des choses pareilles.
--Il n'y a là rien de mal.
--Tout le monde n'est pas endurci comme vous: moi, je peux être un
assassin, mais je me suis livré un rude combat avant de me résoudre à
l'adultère. Bref les Mardis et les Samedis nous nous rencontrions à
Rosny-sous-Bois. Je vois ce que c'est, vous grillez d'envie de savoir
ce que nous faisions à Rosny-sous-Bois? cochon. Enfin, je vais vous le
dire, parce qu'un avocat, c'est comme une mère, ça peut tout entendre.
Eh bien, nous y faisions des folies.
--Je vois ça d'ici.
--Non, mais.
--Je veux dire, je vois ça d'ici: crime passionnel, ça n'a jamais mené
personne à l'échafaud.
--Le mien n'est pas un crime passionnel. Il s'agissait de voler. De
voler l'argent de P. Gonzalès. Une grosse somme.
--Mais Gonzalès était ruiné!
--Je n'en savais rien.
--De sorte que si la police n'était intervenue, c'était vous qui étiez
volé.
--Heureusement qu'il y a quelqu'un là-haut qui, etc... Ça m'est une
grande consolation que d'y songer de temps à autre. Je plains bien
sincèrement les malheureux qui se privent volontairement de ce secours
dans l'infortune, de cette lumière dans notre nuit. Pauvres athées!
Qu'en pensez-vous?
--Je suis libre-penseur.
--Ah oui, vraiment? vous l'aviez déjà dit, je crois. Vous irez en
enfer. Je prierai pour vous.
--Croyez-vous (_ton sarcastique_) que votre prière auprès de l'Être
suprême...
--Rappelez-vous le bon larron, Monsieur le Membre de l'ordre des
avocats, rappelez-vous le bon larron. Mais nous parlions d'autre chose?
Je voulais vous raconter comment j'ai tourné à la broche trois petits
enfants jolis à ravir.
--Bon, vous recommencez les plaisanteries.
--Je suis également l'auteur du vol des Musées.
--C'est une manie.
--C'est vous qui le dites. Enlevez donc votre pardessus, j'ai des tas
de crimes sur la conscience.»
Sur le mur blanc derrière la tête de l'avocat flottait le singulier
halo qui cherchait depuis quelques minutes à préciser les traits
d'une grande bête en bois d'aspect connu. Anicet se rappela l'effet
produit jadis sur un grand criminel par le mot guillotine. C'étaient
trois syllabes qu'il ne pouvait entendre sans un mouvement de joie.
Il appelait la machine sa jolie fiancée, son amie, sa consolatrice:
«Je ne sais pas parfaitement comment elle est façonnée, disait-il,
mais je vous réponds de l'étudier un jour, et ce jour n'est pas
loin». Cependant Échafaud lui répugnait. Cette distinction parut bien
autrement plaisante à Anicet que la conversation d'un avocat, et tandis
qu'il débitait d'une voix blanche des aveux invraisemblables s'ils
répondaient à la réalité, ou très vraisemblables quand ils étaient
de pures inventions, le jeune homme fixa son esprit sur l'image du
couperet brillant. Il s'abandonna aux associations d'idées et cette
lame devint la lune, la courbe d'un bras nu, l'arche d'un pont, une
porte cochère, l'arc-en-ciel, le soleil de minuit, une écharpe, le jeu
de saute-mouton, le dos d'âne des monts, le démon sordide et indigent
que Socrate appelle Éros, la lampe qu'il y avait sur la cheminée du
salon à la Hêtraie, une horloge n'importe laquelle, le regard de
certaines femmes. Le regard de certaines femmes coupe véritablement le
cou. Si j'avais un crayon ou une plume, je vous dessinerais la forme
des yeux qui regardent ainsi. Pour l'expliquer je dis toujours que la
paupière inférieure est plus longue que la paupière supérieure, mais
généralement personne ne comprend. Quand on tranche une tête, que se
passe-t-il? Enfant je me représentais les sections de cous, de membres,
comme les coupes des arbres: une série de cercles concentriques où
perlent des gouttes de sang. De quel côté s'en va l'âme, et mille
subtilités. Existe-t-elle la femme qui résisterait au plaisir de
nouer ses bras autour d'un cou destiné aux colliers du sang et de
l'air? Dire à une femme: J'ai tué, à nous deux maintenant. Il y a
probablement encore quelques voluptés inconnues de la foule. Mais au
fond tout se ramène au même plaisir. Est-il très difficile de mourir?
