À trois lieues de la Roche-Mauprat, en tirant vers le Fromental, vous
devez avoir vu, au milieu des bois, une vieille tour isolée, célébré
par la mort tragique d'un prisonnier que le bourreau, étant en
tournée, trouva bon de pendre, il y a une centaine d'années, sans
autre forme de procès, pour complaire à un ancien Mauprat, son
seigneur.
À l'époque dont je vous parle, la tour Gazeau était déjà
abandonnée, menaçant ruine: elle était domaine de l'État, et on y
avait toléré, par oubli plus que par bienfaisance, la retraite d'un
vieux indigent, homme fort original, vivant complètement seul, et connu
dans le pays sous le nom du bonhomme Patience.
--J'en ai entendu parler à la grand'mère de ma nourrice, repris-je;
elle le tenait pour sorcier.
--Précisément; et, puisque nous voici sur ce sujet, il faut que je
vous dise au juste quel homme était ce Patience; car j'aurai plus d'une
fois occasion de vous en parler dans le cours de mon récit, et j'ai eu
aussi celle de le connaître à fond.
Patience était un philosophe rustique. Le ciel lui avait départi une
haute intelligence; mais l'éducation lui avait manqué, et, par une
sorte de fatalité inconnue, son cerveau avait été complètement
rebelle au peu d'instruction qu'il avait été à même de recevoir.
Ainsi il avait été à l'école chez les Carmes de ***, et, au lieu de
ressentir ou de montrer de l'aptitude, il avait fait l'école
buissonnière avec plus de délices qu'aucun de ses camarades. C'était
une nature éminemment contemplative, douce et indolente, mais fière,
et poussant jusqu'à la sauvagerie l'amour de l'indépendance;
religieuse, mais ennemie de toute règle; un peu ergoteuse, très
méfiante, implacable aux hypocrites. Les pratiques du cloître ne lui
imposèrent pas, et, pour avoir eu une ou deux fois son franc parler
avec les moines, il fut chassé de l'école. Depuis ce temps, il fut
grand ennemi de ce qu'il appelait la monacaille et se déclara
ouvertement pour le curé de Briantes, qu'on accusait d'être
janséniste. Mais le curé ne réussit pas mieux que les moines à
instruire Patience. Le jeune paysan, quoique doué d'une force
herculéenne et d'une grande curiosité pour la science, montrait une
aversion insurmontable pour toute espèce de travail, soit physique,
soit intellectuel. Il professait une philosophie naturelle à laquelle
il était bien difficile au curé de répondre. On n'avait pas besoin de
travailler, disait-il, quand on n'avait pas besoin d'argent, et on
n'avait pas besoin d'argent quand on n'avait que des besoins modérés.
Patience prêchait d'exemple; dans l'âge des passions, il eut des
mœurs austères, ne but jamais que de l'eau, n'entra jamais dans un
cabaret, ne sut point danser, et fut toujours fort gauche et fort timide
avec les femmes, auxquelles, d'ailleurs, son caractère bizarre, sa
figure sévère et son esprit un peu railleur ne plurent point. Comme
s'il eut aimé à se venger, par le dédain, de cette défaveur, ou à
s'en consoler par la sagesse, il se plaisait, comme autrefois Diogène,
à dénigrer les vains plaisirs d'autrui; et, si quelquefois on le
voyait passer sous la ramée, au milieu des fêtes, c'était pour y
jeter quelque saillie ingénue, éclair de son inexorable bon sens.
Quelquefois aussi son intolérante moralité s'exprima d'une manière
acerbe et laissa derrière lui un nuage de tristesse ou d'effroi dans
les consciences troublées. C'est ce qui lui suscita de violents
ennemis; et les efforts d'une haine inepte, joints à l'espèce
d'étonnement qu'inspirait son allure excentrique, lui attirèrent la
réputation de sorcier.
