l'hôtel meublé donnait sur le port. On voyait la jeune fille assise
sur un lit défait. Sa figure exprimait un désespoir dont on ignorait
la cause. Elle se levait et tournait dans la chambre. Parfois elle
arrachait avec ses ongles de grands lambeaux du papier de tenture.
Elle froissait avec une émotion considérable une petite jupe d'enfant
en satinette. De temps en temps elle élevait vers le ciel des regards
chargés de reproches et on assistait à la scène à laquelle elle faisait
ainsi allusion: dans un riche palais d'Italie un vieillard surprenait
un jeune homme à lire l'Arétin, entrait dans une grande colère, jetait
le livre maudit dans la lagune et chassait l'adolescent avec des
imprécations épouvantables. La jeune fille de Marseille soupirait,
écrivait sur un papier quadrillé ces simples mots:
_Adieu. Dans la mort comme dans la vie, je suis à toi. Mirabelle._
Puis la scène changeait. On se trouvait dans l'arrière-boutique d'un
café. Un pécheur à l'œil noir rapportait sur son épaule le corps
inanimé d'une noyée. Il la déposait sur la table, hochait la tête et
sortait de sa poche la photographie de sa fiancée morte. Très ému, le
marin, dans un moment d'égarement, abusait de celle qu'il avait sauvée.
Elle rouvrait les yeux et l'on reconnaissait Mirabelle.
Désormais celle-ci s'habillait de noir. Un protecteur mystérieux
lui assurait une vie aisée. Mais partout sur son passage les hommes
prenaient feu et se consumaient. Les mères chassaient l'innocente à
coups de pierres d'un village des Asturies où elle était allée enfouir
un secret douloureux.
Un peu plus tard elle regardait le soleil s'enfoncer dans la mer
et pensait à sa destinée mystérieuse, à deux amants pour lesquels
elle n'avait pas su être cruelle et qui avaient payé de leur vie sa
faiblesse. À ce moment un homme roux comme le crépuscule éveillait
son attention par son allure singulière. Il allumait sa cigarette
aux derniers rayons du soleil. Puis, étendant le bras, il décrochait
quelques nuages, faisait la moue, les laissait tomber tous à
l'exception d'un seul qu'il mettait à sa boutonnière. Soudain il se
pencha vers Mirabelle, l'attira contre lui et la rendit mère.
Le tableau suivant montrait la jeune mère allaitant son enfant, tandis
que le père, Harry James, croquait les dragées du baptême. Puis ce
fut Harry James qui échangeait son fils contre une belle pipe d'écume
avec un marchand ambulant, le désespoir de Mirabelle, la colère de son
amant qui sortait, volait une automobile et disparaissait. À ce point
du récit, on revit Pedro Gonzalès en larmes qui baisait les mains de sa
fiancée. On termina par un portrait du couple qui, la lumière revenue,
s'avança vers ses invités comme si aucun prodige n'avait accompagné son
entrée.
Ce fut le point de départ d'une conversation sans entrain, longue,
diffuse, vaine, agaçante, au cours de laquelle Mirabelle ne manqua
pas une occasion de parler de son mari, de le mettre en avant, de lui
témoigner une affection gênante. Elle joua de ses invités comme une
chatte fait des souris: «Mon mari, disait-elle, mon mari...» Elle
riait à exaspérer: Parfois si elle surprenait un regard furieux, un
mouvement de lèvres, elle fermait les yeux avec volupté, étendait les
doigts d'une main sans bagues, d'une main nue. Si elle avait parlé un
peu plus longtemps à l'un des masques, elle corrigeait cette faveur par
un nous qui l'unissait à Pedro Gonzalès au moment qu elle s'appuyait
négligemment à lui. Elle se montra plus particulièrement coquette à
l'égard d'Anicet: qu'il se fût tiré d'une aventure aussi dangereuse que
celle de leur dernière entrevue étonnait Mire:
«Qui donc m'avait dit, Monsieur Anicet, que vous aviez été blessé dans
un accident? Il n'y a rien de vrai là-dedans?
--Absolument rien, Madame, la vie est affreusement monotone, et je n'ai
même pas la chance du plus petit accident.» Le renard de la curiosité,
il n'est pas besoin d'être un jeune Spartiate pour le garder sans crier
sur son sein. Mais, si maîtresse de soi-même que fût Mire, elle ne
pouvait rester immobile et ses mouvements sinueux dessinaient des huit
de chiffre croisés au point où Anicet gardait le silence.
Sous le plus futile prétexte, à chaque instant un domestique entrait.
Il pensait: «Il faudra bien que je surprenne ici quelque secret. Tout
ceci est trop singulier pour être naturel: il y a réunion plénière, et
que signifient ces attractions? Je m'y perds. Toutefois, je ne regrette
pas mon temps: à quelque chose m'aura servi d'en être l'amant puisque
cette toquée de Marina confesse le Gonzalès de ce qui se mijote ici.
Je ne comprends tout de même pas très bien les rapports de tous ces
gens entre eux. Dommage qu'on ne voie pas leurs figures. Seul s'est
laissé reconnaître le jeune Anicet que je retrouve décidément partout
sur mon chemin. Si je savais que Madame Gonzalès fût sa maîtresse, tout
deviendrait beaucoup plus clair.»
