t-elle en se levant; vous êtes Bernard

Mauprat, vous? En ce cas, changez de langage et sachez à qui vous

parlez; ne vous l'a-t-on pas dit?

--On ne me l'a pas dit, mais je le devine, répondis-je en ricanant et

en m'efforçant de lutter contre le respect que m'inspiraient sa pâleur

subite et son attitude impérieuse.

--Si vous le devinez, dit-elle, comment est-il possible que vous me

parliez comme vous faites? Mais on m'avait bien dit que vous étiez mal

élevé, et pourtant j'avais toujours désiré vous rencontrer.

--En vérité, dis-je en ricanant toujours, vous! princesse de grandes

routes, qui avez connu tant de gens en votre vie? Laissez mes lèvres

rencontrer les vôtres, s'il vous plaît, ma belle, et vous saurez si je

suis aussi bien élevé que messieurs mes oncles, que vous écoutiez si

bien tout à l'heure.

--Vos oncles! s'écria-t-elle en saisissant brusquement sa chaise et en

la plaçant entre nous comme par un instinct de défense. Oh! mon Dieu!

mon Dieu! je ne suis pas chez Mme de Rochemaure!

--Le nom commence toujours de même, et nous sommes d'aussi bonne roche

que qui que ce soit.

--La Roche-Mauprat!... murmura-t-elle en frissonnant de la tête aux

pieds comme une biche qui entend hurler les loups.

Et ses lèvres devinrent toutes blanches. L'angoisse passa dans tous ses

traits. Par une involontaire sympathie, je frémis moi-même et je

faillis changer tout à coup de manières et de langage.

--Qu'est-ce que cela a donc de surprenant pour elle? me disais-je;

n'est-ce pas une comédie qu'elle joue? et, si les Mauprat ne

sont pas là derrière quelque boiserie à nous écouter, ne leur

racontera-t-elle pas mot pour mot tout ce qui se sera passé? Cependant

elle tremble comme une feuille de peuplier... Mais si c'est une

comédienne? J'en ai vu une qui faisait Geneviève de Brabant et qui

pleurait à s'y méprendre.

J'étais dans une grande perplexité, et je promenais des yeux hagards

tantôt sur elle, tantôt sur les portes, que je croyais toujours près

de s'ouvrir toutes grandes, aux éclats de rire de mes oncles.

Cette femme était belle comme le jour. Je ne crois pas que jamais il

ait existé une femme aussi jolie que celle-là. Ce n'est pas moi

seulement qui l'atteste; elle a laissé une réputation de beauté qui

n'est pas encore oubliée dans le pays. Elle était d'une taille assez

élevée, svelte et remarquable par l'aisance de ses mouvements. Elle

était blanche avec des yeux noirs et des cheveux d'ébène. Ses regards

et son sourire avaient une expression de bonté et de finesse dont le

mélange était incompréhensible; il semblait que le ciel lui eût

donné deux âmes, une toute d'intelligence, une toute de sentiment.

Elle était naturellement gaie et brave; c'était un ange que les

chagrins de l'humanité n'avaient pas encore osé toucher. Rien ne

l'avait fait souffrir, rien ne lui avait appris la méfiance et

l'effroi. C'était donc là la première souffrance de sa vie, et

c'était moi, brute, qui la lui inspirais. Je la prenais pour une

bohémienne, et c'était un ange de pureté.

C'était ma jeune tante à la mode de Bretagne, Edmée de Mauprat, fille

de M. Hubert, mon grand-oncle (à la mode de Bretagne aussi), qu'on

appelait le chevalier, et qui s'était fait relever de l'ordre de Malte

pour se marier dans un âge déjà mûr; car, ma tante et moi, nous

étions du même âge. Nous avions dix-sept ans tous deux, à quelques

mois de différence, et ce fut là notre première entrevue. Celle que

j'aurais dû protéger au péril de ma vie, envers et contre tous,

était là, devant moi, palpitante et consternée comme une victime

devant le bourreau.

Elle fit un grand effort, et, s'approchant de moi, qui marchais avec

préoccupation dans la salle, elle se nomma et ajouta:

--Il est impossible que vous soyez un infâme comme tous ces brigands

que je viens de voir et dont je sais la vie infernale. Vous êtes jeune;

votre mère était bonne et sage. Mon père voulait vous élever et vous

adopter. Encore aujourd'hui, il regrette de ne pouvoir vous tirer de

l'abîme où vous êtes plongé. N'avez-vous pas reçu plusieurs

messages de sa part? Bernard, vous êtes mon proche parent, songez aux

liens du sang; pourquoi voulez-vous m'insulter? Veut-on m'assassiner ici

ou me donner la torture? Pourquoi m'a-t-on trompée en me disant que

j'étais à Rochemaure? pourquoi s'est-on retiré d'un air de mystère?