Quand je vous ai dit que l'instruction manqua à Patience, je me suis
mal exprimé. Avide de connaître les hauts mystères de la nature, son
intelligence voulut escalader le ciel au premier vol; et, dès les
premières leçons, le curé janséniste se vit tellement troublé et
effarouché de l'audace de son élève, il eut tant à lui dire pour le
calmer et le soumettre, il fallut soutenir un tel assaut de questions
hardies et d'objections superbes, qu'il n'eut pas le loisir de lui
enseigner l'alphabet, et qu'au bout de dix ans d'études interrompues et
reprises au gré du caprice ou de la nécessité, Patience ne savait pas
lire. C'est à grand'peine qu'en suant sur son livre, il déchiffrait
une page en deux heures, et encore ne comprenait-il pas le sens de la
plupart des mots qui exprimaient des idées abstraites. Et pourtant ces
idées abstraites étaient en lui; on les pressentait en le voyant, en
l'écoutant; et c'était merveille que la manière dont il parvenait a
les rendre dans son langage rustique, animé d'une poésie barbare, si
bien qu'on était, en l'entendant, partagé entre l'admiration et la
gaieté.
Lui, toujours grave, toujours absolu, ne voulait composer avec aucune
dialectique. Stoïcien par nature et par principe, passionné dans la
propagande de sa doctrine du détachement des faux biens, mais
inébranlable dans la pratique de la résignation, il battait en brèche
le pauvre curé; et c'était à ces discussions, comme il me l'a
raconté souvent dans ses dernières années, qu'il avait acquis ses
connaissances en philosophie. Pour résister aux coups de bélier de la
logique naturelle, le bon janséniste était forcé d'invoquer le
témoignage de tous les Pères de l'Église et de les opposer, souvent
même de les corroborer avec la doctrine de tous les sages et savants de
l'antiquité. Alors les yeux ronds de Patience _grossissaient dans sa
tête_ (c'était son expression), la parole expirait sur ses lèvres,
et, charmé d'apprendre sans se donner la peine d'étudier, il se
faisait longuement expliquer la doctrine de ces grands hommes et
raconter leur vie. En voyant son attention et son silence, l'adversaire
triomphait; mais, au moment où il croyait avoir convaincu cette âme
rebelle, Patience, entendant sonner minuit à l'horloge du village, se
levait, prenait congé de son hôte avec affection, et, reconduit par
lui jusqu'au seuil du presbytère, le consternait avec quelque
réflexion laconique et mordante qui confondait saint Jérôme et
Platon, Eusèbe tout autant que Sénèque, Tertullien non moins
qu'Aristote.
Le curé ne s'avouait pas trop la supériorité de cette intelligence
inculte. Néanmoins il était tout étonné de passer tant de soirs
d'hiver au coin de son feu avec ce paysan, sans éprouver ni ennui ni
fatigue; et il se demandait pourquoi le magister du village, et même le
prieur du couvent, quoique sachant grec et latin, lui semblaient, l'un
ennuyeux, l'autre erroné, dans tous leurs discours. Il connaissait
toute la pureté des mœurs de Patience, et il s'expliquait l'ascendant
de son esprit par le pouvoir et le charme que la vertu exerce et répand
autour d'elle. Puis il s'accusait humblement, chaque soir, devant Dieu
de n'avoir pas disputé avec son élève à un point de vue assez
chrétien. Il confessait à son ange gardien que l'orgueil de sa science
et le plaisir qu'il avait goûté à se voir écouté si religieusement
l'avaient un peu emporté au delà des limites de l'enseignement
religieux; qu'il avait cité trop complaisamment les auteurs profanes;
qu'il avait même trouvé un dangereux plaisir à se promener avec son
auditeur dans les champs du passé, pour y cueillir des fleurs païennes
que l'eau du baptême n'avait pas arrosées et qu'il n'était pas permis
à un prêtre de respirer avec tant de charme.