Question sotte. Toutes les questions sont sottes. Je m'attends à tout
de ma part. Avec une grande facilité je me sens capable des idées les
plus vulgaires. S'y abandonner n'est pas le signe de la faiblesse.
Il y a des replis de nous-mêmes lesquels nous n'époussetons pas, de
peur d'en faire tomber les étoiles qui s'y accrochent et qui nous
piquent de leurs branches irrégulières. On les prend pour les idées
de tout le monde et on les méprise comme de petits astres de dernière
grandeur. Entre toutes les lumières que nous nous cachons à nous-mêmes,
celles que nous dédaignons le plus sont certainement ces souvenirs
parmi lesquels nous ne nous égarons jamais longtemps de peur de ne
plus retrouver notre chemin. Et peut-être qu'il existe une opposition
trop violente entre notre présent et notre passé, et que celui-là
supporterait mal la comparaison avec celui-ci qui n'est ni fugitif
ni trompeur. Je ne sais ce qui se passe dans ma poitrine si je fixe
mon regard sur le temps où j'allais à l'école. Les professeurs me
promettaient Normale ou Polytechnique. Quel paradis! Aucun n'avait
songé à la Santé. Si je regarde dans la vie, je retrouve mes anciens
camarades: ils ont le même âge que moi, ils n'ont pas vieilli plus
vite, mais comme leur place est marquée dans le monde! ils vont d'ici à
là et leurs gestes sont mesurés à l'échelle de l'Univers. Deux ou trois
sont déjà connus de dix mille personnes. Il en est de mariés. Il en est
qui font la noce. Il en est qui ne font rien du tout. Ont-ils oublié
les rivalités scolaires? Ces lauriers vert et or qui couronnaient
l'année étaient si beaux que nous croulions sous leur poids. L'orgueil,
l'orgueil. Quels poèmes épiques ont transporté les hommes comme ces
longs palmarès ponctués par les applaudissements? Ils lisent les
journaux maintenant, Varèse, Loriston, Vandal. Que pensent-ils de moi?
Ils sont confondus, ils hochent la tête: «Un garçon si bien doué! Je
l'ai toujours trouvé un peu bizarre.» Ils mentent, ce n'est pas vrai,
ils me prenaient pour un fort en thème. Ils n'étaient pas inquiétés par
mes regards. Le hall de la mémoire où se confondent toutes ces images
ingénues rappelle la gravure par quoi débutent certains romans: tous
les épisodes s'y mêlent sans tenir compte des dates ni des valeurs et
la première place est donnée à la petite plante qui poussait sur une
fenêtre devant laquelle je passais tous les matins.
«Si quelque chose, dit l'avocat, passionne les gens de mon métier,
c'est la psychologie de leurs clients. Nous la dégageons du moindre
détail. Pas une de vos paroles, mon cher, laquelle ne me conduise à
vous découvrir un peu. Mais maintenant que je connais votre affaire,
que je la tiens, j'aimerais à vous interroger pour mon propre compte.»
Il sortit de sa poche un petit carnet et un crayon. «Voyons, mon ami,
voudrez-vous bien me dire à quelle occasion vous avez été le plus ému
de votre vie?