Que prépare-t-on? que se passe-t-il?

La parole expira sur ses lèvres; un coup de fusil venait de se faire

entendre au dehors. Une décharge de couleuvrine y répondit, et la

trompe d'alarme ébranla de sons lugubres les tristes murailles du

donjon. Mlle de Mauprat retomba sur sa chaise. Je restai immobile, ne

sachant si c'était là une nouvelle scène de comédie imaginée pour

se divertir de moi, et décidé à ne point me mettre en peine de cette

alarme jusqu'à ce que j'eusse la preuve certaine qu'elle n'était pas

simulée.

--Allons, lui dis-je en me rapprochant d'elle, convenez que tout ceci

est une plaisanterie. Vous n'êtes pas mademoiselle de Mauprat, et vous

voulez savoir si je suis un apprenti capable de faire l'amour.

--J'en jure par le Christ, répondit-elle en prenant mes mains dans ses

mains froides comme la mort, je suis Edmée, votre parente, votre

prisonnière, votre amie; car je me suis toujours intéressée à vous,

j'ai toujours supplié mon père de ne pas vous abandonner... Mais

écoutez, Bernard, on se bat, on se bat à coups de fusil! C'est mon

père qui vient me chercher sans doute, et on va le tuer! Ah!

s'écria-t-elle en tombant à genoux devant moi, allez empêcher cela,

Bernard, mon enfant! Dites à vos oncles de respecter mon père, le

meilleur des hommes, si vous saviez. Dites-leur que, s'ils nous

haïssent, s'ils veulent verser du sang, eh bien, qu'ils me tuent!

qu'ils m'arrachent le cœur, mais qu'ils respectent mon père...

On m'appela du dehors d'une voix véhémente.

--Où est ce poltron? où est cet enfant de malheur? disait mon oncle

Laurent.

On secoua la porte; je l'avais si bien fermée, qu'elle résista à des

secousses furieuses.

--Ce misérable lâche s'amuse à faire l'amour pendant qu'on nous

égorge! Bernard, la maréchaussée nous attaque. Votre oncle Louis

vient d'être tué. Venez, pour Dieu, venez, Bernard!

--Que le diable vous emporte tous! m'écriai-je, et soyez tué

vous-même, si je crois un mot de tout cela; je ne suis pas si sot que

vous pensez; il n'y a de lâches ici que ceux qui mentent. Moi, j'ai

juré que j'aurais la femme, et je ne la rendrai que quand il me plaira.

--Allez au diable! répondit Laurent, vous faites semblant...

Les décharges de mousqueterie redoublèrent. Des cris affreux se firent

entendre. Laurent quitta la porte et se mit à courir vers le bruit. Son

empressement marquait tant de vérité, que je n'y pus résister.

L'idée qu'on m'accuserait de lâcheté l'emporta; je m'avançai vers la

porte.

--Ô Bernard! ô monsieur de Mauprat! s'écria Edmée en se traînant

après moi, laissez-moi aller avec vous; je me jetterai aux pieds de vos

oncles, je ferai cesser ce combat, je leur céderai tout ce que je

possède, ma vie, s'ils la veulent... pour que celle de mon père soit

sauvée.

--Attendez, lui dis-je en me retournant vers elle, je ne peux pas savoir

si on ne se moque pas de moi. Je crois que mes oncles sont là derrière

la porte, et que, pendant que nos valets de chiens tiraillent dans la

cour, on tient une couverture pour me berner. Vous êtes ma cousine, ou

vous êtes une... Vous allez me faire un serment, et je vous en ferai un

à mon tour. Si vous êtes une princesse errante, et que, vaincu par vos

grimaces, je sorte de cette chambre, vous allez jurer d'être ma

maîtresse et de ne souffrir personne auprès de vous avant que j'aie

usé de mes droits; ou bien, moi, je vous jure que vous serez corrigée

comme j'ai corrigé ce matin Flore, ma chienne mouchetée. Si vous êtes

Edmée, et que je vous jure de me mettre entre votre père et ceux qui

voudraient le tuer, que me promettez-vous, que me jurez-vous?

--Si vous sauviez mon père, s'écria-t-elle, je vous jure que je vous

épouserais.

--Oui-da! lui dis-je, enhardi par son enthousiasme, dont je ne

comprenais pas la sublimité. Donnez-moi donc un gage, afin qu'en tout

cas, je ne sorte pas d'ici comme un sot.