De son côté, Patience chérissait le curé. C'était son seul ami, le
seul lien qu'il eût avec la société, le seul aussi qu'il eût avec
Dieu par la lumière de la science. Le paysan s'exagérait beaucoup le
savoir de son pasteur. Il ne savait pas que même les plus éclairés
des hommes civilisés prennent souvent à rebours, ou ne prennent pas du
tout le cours des connaissances humaines. Patience eût été délivré
de grandes anxiétés d'esprit s'il eût pu découvrir, à coup sûr,
que son maître se trompait fort souvent, et que c'était l'homme et non
la vérité qui faisait défaut. Ne le sachant pas et voyant
l'expérience des siècles en désaccord avec le sentiment inné de la
justice, il était en proie à des rêveries continuelles; et, vivant
seul, errant dans la campagne à toutes les heures du jour et de la
nuit, absorbé dans des préoccupations inconnues à ses pareils, il
donnait de plus en plus crédit aux fables de sorcellerie débitées
contre lui.
Le couvent n'aimait pas le pasteur. Quelques moines que Patience avaient
démasqués haïssaient Patience. Le pasteur et l'élève furent
persécutés. Les moines ignares ne reculèrent pas devant la
possibilité d'accuser le curé auprès de son évêque de s'adonner aux
sciences occultes, de concert avec le magicien Patience. Une sorte de
guerre religieuse s'établit dans le village et dans les alentours. Tout
ce qui n'était pas pour le couvent fut pour le curé, et
réciproquement. Patience dédaigna d'entrer dans cette lutte. Un beau
matin, il alla embrasser son ami en pleurant et lui dit:
--Je n'aime que vous au monde, je ne veux donc pas vous être un sujet
de persécution; comme, après vous, je ne connais et n'aime personne,
je m'en vais vivre dans les bois à la manière des hommes primitifs.
J'ai pour héritage un champ qui rapporte cinquante livres de rente;
c'est la seule terre que j'aie jamais remuée de mes mains, et la
moitié de son chétif revenu a été employée à payer la dîme de
travail que je dois au seigneur; j'espère mourir sans avoir fait pour
autrui le métier de bête de somme. Cependant, si on vous suspend de
vos fonctions, si on vous ôte votre revenu, et que vous ayez un champ
à labourer, faites-moi dire un mot, et vous verrez que mes bras ne se
seront pas engourdis dans l'inaction.
Le pasteur combattit en vain cette résolution. Patience partit,
emportant pour tout bagage la veste qu'il avait sur le dos, et un
abrégé de la doctrine d'Épictète, pour laquelle il avait une grande
prédilection, et dans laquelle, grâce à de fréquentes études, il
pouvait lire jusqu'à trois pages par jour, sans se fatiguer outre
mesure. L'anachorète rustique alla vivre au désert. D'abord il se
construisit dans les bois une cahute de ramée. Mais, assiégé par les
loups, il se réfugia dans une salle basse de la tour Gazeau, où il se
fit, avec un lit de mousse et des troncs d'arbres, un ameublement
splendide; avec des racines, des fruits sauvages et le laitage d'une
chèvre, un ordinaire très peu inférieur à celui qu'il avait eu au
village. Ceci n'est point exagéré. Il faut voir le paysan de certaines
parties de la Varenne pour se faire une idée de la sobriété au sein
de laquelle un homme peut vivre en état de santé. Au milieu de ces
habitudes stoïques, Patience était encore une exception. Jamais le vin
n'avait rougi ses lèvres, et le pain lui avait toujours semblé une
superfluité. Il ne haïssait pas, d'ailleurs, la doctrine de Pythagore,
et, dans les rares entrevues qu'il avait désormais avec son ami, il lui
disait que, sans croire précisément à la métempsycose et sans se
faire une loi d'observer le régime végétal, il éprouvait
involontairement une secrète joie de pouvoir s'y adonner et de n'avoir
plus occasion de voir donner la mort tous les jours à des animaux
innocents.