--Attendez. Je ne vois plus très bien. Nous rangeons nos souvenirs
dans une armoire où l'on met aussi les nuages. Ils deviennent tous
rapidement gris et les faits les plus insignifiants prennent à nos
yeux autant d'importance que ces choses mêmes qui bouleversaient notre
cœur. Cependant si je regarde bien derrière moi, je revois une grande
avenue ensoleillée et morte avec des arbres goudronnés et, par terre,
de larges feuilles sèches comme des larmes anciennes. Un enfant en
costume marin à cheval sur le dossier d'un banc chante pour soi seul
un air impossible à noter, troué de temps à autre par des syllabes
parlées, faute de voix. Il voit dans les nuages des combats de léopards
et de pumas, et Charlemagne qui tient sa couronne de fer sur sa tête
pour l'empêcher de tomber. Très rarement une voiture de blanchisseur
passe sur la chaussée; ou une voiture de livraison des Grands Magasins
du Louvre (on songe à ces jolis ballons ornés de coqs qu'on donne
pour rien à la porte s'il n'est pas trop tard dans l'après-midi). Sur
le trottoir la fille de la fruitière saute à la corde avec une rare
distinction, mais mes parents m'interdisent de lui parler. Tout à coup
on entend un grand cri, et, en bas de l'avenue, du massif des Ternes
sort une foule vite rassemblée; elle hurle et montre en l'air quelque
chose qui passe en se balançant. C'est le ballon captif de Printania
qui a cassé sa corde pour suivre les oiseaux. Mon cœur, mon cœur qui
s'est envolé! Quel vertige! Dans le même temps on jouait à Paris une
opérette intitulée le Carnet du Diable dans laquelle il y avait un air
très triste et très touchant:
/$
J'ai perdu mon cacatoès
Il s'est envolé sur les toits.
$/
--Écoutez, Monsieur Anicet, dit l'avocat, vous n'êtes pas gentil.
Voulez-vous me dire quel jour vous avez eu votre plus forte émotion.
--Le jour de mon baptême.»
CHAPITRE QUATORZIÈME
DUEL
«Faites entrer», dit Mirabelle, et elle se décoiffa rapidement. Quand
Baptiste Ajamais se fut incliné devant elle, la perfide s'excusa:
«Pardonnez cette nuit qui tombe sur mes épaules. Je commence à peine le
jour et vous me surprenez en train d'écarquiller les yeux.» Il indiqua
par son silence que ce n'était pas là le but de sa visite matinale.
Quelques instants, lourds comme une tempête de neige, séparèrent
les deux interlocuteurs. Mirabelle leva les yeux vers la poussière
lumineuse qui tombait des persiennes closes: «L'été, expliqua-t-elle,
j'aime l'obscurité intérieure des maisons, et celle, intime, de mon
cœur. J'ai l'âme très noire, cher ami. Tout cela vient sans doute de
mon pays. Je suis sûre que vous ne devineriez jamais quel est mon pays
et que vous le désireriez savoir.
--Moi? dit Baptiste, mais j'ignore la géographie et je ne comprends pas
très bien les différences que les hommes établissent entre les lieux.
Il y a la mer et il y a la montagne.
--Eh bien, chez moi, il y a la mer.»
Baptiste n'ajouta rien.
«Il y a la mer, reprit Mire, il y a la mer.
--Tant pis, dit Baptiste, car c'est une personne sotte.
--Les femmes sont très belles dans mon pays.
--Les femmes ne sont très belles qu'autant que les hommes le veulent
bien.
--Dans mon pays, dans mon pays les hommes sont très audacieux.
--Vous avez de l'audace.
--Dans mon pays, les hommes, les hommes...»
La main de Mire s'étendit et toucha Baptiste à la hauteur du gousset.
Il sortit sa montre:
«Dix heures et quart, chère amie. Vous disiez que dans votre pays les
hommes...
--Les hommes, les hommes... Ah! quelles brutes! quelle brute!»
Ici les sanglots apparurent comme un raz de marée et le beau visage
s'enfouit dans un désordre de doigts et de cheveux, tandis que le
corps secoué se cassait sur la coiffeuse. Il y eut un peignoir qui
tomba. Il y eut la plus belle femme du monde toute nue, et qui faisait
semblant d'avoir honte. Il y eut en elle l'angoisse de l'inconnu (car
elle ne pouvait voir l'homme). Il y eut un temps très long, comme le
Purgatoire. Il y eut Baptiste qui s'assit, croisa les jambes et fit
observer:
«Remarquez, chère Madame, que je ne vous ai pas touchée.»
Mire se redressa furieuse, sans une parole, et d'une main tremblante,
chercha autour d'elle le vêtement échappé.
«Oh! dit Baptiste, si vous avez trop chaud vous pouvez rester ainsi.