Elle se laissa embrasser sans faire résistance; ses joues étaient

glacées. Elle s'attachait machinalement à mes pas pour sortir; je fus

obligé de la repousser. Je le fis sans rudesse; mais elle tomba comme

évanouie. Je commençai à comprendre la réalité de ma situation; car

il n'y avait personne dans le corridor, et les bruits du dehors

devenaient de plus en plus alarmants. J'allais courir vers mes armes,

lorsqu'un dernier mouvement de méfiance, ou peut-être un autre

sentiment, me fit revenir sur mes pas et fermer à double tour la porte

de la salle où je laissais Edmée. Je mis la clef dans ma ceinture, et

j'allai aux remparts, armé de mon fusil, que je chargeai en courant.

C'était tout simplement une attaque de la maréchaussée; il n'y avait

là rien de commun avec Mlle de Mauprat. Nos créanciers avaient obtenu

prise de corps contre nous. Les gens de loi, battus et maltraités,

avaient requis de l'avocat du roi au présidial de Bourges un mandat

d'amener, que la force armée exécutait de son mieux, espérant

s'emparer de nous avec facilité au moyen d'une surprise nocturne. Mais

nous étions en meilleur état de défense qu'ils ne pensaient; nos gens

étaient braves et bien armés, et puis nous nous battions pour notre

existence tout entière; nous avions le courage du désespoir, et

c'était un avantage immense. Notre troupe montait à vingt-quatre

personnes, la leur à plus de cinquante militaires. Une vingtaine de

paysans lançaient des pierres sur les côtés; mais ils faisaient plus

de mal à leurs alliés qu'à nous.

Le combat fut acharné pendant une demi-heure; puis notre résistance

effraya tellement l'ennemi, qu'il se replia et suspendit ses

hostilités; mais il revint bientôt à la charge et fut de nouveau

repoussé avec perte. Les hostilités furent encore suspendues. On nous

somma de nous rendre pour la troisième fois, en nous promettant la vie

sauve. Antoine Mauprat leur répondit par une moquerie obscène. Ils

restèrent indécis, mais ne se retirèrent pas.

Je m'étais battu bravement; j'avais fait ce que j'appelais mon devoir.

La trêve se prolongeait. Nous ne pouvions plus juger de la distance de

l'ennemi, et nous n'osions risquer une décharge dans l'obscurité, car

nos munitions de guerre étaient précieuses. Tous mes oncles étaient

cloués aux remparts dans l'incertitude d'une nouvelle attaque. L'oncle

Louis était grièvement blessé. Ma prisonnière me revint en mémoire.

J'avais, au commencement du combat, entendu dire à Jean Mauprat qu'il

fallait, en cas de défaite, l'offrir à condition qu'on lèverait le

siège, ou la pendre aux yeux de l'ennemi. Je ne pouvais plus douter de

la vérité de ce qu'elle m'avait dit. Quand la victoire parut se

déclarer pour nous, on oublia la captive. Seulement le rusé Jean se

détacha de sa chère couleuvrine qu'il pointait avec tant d'amour, et se

glissa comme un chat dans les ténèbres. Un mouvement de jalousie

incroyable s'empara de moi. Je jetai mon fusil, et je m'élançai sur

ses traces, le couteau dans la main, et résolu, je crois, à le

poignarder s'il touchait à ce que je regardais comme ma capture. Je le

vis approcher de la porte, essayer de l'ouvrir, regarder avec attention

par le trou de la serrure, pour s'assurer que sa proie ne lui avait pas

échappé. Les coups de fusil recommencèrent. Il tourna sur ses talons

inégaux avec l'agilité surprenante dont il était doué et courut aux

remparts. Pour moi, caché dans l'ombre, je le laissai passer et ne le

suivis pas. Un autre instinct que celui du carnage venait de s'emparer

de moi. Un éclair de jalousie avait enflammé mes sens. La fumée de la

poudre, la vue du sang, le bruit, le danger et plusieurs rasades

d'eau-de-vie avalées à la ronde pour entretenir l'activité, m'avaient

singulièrement échauffé la tête. Je pris la clef dans ma ceinture,

j'ouvris brusquement la porte, et, quand je reparus devant la captive,

je n'étais plus le novice méfiant et grossier qu'elle avait réussi à

ébranler; j'étais le brigand farouche de la Roche-Mauprat, cent fois

plus dangereux cette fois que la première. Elle s'élança vers moi

avec impétuosité. J'ouvris mes bras pour la saisir; mais, au lieu de

s'en effrayer, elle s'y jeta en criant:

--Eh bien, mon père?

--Ton père, lui dis-je en l'embrassant, n'est pas là. Il n'est pas

plus question de lui que de toi sur la brèche à l'heure qu'il est.

Nous avons _descendu_ une douzaine de gendarmes, et voilà tout. La

victoire se déclare pour nous comme de coutume. Ainsi ne t'inquiète

plus de ton père; moi, je ne m'inquiète plus des gens du roi. Vivons

en paix et fêtons l'amour.