Patience avait pris cette étrange résolution à l'âge de quarante
ans; il en avait soixante lorsque je le vis pour la première fois, et
il jouissait d'une force physique extraordinaire. Il avait bien quelques
habitudes de promenade chaque année; mais, à mesure que je vous dirai
ma vie, j'entrerai dans le détail de la vie cénobitique de Patience.
À l'époque dont je vais vous parler, après de nombreuses
persécutions, les gardes forestiers, par crainte de se voir jeter un
sort, plutôt que par compassion, lui avaient enfin concédé la libre
occupation de la tour Gazeau, non sans le prévenir qu'elle pourrait
bien lui tomber sur la tête au premier vent d'orage; à quoi Patience
avait philosophiquement répondu que, si sa destinée était d'être
écrasé, le premier arbre de la forêt serait tout aussi bon pour cela
que les combles de la tour Gazeau.
Avant de vous mettre en scène mon personnage de Patience, et tout en
vous demandant pardon de la longueur trop complaisante de cette
biographie préliminaire, je dois encore vous dire que, dans l'espace de
ces vingt années, l'esprit du pasteur avait suivi une nouvelle
direction. Il aimait la philosophie, et, malgré lui, le cher homme, il
reportait cet amour sur les philosophes, même sur les moins orthodoxes.
Les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau le transportèrent, malgré toute
sa résistance intérieure, dans des régions nouvelles; et, un matin
qu'au retour d'une visite à des malades, il avait rencontré Patience
herborisant pour son dîner sur les rochers de Grevant, il s'était
assis près de lui sur la pierre druidique, et il avait fait à son
propre insu la profession de foi du vicaire savoyard. Patience mordit
beaucoup plus volontiers à cette religion poétique qu'à l'ancienne
orthodoxie. Le plaisir avec lequel il écouta le résumé des doctrines
nouvelles engagea le curé à lui donner secrètement quelques
rendez-vous sur des points isolés de la Varenne, où ils devaient se
rencontrer comme par hasard. Dans ces conciliabules mystérieux,
l'imagination de Patience, restée si fraîche et si ardente dans la
solitude, s'enflamma de toute la magie des idées et des espérances qui
fermentaient alors en France, depuis la cour de Versailles jusqu'aux
bruyères les plus inhabitées. Il s'éprit de Jean-Jacques et s'en fit
lire tout ce qu'il lui fut possible d'en écouter sans compromettre les
devoirs du curé. Puis il se fit donner un exemplaire du _Contrat
social_ et alla l'épeler sans relâche à la tour Gazeau. D'abord le
curé ne lui avait communiqué cette manne qu'avec des restrictions, et,
tout en lui faisant admirer les grandes pensées et les grands
sentiments du philosophe, il avait cru le mettre en garde contre les
poisons de l'anarchie. Mais toute l'ancienne science, toutes les
heureuses citations d'autrefois, en un mot, toute la théologie du bon
prêtre fut emportée comme un pont fragile par le torrent d'éloquence
sauvage et d'enthousiasme irréfrénable que Patience avait amassé dans
son désert. Il fallut que le curé cédât et repliât effrayé sur
lui-même. Alors il y trouva le for intérieur lézardé et craquant de
toute part. Le nouveau soleil qui montait sur l'horizon politique et qui
bouleversait toutes les intelligences fondit la sienne comme une neige
légère au premier souffle du printemps. L'exaltation de Patience, le
spectacle de sa vie étrange et poétique qui lui donnait un air
inspiré, la tournure romanesque que prenaient leurs relations
mystérieuses (les ignobles persécutions du couvent ennoblissant
l'esprit de révolte), tout cela s'empara si fort du prêtre, qu'en 1770
il était déjà bien loin du jansénisme et cherchait vainement dans
toutes les hérésies religieuses un point où se retenir avant de
tomber dans l'abîme de philosophie, si souvent ouvert devant lui par
Patience, si souvent refermé en vain par les exorcismes de la
théologie romaine.