Vous ne me gênez pas. Vous avez la gorge très bien faite.»
La colère de la femme humiliée était si grande qu'elle flotta autour
d'elle comme des ronds de fumée. Il fallut bien crier:
«Idiot, idiot, ah! si j'avais du vitriol ou mon parapluie!»
À portée de sa main traînait la poudre de riz. La boîte se balança,
mais l'homme qui ne redoutait que d'être sali saisit le poignet de la
femme. Le projectile sauta, fit la roue, et s'écrasa comme une rose sur
le tapis. Mire cria encore parce que Baptiste lui faisait mal:
«Idiot, lâche, idiot.
--À genoux, demande pardon à genoux, demande pardon au soleil.
--Idiot. Tu me brises les os.
--Allons donc.
--Tu... Mais qu'est-ce que cela signifie?
--Vous me fatiguez, chère amie. Demande pardon.»
Elle le regarda: «Pardon, pardon. Mais je ne veux plus, vous savez,
vous me faites horreur, je ne veux plus.
--Je n'y tiens pas, dit Baptiste, j'ai à vous parler.»
Elle se rassit, releva ses cheveux, et ferma le grand peignoir bleu
comme une enfant craintive. Ses épaules se rapprochèrent.
«Parlez.
--Voulez-vous une cigarette? Non? Tant pis.»
Le jeu du briquet prit un sens énigmatique. Baptiste eut l'air de
s'entretenir avec le feu. Cela se termina en volutes. Puis l'homme
s'accouda sur le bras du fauteuil, son pouce gauche s'appuya sous son
menton, et le reste de la main écrasa la lèvre inférieure pour la
repousser vers la droite. On ne comprit pas très bien ce qui se passa
dans les yeux. Le regard tomba sur Mirabelle comme sur un arbre, la
suivit des racines au faîte et se perdit dans les nuages, derrière
elle. Elle renversa le front:
«Parlez.
--L'horizon n'est pas si lointain que vous le croyez, Mire; certains
signes mystérieux qui nous en viennent l'attestent et le cœur des
femmes n'est jamais si impénétrable que vous aimeriez à le faire
croire. Par intervalles, tout devient très clair et je vois en vous
comme dans un vérascope. Quelle faiblesse, la vôtre! Voilà sans doute
le charme secret qui malgré tout m'attire vers vous comme le serpent
fasciné par l'oiseau aux yeux ternes. Laissez-moi pendant une minute
dérouler en paix mes anneaux.» Il se tut et fuma. Sa tête se balança
très faiblement. On ne put plus démêler ce qui l'emportait en lui d'une
grande douceur ou d'une grande dureté. Sa voix reprit un monologue
commencé: «...À moins que nous ne soyons jamais si sûrs de notre passé
que de notre avenir. Je peux aller là, si ça me chante. Mais rien, rien
ne fera que j'y sois allé. Après tout que m'importe Anicet et toutes
ces choses d'hier qui s'évadent. Si quelque chose me tient à cœur c'est
cela seul qui est en ma puissance. Comme je m'appartiens tout de même!
Au cours de certaines histoires, on rencontre parfois des machines que
nul ne peut arrêter (dans des usines ou des bateaux, de préférence). Il
suffit d'y mettre le pied pour que personne au monde ne vous sauve plus
jamais. Personne au monde. Le pied dans l'engrenage, on doit pouvoir
le mettre avec facilité. Mais il ne faut, au préalable, ignorer ni la
fatalité ni ce qu'on lui sacrifie. Je m'abandonne, je me perds, je
m'échappe, toute une kyrielle de verbes pronominaux. _Ils_ les nomment
verbes réfléchis. Les hommes n'ont jamais éprouvé le vertige.» Le
regard de Baptiste dansa sur la cîme des forêts lointaines et revint
insensiblement se poser sur la femme muette. Elle sentit le besoin de
parler:
«Que se passe-t-il, dit-elle, je comprends seulement que j'ai choisi
pour vous distraire un moment tragique, un point noir dans votre vie.
Il ne faut pas m'en vouloir. Savais-je, moi?