En parlant ainsi, je portai à mes lèvres un broc de vin qui restait

sur la table. Mais elle me l'ôta des mains d'un air d'autorité qui

m'enhardit.

--Ne buvez plus, me dit-elle; songez à ce que vous dites. Est-ce vrai,

ce que vous avez dit? en répondez-vous sur l'honneur, sur l'âme de

votre mère?

--Tout cela est vrai, je le jure sur votre belle bouche toute rose, lui

répondis-je en essayant de l'embrasser encore.

Mais elle recula avec terreur.

--Oh! mon Dieu, dit-elle, il est ivre! Bernard! Bernard! souvenez-vous

de ce que vous avez promis, gardez votre parole. Vous savez bien, à

présent, que je suis votre parente, votre sœur.

--Vous êtes ma maîtresse ou ma femme, lui répondis-je en la

poursuivant toujours.

--Vous êtes un misérable! reprit-elle en me repoussant de sa cravache.

Qu'avez-vous fait pour que je vous sois quelque chose? Avez-vous secouru

mon père?

--J'ai juré de le secourir, et je l'aurais fait s'il eût été là;

c'est donc comme si je l'avais fait. Savez-vous que, si je l'avais fait

et que j'eusse échoué, il n'y aurait pas eu à la Roche-Mauprat de

supplice assez cruel et assez lent pour me punir à petit feu de cette

trahison! J'ai juré assez haut, on peut l'avoir entendu. Ma foi, je ne

m'en soucie guère, et je ne tiens pas à vivre deux jours de plus ou de

moins; mais je tiens à vos faveurs, ma belle, et à n'être pas un

chevalier langoureux dont on se moque. Allons, aimez-moi tout de-suite,

ou, ma foi, je m'en retourne là-bas, et, si je suis tué, tant pis pour

vous. Vous n'aurez plus de chevalier, et vous aurez encore sept Mauprat

à tenir en bride. Je crains que vous n'ayez pas les mains assez fortes

pour cela, ma jolie petite linotte.

Ces paroles, que je débitais au hasard et sans y attacher d'autre

importance que de la distraire pour m'emparer de ses mains ou de sa

taille, firent une vive impression sur elle. Elle s'enfuit à l'autre

bout de la salle et s'efforça d'ouvrir la fenêtre; mais ses petites

mains ne purent seulement en ébranler le châssis de plomb aux ferrures

rouillées. Sa tentative me fit rire. Elle joignit les mains avec

anxiété et resta immobile; puis tout à coup l'expression de son

visage changea; elle sembla prendre son parti et vint à moi l'air riant

et la main ouverte. Elle était si belle ainsi, qu'un nuage passa devant

mes yeux, et pendant un instant je ne la vis plus.

[Figure 02]

Passez-moi une puérilité. Il faut que je vous dise comment elle était

habillée. Elle ne remit jamais ce costume depuis cette nuit étrange,

et pourtant je me le rappelle minutieusement. Il y a longtemps de cela.

Eh bien, je vivrais encore autant que j'ai vécu, que je n'oublierais

pas un seul détail, tant j'en fus frappé au milieu du tumulte qui se

faisait au dedans et au dehors de moi, au milieu des coups de fusil qui

battaient le rempart, des éclairs qui sillonnaient le ciel, et des

palpitations violentes qui précipitaient mon sang de mon cœur à mon

cerveau, et de ma tête à ma poitrine.

Oh! qu'elle était belle! Il me semble que son spectre passe encore

devant mes yeux. Je crois la voir, vous dis-je, avec son costume

d'amazone qu'on portait dans ce temps-là. Ce costume consistait en une

jupe de drap très ample; le corps serré dans un gilet de satin gris de

perle boutonné, et une écharpe rouge autour de la taille; en dessus,

on portait la veste de chasse galonnée, courte et ouverte par devant;

un chapeau de feutre gris à grands bords, relevés sur le front, et

ombragé d'une demi-douzaine de plumes rouges, surmontait des cheveux

sans poudre, retroussés autour du visage et tombant par derrière en

deux longues tresses, comme ceux des Bernoises. Ceux d'Edmée étaient

si longs, qu'ils descendaient presque à terre.

Cette parure fantastique pour moi, cette fleur de jeunesse et ce bon

accueil qu'elle semblait faire à mes prétentions, c'en était bien

assez pour me rendre fou d'amour et de joie. Je ne comprenais rien de

plus agréable qu'une belle femme qui se donnait sans paroles

grossières et sans larmes de honte. Mon premier mouvement fut de la

saisir dans mes bras; mais, comme vaincu par ce besoin irrésistible

d'adoration qui caractérise le premier amour, même chez les êtres les

plus grossiers, je tombai à ses genoux et je les pressai contre ma

poitrine; c'était pourtant, dans cette hypothèse, à une grande

dévergondée que s'adressait cet hommage. Je n'en étais pas moins

près de m'évanouir.

