une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que
si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut
être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le
composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce
qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments.
Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà
élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues)
l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre
conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.
On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y
réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!
Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est
la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en
la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe
de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement
formulable comme il suit: _Cet objet qui présente une corrélation avec
mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A._
Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour
connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec
A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement
connu.--_A priori_ il n'y a pas plus de raison pour que les réalités
intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues,
que les réalités extérieures.--Le problème n'a fait que se déplacer.
Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A.
Qu'en penses-tu?
--Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit
le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»
Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:
_Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec
Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit
projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement_
_MARCEL._
L'enveloppe porta la suscription:
/$
MADEMOISELLE MARIE MANTE
7, _rue Lepic, PARIS._
$/
CHAPITRE DOUZIÈME
LE TOUR DES CHOSES
«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu
sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant
que les diamants?
--Taisez-vous, sentimental.
--Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On
ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales,
des cotes de la Bourse.
--Quelle rage as-tu de toujours parler?
--Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je
me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te
dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de
tes cheveux.»
Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait.
Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire,
quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu
hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les
boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle
lâcheté, et ce soleil qui descend.
«Mon ami.
--Il doit être très tard, n'est-ce pas?
--Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.
--Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.
--Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous
de diamants?
--Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»
Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente
Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après
Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir
précède l'orage.
«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend
son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il
y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela
dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la
selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à
recommencer.
--Quelle belle vie!
--La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez
pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai
faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?
--Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est
pas drôle.
--Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du
moins je t'ai et je te garde. »
Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a
les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main
droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses
cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe
sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la
cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux.
La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:
«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»
L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une
orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se
passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les
mains inoccupées.
Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la
coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite
remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un
dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la
femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux
sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami,
dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.
Un--deux--trois--Un--deux--trois (Valse).--C'est à tort qu'on croit
difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre
par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma
clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là,
il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons
plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là,
rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai
plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma
chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons
encore la vie large, là-bas.
_L'Intransigeant!_ Merci.
Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand.
Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les
faux-cols mous sont bien agréables l'été.
/$
Heure exquise
Qui nous grise
$/
Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon
marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs.
Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.
À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un
homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.
«Madame est là?
--Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»
Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de
cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle,
et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues
jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous
rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.
--Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.
--Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»
L'éventail compte les secondes: les gens heureux--n'ont pas d'histoire,
les gens heureux--n'ont pas d'histoire, les gens heureux--les gens
heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.
--Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.
--Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.
--Ah oui? il n'y a rien à faire?
--Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide.
Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés
sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches,
heureux.
--Vous croyez?
--Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des
domaines comme des royaumes.
--Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.
--Voilà. Mire, je ne ris pas.
--Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les
conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes
relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?
--Mais, Mire, il faut que je parte.
--Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très
bien réglé.
--Mire.
--Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon
cher, songrz un peu aux domestiques.
--Mire.
--Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.
--Mire, l'argent, mon argent.
--Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même
pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste.
Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.
--Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci
qui m'échappe! C'est trop.
--Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...
--Oh Mire, comme tu m'as fait mal!
--Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous
pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier
homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte
des gens!»
L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre
la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La
porte se referme.
Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement
dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites
entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la
glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet
veston.
«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à
peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.
--Je vous remercie. Je n'ai pas faim.
--Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et
l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir
vous afficher.
--Madame.
--Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun
inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes
vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?
--Mire.
--Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a
longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les
compliments à la folie. À la folie.
--Mire aux yeux d'argent.
--C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par
mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?
--Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça
dure. Il faut...
--Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose.
Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous
avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour,
vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je
n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très
gentil.
--Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.
--Prenez un siège.
--Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.
--Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.
--Il y va de la vie, entends-tu.
--Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de
pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où
avez-vous donc été à l'école?
--Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle.
Maintenant, ta bouche.
--Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les
lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez,
Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.
--Il est dans le bureau?
--Il est dans le bureau.
--Je vais le tuer.
--Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?
--Encore une fois.
--Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.»
Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son
mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je
l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit
de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit
Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte
refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah,
soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les
hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit
son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur
un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»
Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets
lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale.
Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge.
Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste
napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se
portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez
me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez
rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en
mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement:
cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je
pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une
histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous
l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela
me serait égal. Répondez.
--Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle
la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.
--Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc
votre revolver une minute.
--Comment?
--Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je
me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que
risquez-vous?
--Simplement que vous préfériez ma mort à la vôtre. Après tout, vous
avez raison: qu'est-ce que je risque? Tenez, tuez l'un de nous deux.»
Pedro Gonzalès prit le revolver et le fit sauter dans sa main. C'était
une arme de femme, à crosse incrustée de nacre, un vrai bijou. Le
banquier l'arma, puis, très lentement la fit tourner entre ses doigts,
et visa Anicet. On eut, sans trop se presser, le temps de compter
jusqu'à trente. Puis Gonzalès d'un geste demi-circulaire rapide porta
le canon dans sa bouche. Ce fut comme un bouquet de fleurs. Anicet,
éclaboussé légèrement, recula un peu. La chute du corps s'était faite
avec décence. Le jeune homme ramassa son revolver et l'essuya au tapis
de table.
À ce moment on entendit un bruit de pas et de paroles dans le salon
voisin. Plusieurs personnes semblaient se concerter sur le chemin à
suivre: des hommes. Anicet ouvrit la porte: il vit, opportunément
évanouie. Mirabelle sur le canapé; près d'elle, une femme de chambre
s'empressait; au milieu de la pièce il y avait un groupe de gens de
police conduit par le détective Carter. Celui-ci regarda le sang sur le
col d'Anicet, le revolver dans la main d'Anicet, puis Anicet lui-même.
Il jeta un coup d'œil dans le bureau, aperçut une masse à terre, et
très satisfait de soi: «Monsieur, dit-il, veuillez nous suivre.»
CHAPITRE TREIZIÈME
LE CORPS EN CAGE
De quelque côté qu'on se tourne, il n'y a que des murs. Image de la
vie. Anicet ne se sentait pas très gêné de sa nouvelle condition. S'il
n'y avait pas eu ces promenades dans les couloirs, les confrontations,
le juge d'instruction si fatigant parfois, tout un ensemble idiot,
Anicet se fut trouvé bien dans sa prison. D'un seul coup, les soucis
s'étaient évanouis: la tête libre, sinon le corps, le jeune homme
pouvait regarder le temps fuir très lentement contre les parois. Il
se réjouissait de cette lenteur même: si le temps est long, ma vie
s'allonge. De moi à la mort il se fait une place considérable pour
mille riens plus précieux que l'air libre: je m'étudie vieillir, je me
laisse aller comme le rameur s'allonge dans sa barque et descend au fil
de l'eau, la main droite traînant et freinant dans les herbes. Chaque
fois qu'il m'arrive d'être physiquement plus seul que de coutume, je
m'étonne, je me découvre. Je ne m'étais jamais vu qu'à l'occasion
d'une femme, d'un cocher ou d'une maison. Je me compare à ces images
particulières. Comme je leur suis supérieur! Les satisfactions de
l'orgueil m'incitent à me repasser par cœur: je tends toujours à me
recommencer, mais si je m'en aperçois je tends immédiatement à revenir
sur mes pas. C'est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette
deuxième erreur n'est pas si sensible qu'elle m'avertisse d'en éviter
une troisième. Je fais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement
exécuté, je m'aperçois qu'une permutation circulaire m'en a imposé
pour quelque figure nouvelle. Cela dourrait durer longtemps si je ne
possédais un esprit suffisamment généralisateur.