--Tous les moments de la vie sont tragiques. Ceux-là surtout qui
s'écoulent dans l'indifférence. Quel masque! Exercer avec lenteur ce
pouvoir merveilleux que nous avons de nous gâcher nous-mêmes. Nous
ferions d'étranges plâtriers. Comme tout est logique. Le caractère
satisfaisant de tout est une musique sans pareille. Tout m'augmente,
tout me diminue. Tout me limite. À la bonne heure.
--Écoutez, dit Mire d'un ton désespéré, je ne savais pas, je ne savais
pas. Ah! la maladroite!
--Disposer de soi, quelle outrecuidance. La signification de nos gestes
nous échappe et nous raisonnons à perte de vue. On sort de toutes les
situations, mais tout est irréparable. Quel besoin aurions-nous de le
déplorer?
--Enfin me direz-vous auprès de quel abîme vous êtes arrivé? Baptiste,
je cherche vainement le fond de vos yeux et la raison de ce drame. Je
vous offre mes cheveux, mon ami, mes cheveux, je ne peux pas faire
davantage.»
Elle prononça plusieurs phrases dans une langue étrangère avec une
expression d'épouvante.
«La folie, ma chère, n'est pas une solution acceptable, parce qu'on
ne l'enferme jamais tant que le fou ne se possède encore. Le suicide
serait un séduisant voyage de noces si l'on était sûr qu'il y eût un
esclavage après lui. La plus belle invention poétique des hommes, c'est
l'enfer.
--En êtes-vous là, vraiment? Encore une fois, que s'est-il passé?
--Il s'est passé qu'il ne s'est rien passé depuis que le monde est
monde. Les maux atroces que les hommes ont imaginé pour oublier
l'immense ennui qui les ronge ne sont que des jeux d'enfants. Il
est plus facile de supporter l'humiliation, la pauvreté, la faim,
le froid, toutes les souffrances physiques et le monstre chimérique
des souffrances morales, que le moindre de ces pourquois soulevés
incessamment par l'esprit. Pour générale qu elle paraisse, la loi de
Newton ne suffit pas à expliquer un de mes clignements d'yeux. Je me
contredis, c'était prévu. Ne me parlez pas de la contradiction: elle
suppose la superposition possible des pensées, géométrie puérile et
honnête. Ah! que disais-je donc?
--Vous aviez à me parler.
--J'avais à vous parler et je vous parle. Tout d'abord il n'était pas
question de moi mais d'un autre. Mais si je me promène dans les bois,
quel que soit le chêne dont je soulève l'écorce, je fais toujours
saigner la même dryade qui est moi. La mythologie est bien commode
pour s'exprimer dans la conversation courante. Au reste tout n'est que
mythologie. Je suis Grec, nous sommes Grecs, tu es Hélène.
--On m'appelle Mirabelle.
--Inutile d'avancer tes lèvres parce que j'ai regardé vers toi. Que
veux-tu que j'aille chercher dans tes bras? Cette fin du monde qui
s'annonce dans tes prunelles, je sais qu'elle n'arrivera pas. Je ne
crois pas aux présages, depuis qu'ils n'ont plus rien à m'apprendre de
demain. Le désir, il est vrai, le désir. Je n'ai pas même à te séduire,
songe donc. Encore si, pareil à certains oiseaux, je devais par tout
mon plumage imiter la couleur bleue du ciel. Mais l'amour est devenu
trop facile.
--Fallait-il donc me refuser?
--Qu'importent tes refus, à toi! Seuls les miens comptent. Te sens-tu
suffisamment à ma merci? Ils parlent de la séduction comme des garçons
coiffeurs. Si je t'ai séduite, tu feras tout ce que je t'ordonnerai.
--Baptiste.
--Voyons, il s'agit de bien autre chose. Je pense au pouvoir singulier
des hommes qui font travailler leurs femmes. Cela n'est rien encore. On
peut infiniment exiger d'une femme. Nous nous abusons si nous croyons
pouvoir seulement en abuser. Voyons, te jetterais-tu à l'eau si je le
voulais? Mais cela est encore trop aisé, histoire de tuer le temps.
À danser nue devant ses convives, la favorite de ce monarque avait
préféré la mort. Que le monarque devait être stupide!