Elle prit ma tête dans ses deux belles mains, en s'écriant:

--Ah! je le voyais bien, je le savais bien, que vous n'étiez pas un de

ces réprouvés. Oh! vous allez me sauver, Dieu merci! Soyez béni, ô

Dieu! et vous, mon cher enfant, dites de quel côté... Vite, fuyons!

Faut-il sauter par la fenêtre? Oh! je n'ai pas peur, mon cher monsieur;

allons!

Je crus sortir d'un rêve, et j'avoue que cela me fut horriblement

désagréable.

--Qu'est-ce à dire? lui répondis-je en me relevant; vous jouez-vous de

moi? ne savez-vous pas où vous êtes, et croyez-vous que je sois un

enfant?

--Je sais que je suis à la Roche-Mauprat, répondit-elle en redevenant

pâle, et que je vais être outragée et assassinée dans deux heures

si, d'ici là, je n'ai pas réussi à vous inspirer quelque pitié. Mais

j'y réussirai, s'écria-t-elle en tombant à son tour à mes genoux,

vous n'êtes pas un de ces hommes-là. Vous êtes trop jeune pour être

un monstre comme eux; vous avez eu l'air de me plaindre; vous me ferez

évader, n'est-ce pas, n'est-ce pas, _mon cher cœur?_

Elle prenait mes mains et les baisait avec ardeur pour me fléchir; je

l'écoutais et je la regardais avec une stupidité peu faite pour la

rassurer. Mon âme n'était guère accessible par elle-même à la

générosité et à la compassion, et, dans ce moment, une passion plus

violente que tout le reste faisait taire en moi ce qu'elle essayait d'y

trouver. Je la dévorais des yeux sans rien comprendre à ses discours.

Toute la question pour moi était de savoir si je lui avais plu, ou si

elle avait voulu se servir de moi pour la délivrer.

--Je vois bien que vous avez peur, lui dis-je; vous avez tort d'avoir

peur de moi; je ne vous ferai certainement pas de mal. Vous êtes trop

jolie pour que je songe à autre chose que vous caresser.

--Oui, mais vos oncles me tueront, s'écria-t-elle, vous le savez bien.

Est-il possible que vous vouliez me laisser tuer? Puisque je vous plais,

sauvez-moi, je vous aimerai après.

--Oh! oui, après, après! lui répondis-je en riant d'un air niais et

méfiant, après que vous m'aurez fait pendre par les gens du roi, que

je viens d'étriller si bien. Allons, prouvez-moi que vous m'aimez tout

de suite, je vous sauverai après; après, moi aussi.

Je la poursuivis autour de la chambre; elle fuyait. Cependant elle ne me

témoignait pas de colère et me résistait avec des paroles douces. La

malheureuse ménageait en moi son seul espoir et craignait de m'irriter.

Ah! si j'avais pu comprendre ce que c'était qu'une femme comme elle, et

ce qu'était ma situation! Mais j'en étais incapable et je n'avais

qu'une idée fixe, l'idée qu'un loup peut avoir en pareille occasion.

Enfin, comme à toutes ses prières je répondais toujours la même

chose: «M'aimez-vous, ou vous moquez-vous?» elle vit à quelle brute

elle avait affaire; et, prenant son parti, elle se retourna vers moi,

jeta ses bras autour de mon cou, cacha son visage dans mon sein et me

laissa baiser ses cheveux. Puis elle me repoussa doucement en me disant:

--Eh! mon Dieu, ne vois-tu pas que je t'aime et que tu m'as plu dès le

moment que je t'ai vu? Mais ne comprends-tu pas que je hais tes oncles

et que je ne veux appartenir qu'à toi?

--Oui, lui répondis-je obstinément, parce que vous avez dit: «Voilà

un imbécile à qui je persuaderai tout ce que je voudrai en lui disant

que je l'aime; il le croira, et je le mènerai pendre.» Voyons, il n'y

a qu'un mot qui serve, si vous m'aimez...

Elle me regardait d'un air d'angoisse, tandis que je cherchais à

rencontrer ses lèvres quand elle ne détournait pas la tête. Je tenais

ses mains dans les miennes, elle ne pouvait plus que reculer l'instant

de sa défaite. Tout à coup sa figure pâle se colora, elle se mit à

sourire, et, avec une expression de coquetterie angélique:

--Et vous, dit-elle, m'aimez-vous?

De ce moment, la victoire fut à elle. Je n'eus plus la force de vouloir

ce que je désirais; ma tête de loup-cervier fut bouleversée, ni plus

ni moins que celle d'un homme, et je crois que j'eus l'accent de la voix

humaine en m'écriant pour la première fois de ma vie:

--Oui, je t'aime! oui, je t'aime!