Certains malheurs catalogués, les calamités des hommes, ont ceci de
bon qu'ils modifient tout à coup l'échelle des valeurs. Cela qui
était toute ma vie n'est plus rien, et ainsi de suite. À une certaine
stupeur succède, après les cataclysmes, une lucidité plus grande et une
indifférence merveilleuse. Un des avantages de cet état d'esprit est de
pouvoir considérer d'un point de vue entièrement nouveau ce qui nous
était le plus pénible. Le plaisir de s'être affranchi d'une souffrance
_sans changer de place_ je ne puis le comparer qu'à la volupté du
corps. Si quelque maladie avait rendu douloureux à crier le moindre
mouvement de mon poignet, avec quel bonheur je ploierais ma main sur
mon arvant-bras pour l'étendre ensuite sur lui jusqu'à la limite quand
le mal se dissiperait brusquement. Si je me heurte et que je crie, aux
gens inquiets je réponds: Ce n'est rien, et mon sourire s'accompagne
d'un geste, pour démontrer que ma jambe n'est point brisée ou mon cœur.
Le bonheur parfait n'existe au monde que dans ce seul sourire.
Qu'est-ce qui peut encore me toucher aux larmes? Peu à peu les émotions
tombent comme des feuilles. Tout le passé, ce linge qui sèche dans ma
mémoire ou dans un herbier me paraît plus lointain que ma naissance.
On naît tous les jours un peu. Banalité. Mirabelle! Ce nom résonne
comme celui des Reines dans l'histoire de France. Il y a des gens pour
jurer que la possession seule peut déposséder un esprit d'un souvenir
de femme. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de souvenir puissant à
partir d'un certain moment de nous-mêmes. Si je le veux, je détacherai
ma pensée de n'importe qui ou de n'importe quoi. Vous ne vous étonnez
pas que je sache ouvrir ou fermer mes paupières. Eh bien alors. Tout
de même, quand les raisons d'être deviennent ces jouets ridicules,
que reste-t-il qui nous pousse à vivre? Encore le ton dramatique. Ça
ne passera donc jamais? Exercice: regarder en soi, faire son bilan,
établir les rapports entre nos désirs. Ah zut, le jeu n'en vaut pas
la chandelle. Quand je m'intéressais à autrui, je ne m'intéressais
qu'à moi-même. Le premier coup de vent l'a fait voir. Aujourd'hui je
crois bien ne pas me passionner pour mon individu. Quant à l'espèce
humaine, on n'en parle pas. Une jolie victoire: j'ai tué les points
d'interrogation. Les questions ne se posent plus, c'est très simple.
Ici commence une vie toute unie, plaisante. À partir de ce point
j'échappe à toutes les peines et à toutes les joies; la faculté de
s'étonner faisait tout le mal.
Ce détour qui n'est pas même singulier me ramène à la vie vulgaire.
Bravo: le secret de la sérénité. Je me limite consciemment, mais
sans songer au Pourquoi qu'en d'autres temps je me serais jeté dans
les jambes. Quelle machine je suis! Obéissante, souple. Si je porte
rapidement ma main droite à la hauteur de l'oreille en agitant le pouce
et l'index, je deviens instantanément un garçon coiffeur qui joue avec
ses ciseaux. Une certaine démarche m'évoque le train, une autre les
paquebots. Un certain effort me résume plusieurs sentiments. J'ai connu
un homme qui eut aimé avoir de tout des images musculaires. Ce n'est
pas malin. On exprime facilement tout en fonction de soi-même. De là
à se prendre pour le monde il n'y a qu'un pas. Vraiment je n'ai pas
besoin des éléments d'illusion que les hommes recherchent. On n'est
pas mal en prison. À éviter: se prendre trop en amitié, tenir trop
en estime son esprit. Si je ne donne pas dans ce travers, je dirai
probablement un jour ou l'autre: on n'est pas mal au tombeau. Dès lors,
rien de fâcheux ne peut plus m'arriver. Admirable sécurité. On peut
bien faire de moi tout ce qu'on voudra. «Je suis entre les mains de la
justice» n'est pas une constatation plus désagréable que «Je suis au
monde». La vie rappelle d'assez près le service militaire.