--Écoute, si vous voulez me le permettre, je ferai toutes vos volontés,
les faciles, les pires. Mais seulement dis-moi...
--Je ne promettrai rien, il n'y a pas d'assurance sur l'amour.
--Écoute, quelquefois le soir je me vois si seule, et si forte, et si
pleine du bruit marin de l'univers, que je tuerais le premier homme, tu
entends, le premier homme qui me tomberait sous la main s'il voulait
seulement me résister. Tu ne sais pas ce qu'est la folie d'une femme.
L'abîme que vous portez en vous, vous autres, ce n'est pas la peine
d'en parler. Notre égarement n'a pas son pareil. Il y a des chutes si
rapides que la mort n'en donnerait qu'une idée bien faible. Tu peux
provoquer cela si tu veux. Alors tu verras celle que je suis: c'est
formidable. Si l'on me donnait un miroir dans ces moments-là j'en
mourrais. Qu'est-ce que c'est que le vent, la tempête ou le grand
soleil? Tu ne m'as jamais vue, dressée, tendant mes paumes, en proie à
la maladie de la terre; tu ne sais pas quels sont les mots, les cris
qui me viennent, ni quel désordre bouleverse ton esprit si je m'en
donne la peine.
--La peine? est-ce vraiment une peine pour toi? Mire, tu mens.
--Je ne mens pas. Je ne peux pas mentir, car tout ce que je dis, je le
pense aussitôt. Qu'est-ce que Dieu à côté de la femme? C'est moi qui
ai tout créé. Tout vient de moi, tout y retourne. En vain tu penses
m'échapper.
--Je ne cherche à fuir que moi-même.
--Égoïste, comment l'atteindre?
--Égoïste! qu'entends-tu par là? Certains mots me semblent plus
fugitifs que des nuages. Je suis venu ici pour vous parler.
--Il va falloir que je m'habille.
--On croira sans doute que l'amitié me pousse, ou toute autre sottise.
Tant pis. En vérité, qu'Anicet vive ou meure, cela ne me fait ni froid
ni chaud. Cependant vous allez m'obéir: il faut qu'Anicet soit libre.
--Que puis-je?
--Vous pouvez aller voir le Ministre des Affaires Étrangères, vous
pouvez lui promettre, s'il obtient du Garde des Sceaux l'élargissement
de notre ami, ce document secret que notre cher Marquis vous a donné
jadis et duquel dépend la tranquillité de l'Europe. Enfin vous êtes
jolie femme, et qui saurait vous résister?
--Il ne faut faire que cela pour vous plaire? Ah! folle, je proposais
bien pire.
--Il ne faut faire que cela pour le moment. Je veux mesurer mon
pouvoir. Cela ne vous rapportera rien. Ne vous déguisez pas le danger.
Vous pouvez échouer, être attirée dans un piège. Parmi les machines
auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, il faut citer la loi,
la justice, la police, tout ce que vous voudrez. Tu es prévenue: je
regarderai ton corps déchiré par la roue, et puis je penserai à autre
chose. Tu hésites?
--Est-ce que je sais? Je ne vois pas le danger.
--Il faut le voir. As-tu jamais songé au bagne? Il y a là-bas des
femmes lesquelles furent les plus belles et les mieux aimées. Elles
ont les cheveux tirés à faire peur. Leur cœur, dans cette nuit, est la
proie du premier venu. Que pensent-elles? Elles envient les esclaves
qui reprisent la vie à grand peine comme des bas. Elles rêvent à la
prison des bras d'hommes plus douce que celle qui danse en bas du globe
sur les extrêmes flots du Pacifique. Elles pensent à ne pas penser.
--_La plus belle invention des hommes, c'est l'enfer._
--Alors, va.»
Le bras de Mirabelle atteignit la sonnette. Cela fit un silence
extraordinaire.
«Anne, dit Madame Gonzalès, je m'habille tout de suite.
--La robe bleue, Madame?
--La noire, celle de grand deuil. Et le chapeau de crêpe Georgette.»
Les allées et venues des femmes de chambre ne suffisent pas à distraire
Baptiste.
À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à
réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la
camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.
Baptiste (_Il réfléchit_):