--Eh bien, dit-elle d'un air fou et avec un ton caressant, aimons-nous

et sauvons-nous.

--Oui, sauvons-nous, lui répondis-je; je déteste cette maison et mes

oncles. Il y a longtemps que je veux me sauver. Mais on me pendra, tu

sais bien.

--On ne te pendra pas, reprit-elle en riant; mon prétendu est

lieutenant général.

--Ton prétendu! m'écriai-je, saisi d'un nouvel accès de jalousie plus

vif que le premier; tu vas te marier?

--Pourquoi non? répondit-elle en me regardant avec attention.

Je pâlis et je serrai les dents.

--En ce cas..., lui dis-je en essayant de l'emporter dans mes bras.

--En ce cas, me répondit-elle en me donnant une petite tape sur la

joue, je vois que tu es jaloux; mais c'est un singulier jaloux que celui

qui veut posséder sa maîtresse à dix heures pour la céder à minuit

à huit hommes ivres qui la lui rendront demain aussi sale que la boue

des chemins.

--Ah! tu as raison, m'écriai-je, va-t'en! va-t'en! Je te défendrais

jusqu'à la dernière goutte de mon sang; mais je succomberais sous le

nombre et je périrais avec la pensée que tu leur restes. Quelle

horreur! tu m'y fais penser; me voilà triste. Allons, pars!

--Oh! oui! oh! oui! mon ange, s'écria-t-elle en m'embrassant sur les

joues avec effusion.

Cette caresse, la première qu'une femme m'eût faite depuis mon

enfance, me rappela, je ne sais comment ni pourquoi, le dernier baiser

de ma mère; et, au lieu de plaisir, elle me causa une tristesse

profonde. Je me sentis les yeux pleins de larmes. Ma suppliante s'en

aperçut et baisa mes larmes en répétant toujours:

--Sauve-moi! sauve-moi!

--Et ton mariage? lui dis-je. Oh! écoute, jure-moi que tu ne te

marieras pas avant que je meure; ce ne sera pas long, car mes oncles

font bonne justice et courte justice, comme ils disent.

--Est-ce que tu ne vas pas me suivre? reprit-elle.

--Te suivre? Non! pendu là-bas pour avoir fait le métier de bandit,

pendu ici pour t'avoir fait évader, ce sera toujours bien la même

chose, et, du moins, je n'aurai pas la honte de passer pour un délateur

et d'être pendu en place publique.

--Je ne te laisserai pas ici, s'écria-t-elle, dussé-je y mourir; viens

avec moi; tu ne risques rien, crois-en ma parole. Je réponds de toi

devant Dieu. Tue-moi si je mens; mais partons vite... Mon Dieu! je les

entends chanter! Ils viennent! Ah! si tu ne veux pas me défendre,

tue-moi tout de suite!

Elle se jeta dans mes bras. L'amour et la jalousie gagnaient de plus en

plus en moi; j'eus, en effet, l'idée de la tuer, et j'eus la main sur

mon couteau de chasse tout le temps que j'entendis du bruit et des voix

dans le voisinage de la salle. C'étaient des cris de victoire. Je

maudis le ciel de ne l'avoir pas donnée à nos ennemis. Je pressai

Edmée sur ma poitrine, et nous restâmes immobiles dans les bras l'un

de l'autre, jusqu'à ce qu'un nouveau coup de fusil annonçât que le

combat recommençait. Alors je la serrai avec passion sur mon cœur.

--Tu me rappelles, lui dis-je, une pauvre tourterelle qui, étant

poursuivie par le milan, vint, un jour, se jeter dans ma veste et se

cacher jusque dans mon sein.

--Et tu ne l'as pas livrée au milan, n'est-ce pas? reprit Edmée.

--Non, de par tous les diables! pas plus que je ne te livrerai, toi, le

plus joli des oiseaux des bois, à ces méchants oiseaux de nuit qui te

menacent.

--Mais comment fuirons-nous? dit-elle en écoutant avec terreur la

fusillade.

--Aisément, lui dis-je; suis-moi.

Je pris un flambeau, et, levant une trappe, je la fis descendre avec moi

dans la cave. De là, nous gagnâmes un souterrain creusé dans le roc,

et qui servait autrefois à risquer un grand moyen de défense quand la

garnison était plus considérable; on sortait dans la campagne par une

extrémité opposée à la herse, et on tombait sur les derrières des

assiégeants, qui se trouvaient pris entre deux feux. Mais il y avait

longtemps que la garnison de la Roche-Mauprat ne pouvait plus se diviser

en deux corps, et, d'ailleurs, durant la nuit, il y aurait eu folie à

se risquer hors de l'enceinte. Nous arrivâmes donc sans encombre à la

sortie du souterrain; mais, au dernier moment, je fus saisi d'un accès

de fureur. Je jetai ma torche par terre, et, m'appuyant contre la porte:

--Tu ne sortiras pas d'ici, dis-je à la tremblante Edmée, sans être

à moi.