Un grand bruit de verrous annonça l'entrée de l'avocat: «Prenez la
peine de vous asseoir, Monsieur le membre du barreau, dit Anicet. Quel
heureux vent vous amène? D'abord, racontez-moi ce qu'il y a sur le
journal ce matin.
--Toujours facétieux, cher client. Au moins, vous, votre moral est bon.
--Donnez-moi les nouvelles. Monsieur l'Avocat: je suis très inquiet de
savoir si la barbe du zouave du Pont de l'Alma trempe dans l'eau. La
Seine monte?
--En été? Vous n'y pensez pas. Ce n'est pas la saison des crues.
--Vous croyez? Vous avez peut-être raison. Je me souviens pourtant
d'une femme qui prenait un vermouth à l'_Univers_ (vous savez, place
du Théâtre-Français) et qui disait au gérant: «La Seine devient
dangereuse. Elle a atteint 5 m. 50, et à pareille époque en 1911,
l'année des grandes inondations, elle atteignait 6 m. 10; ça ne fait
jamais qu'un mètre dix de différence.» Eh bien ce propos me poursuit.
Monsieur mon Défenseur, il me poursuit.
--Jovial, bien jovial. Cependant il serait préférable dans votre propre
intérêt, qui est aussi celui de votre Cause, que vous m'avouiez tout.
--Oh je n'oserais jamais. Un homme si bien élevé, si poli. J'aurais
trop peur de vous ennuyer.
--Je suis là pour ça. Et puis, vous savez, muet comme la tombe ou comme
une carpe.
--Oh bien alors, vous devez faire un mauvais avocat.
--Spirituel, spirituel. Vous avez tort de vous méfier. Ainsi, tenez:
dans l'affaire Petit-Descharmes, l'assassinat du banquier, j'ai fait
acquitter le domestique Céruze qui m'avait avoué être le coupable.
Personne n'en saura jamais rien.
--Je comprends tout: vous êtes lié par le secret professionnel.
Eh bien, voulez-vous mon avis? Le secret professionnel, c'est une
invention admirable. Beaucoup plus fort que le fil à couper le beurre.
Je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Non, par exemple.
--Vous voilà en confiance. Parfait: soyez donc sans crainte, personne
ne peut nous entendre. Vous pouvez parler comme au confessionnal, hm!
je veux dire, bien entendu je suis libre-penseur. Allons, dites-moi
tout sans barguigner.
--Pour ça, je vais tout vous dire sans barguigner. Il y avait huit
jours que je n'avais pas mangé, quand sur le boulevard de la Chapelle,
je rencontre un ami que j'avais perdu de vue depuis le lycée. Mais
je ne pense pas être jamais poursuivi pour cela. Alors n'est-ce pas
je passe l'éponge. Ça ferait encore des détails et pour peu que vous
alliez le raconter.
--Le secret professionnel.
--Par où faut-il commencer? Par le commencement, cette malice. Je suis
né l'année où il a fait si grand vent, d'un père inconnu et d'une
revendeuse à la toilette.
--Permettez, je n'en écouteiai pas plus long: votre père est agent de
change, et Madame votre mère, née Hélène Gillequin, est la fille de
Monsieur Cillequin, le...
--On ne peut rien vous cacher. Comme vous avez pris vos petits
renseignements, je n'irai pas par quatre chemins: je suis accusé
d'avoir tué Monsieur P. Gonzalès, banquier, rue Laffitte. Nous sommes
d'accord?
--À la bonne heure, vous voilà raisonnable.
--On a dit que j'étais l'amant de sa femme. Ce qui explique tout. Je ne
veux pas vous mentir: Madame veuve Gonzalès n'a jamais été ma maîtresse
et ce pauvre Pedro se tua.
--Allons bon, vous ne pouvez donc pas parler sérieusement.
--Décidément, je vois qu'on ne peut rien vous cacher: Mirabelle
Gonzalès trompait son époux avec moi. Je l'appelais Chochotte et nous
nous voyions en cachette à Rosny-sous-Bois.
--Voilà qui est plus vraisemblable.