Nous étions dans les ténèbres; le bruit du combat ne venait plus

jusqu'à nous. Avant qu'on vînt nous surprendre en ce lieu, nous avions

mille fois le temps d'échapper. Tout m'enhardissait, Edmée ne

dépendait plus que de mon caprice. Quand elle vit que les séductions

de sa beauté ne pouvaient plus agir sur moi pour me porter à

l'enthousiasme, elle cessa de m'implorer et fit quelques pas en arrière

dans l'obscurité.

--Ouvre la porte, me dit-elle, et sors le premier, ou je me tue; car

j'ai pris ton couteau de chasse au moment où tu l'oubliais sur le bord

de la trappe, et, pour retourner chez tes oncles, tu seras obligé de

marcher dans mon sang.

L'énergie de sa voix m'effraya.

--Rendez ce couteau, lui dis-je, ou, à tout risque, je vous l'ôte de

force.

--Crois-tu que j'aie peur de mourir? dit-elle avec calme. Si j'avais

tenu ce couteau là-bas, je ne me serais pas humiliée devant toi.

--Eh bien, malheur! m'écriai-je, vous me trompez, vous ne m'aimez pas!

Partez! je vous méprise, je ne vous suivrai pas.

En même temps, j'ouvris la porte.

--Je ne veux pas partir sans vous, dit-elle; et vous, vous ne voulez pas

que nous partions sans que je sois déshonorée. Lequel de nous deux est

le plus généreux?

--Vous êtes folle, lui dis-je, vous m'avez menti, et vous ne savez que

faire pour me rendre imbécile. Mais vous ne sortirez pas d'ici sans

jurer que votre mariage avec le lieutenant général ou avec tout autre

ne se fera pas avant que vous ayez été ma maîtresse.

--Votre maîtresse? dit-elle. Y pensez-vous? Ne pouvez-vous du moins,

pour adoucir l'insolence, dire votre femme?

--C'est ce que diraient tous mes oncles à ma place, parce qu'ils ne se

soucieraient que de votre dot. Moi, je n'ai envie de rien autre que de

votre beauté. Jurez que vous serez à moi d'abord, et, après, vous

serez libre; je le jure. Si je me sens trop jaloux pour le souffrir, un

homme n'a qu'une parole, je me ferai sauter la cervelle.

--Je jure, dit Edmée, de n'être à personne avant d'être à vous.

--Ce n'est pas cela; jurez d'être à moi avant d'être à qui que ce

soit.

--C'est la même chose, répondit-elle, je le jure.

--Sur l'Évangile? sur le nom du Christ? sur le salut de votre âme? sur

le cercueil de votre mère?

--Sur l'Évangile, sur le nom du Christ, sur le salut de mon âme, sur

le cercueil de ma mère!

--C'est bon.

--Un instant, reprit-elle: vous allez jurer que ma promesse et son

exécution resteront un secret entre nous, que mon père ne le saura

jamais ni personne qui puisse le lui redire?

--Ni qui que ce soit au monde. Qu'ai-je besoin qu'on le sache, pourvu

que cela soit?

Elle me fit répéter la formule du serment, et nous nous élançâmes

dehors, les mains unies en signe de foi mutuelle.

Là, notre fuite devenait périlleuse. Edmée craignait presque autant

les assiégeants que les assiégés. Nous eûmes le bonheur de n'en

rencontrer aucun; mais il n'était pas facile d'aller vite: le temps

était si sombre que nous nous heurtions contre tous les arbres, et la

terre si glissante, que nous ne pouvions nous soutenir. Un bruit

inattendu nous fit tressaillir; mais, aussitôt, au son des chaînes

qu'il traînait aux pieds, je reconnus le cheval de mon grand-père,

animal extraordinairement vieux, mais toujours vigoureux et ardent:

c'était le même qui m'avait amené dix ans auparavant, à la

Roche-Mauprat; il n'avait qu'une corde autour du cou pour toute bride.

Je la lui passai dans la bouche avec un nœud coulant; je jetai ma veste

sur sa croupe, j'y plaçai ma fugitive, je détachai les entraves, je

sautai sur l'animal, et, le talonnant avec fureur, je lui fis prendre le

galop à tout hasard. Heureusement pour nous qu'il connaissait les

chemins mieux que moi et n'avait pas besoin d'y voir pour en suivre les

détours sans se heurter aux arbres. Cependant il glissait souvent, et,

pour se retenir, il nous donnait des secousses qui nous eussent mille

fois désarçonnés (équipés comme nous l'étions) si nous n'eussions

été entre la vie et la mort. Dans de semblables situations, les

entreprises désespérées sont les meilleures, et Dieu protège ceux

que les hommes poursuivent. Nous semblions n'avoir plus rien à

craindre, lorsque tout à coup le cheval heurta une souche, son pied se

prit dans une racine à fleur de terre, et il s'abattit. Avant que nous

fussions relevés, il avait pris la fuite dans les ténèbres, et

j'entendais ses pas rapides s'éloigner de plus en plus. J'avais reçu

Edmée dans mes bras; elle n'eut aucun mal, mais je pris une entorse si

grave qu'il me fût impossible de faire un pas. Edmée crut que j'avais

la jambe cassée; je le croyais un peu moi-même tant je souffrais; mais

je ne pensai bientôt plus ni à la souffrance ni à l'inquiétude. La

tendre sollicitude que me témoignait Edmée me fit tout oublier. En

vain je la pressais de continuer sa route sans moi; elle pouvait

maintenant s'échapper. Nous avions fait beaucoup de chemin. Le jour ne

tarderait pas à paraître. Elle trouverait des habitations, et partout

on la protégerait contre les Mauprat.

--Je ne te quitterai pas, répondit-elle avec obstination; tu t'es

dévoué à moi, je me dévoue à toi de même; nous nous sauverons tous

deux ou nous mourrons ensemble.

--Je ne me trompe pas, m'écriai-je; c'est une lumière que j'aperçois

entre ces branches. Il y a là une habitation. Edmée, allez y frapper.

Vous m'y laisserez sans inquiétude, et vous trouverez un guide pour

vous conduire chez vous.

--Quoi qu'il arrive, je ne vous quitterai pas, dit-elle; mais je vais

voir si l'on peut vous secourir.

--Non, lui dis-je, je ne vous laisserai pas frapper seule à cette

porte. Cette lumière, au milieu de la nuit, dans une maison située au

fond des bois, peut cacher quelque embûche.

Je me traînai jusqu'à la porte. Elle était froide comme du métal;

les murs étaient couverts de lierre.

--Qui est là? cria-t-on du dedans avant que nous eussions frappé.

--Nous sommes sauvés, s'écria Edmée: c'est la voix de Patience.

--Nous sommes perdus, lui dis-je: nous sommes ennemis mortels, lui et

moi.

--Ne craignez rien, dit-elle, suivez-moi; c'est Dieu qui nous amène

ici.

--Oui, c'est Dieu qui t'amène ici, fille du ciel, étoile du matin, dit

Patience en ouvrant la porte, et quiconque te suit soit le bienvenu à

la tour Gazeau!

Nous pénétrâmes sous une voûte surbaissée, au milieu de laquelle

pendait une lampe de fer. À la clarté de ce luminaire lugubre

et des maigres broussailles qui flambaient dans l'âtre, nous

vîmes avec surprise que la tour Gazeau était honorée d'une compagnie

inusitée. D'un côté, la figure pâle et grave d'un homme en habit

ecclésiastique recevait le reflet de la flamme; de l'autre côté, un

chapeau à grands bords ombrageait un cône olivâtre terminé par une

maigre barbe, et le mur recevait la silhouette d'un nez tellement

effilé, qu'il n'y avait rien au monde qui pût lui être comparé, si

ce n'est une longue rapière posée en travers sur les genoux du

personnage, et la face d'un petit chien qu'on eût prise, à sa forme

pointue, pour celle d'un rat gigantesque, si bien qu'il régnait une

harmonie mystérieuse entre ces trois pointes acérées, le nez de don

Marcasse, le museau de son chien et la lame de son épée. Il se leva

lentement et porta la main à son chapeau. Ainsi fit le curé

janséniste. Le chien allongea la tête entre les jambes de son maître,

et, muet comme lui, montra les dents et coucha les oreilles sans aboyer.

--Chut! _Blaireau!_ lui dit Marcasse.

[Note 6: Le seigneur de Pleumartin a laissé dans le pays des souvenirs

qui préserveront le récit de Mauprat du reproche d'exagération. La

plume se refuserait à tracer les féroces obscénités et les

raffinements de torture qui signalèrent la vie de cet insensé, et qui

perpétuèrent les traditions du brigandage féodal dans le Berry

jusqu'aux derniers jours de l'ancienne monarchie. On fit le siège de

son château, et, après une résistance opiniâtre, il fut pris et

pendu. Plusieurs personnes encore vivantes, et d'un âge qui n'est pas

même très avancé, l'ont connu.]

Mauprat(#62787) · 第 23 / 47 题