La patience des hommes a des limites et déjà les invités regardaient
d'un mauvais œil le mari trop heureux. Ce sentiment de jalousie
dominait en eux tous les autres sauf chez le Marquis della Robbia qui
partageait ses inquiétudes entre Mirabelle et Anicet. Que ce dernier
possédât des renseignements si complets sur la bande dont le marquis
était le chef, voilà qui allait mal. Nous ne sommes déjà que trop peu
sûrs de nous-mêmes pour faire confiance à autrui. Anicet pouvait à tout
instant bouleverser la vie du brillant attaché d'ambassade. Celui-ci
cherchait à s'affranchir, et l'attention même que Mire marquait au
dangereux détenteur de ses secrets n'était pas pour dissuader délia
Robbia de se défaire d'Anicet. L'occasion, plus glissante qu'un poisson
vif entre les doigts, comment la rencontrer?
Le désir d'éviter ou de retarder l'orage fit remarquer à Mirabelle
la pâleur de Baptiste: «Que vous est-il arrivé, mon ami?
questionna-t-elle, vous paraissez abattu. Seriez-vous malade?
--Oui, appuya Bleu, Baptiste est arrivé en retard; il faut qu'il ne
soit pas dans son état normal.
--Ce n'est pas moi, dit Baptiste, c'est mon train qui a eu du retard.
J'arrive de province et vous m'excuserez de ne pas briller dans la
conversation quand vous saurez qu'aujourd'hui même j'ai suivi les
obsèques de mon meilleur ami; vous l'avez connu, Madame, à ce qu'il
paraît, car on l'appelait Harry James.»
Mire poussa un léger cri et s'évanouit entre les bras de son époux. On
s'empressa, mais elle revint assez vite à soi-même. Son premier regard
fut pour l'homme qui la tenait. «Ah! c'est vous, Pierre? Je me trouve
bien sotte. Une pareille nouvelle! Personne au monde ne m'a fait à la
fois tant de bien et tant de mal que celui dont vous avez prononcé le
nom, Monsieur Ajamais, et je ne sais plus si je dois le haïr ou le
pleurer. Je serais bien désespérée à l'heure qu'il est, n'était cet
appui dans la vie que je trouve dans le modèle des époux. Mais de quoi
est mort ce malheureux? Je me sens assez forte pour en entendre parler,
je vous assure.
--Harry James, Madame, a préféré la mort au fil des jours plus
tranchant que celui du rasoir. Il a choisi la chambre d'hôtel où se
dénouent les faits divers comme l'arme la plus propre à priver de la
lumière ceux qui ne savent plus qu'en faire. Je vous fais grâce des
détails, tous plus déchirants que le bruit de la scie.
--Harry suicidé? C'est à n'y rien comprendre. Que lui était-il advenu?
--Les journalistes se le demandent, mais ils se tranquillisent en
imaginant un accident. Un jeune homme que James voyait les derniers
temps m'a assuré qu'il était devenu bizarre: «Vous me croirez si vous
voulez, m'a-t-il dit, eh bien, pendant des soirées entières il était
gai comme un pinson. On faisait la noce. Rien de plus naturel. On
blaguait. Il y avait des femmes. Au milieu de la nuit il se mettait à
fixer un point dans le vide et vous ne lui auriez plus arraché un mot.
Un original, quoi!» C'est tout ce qu'on peut savoir.»
Il y eut un grand silence, puis Anicet sifflota et dit:
«Croyez-vous que le suicide change quelque chose à notre cruelle
indécision? Ce qui nous satisfait à sa pensée, c'est cet aspect de
solution, ce caractère définitif, qu'aucune de nos actions ne revêt de
cette manière apparente. Mais ne nous trompons-nous pas? Pourquoi ce
seul geste nous permettrait-il d'agir sur nous-mêmes quand tous les
autres resteraient inefficaces? Si vraiment se tuer mène à quelque
chose, il doit y avoir d'autres façons de résoudre le problème de la
vie.
--Si vous avez raison, reprit Baptiste, Harry James connaissait ces
autres solutions. Il les avait examinées et vous savez laquelle il a
choisie. Une phrase d'une de ses lettres me trouble. Il parle d'une
chose mystérieuse à quoi il s'est essayé. Puis c'est fini, le trou
noir. Un grand silence, et, dans les nouvelles en trois lignes,
l'annonce du décès.
--Le suicide, dit Gonzalès, je n'y comprends rien: bien des fois je me
suis vu ruiné, déshonoré, flambé. Je n'ai jamais pensé à sauter le pas.
Et vous voyez que je suis encore là, avec une belle femme, de l'argent,
un hôtel à Paris, des propriétés en Californie, et une soif, une soif
de tous les diables!»
On passa des rafraîchissements.
Mirabelle prit Baptiste à part: «Il était votre ami, dit-elle, vous
a-t-il jamais parlé de moi?
--Je ne pourrais pas le jurer. Les femmes tenaient peu de place dans
ses propos. Cependant je crois me rappeler une histoire qui pourrait se
rapporter à vous.
--Dites.
--Harry James avait alors pour maîtresse une petite fille triste à
laquelle il ne touchait jamais parce que, assurait-il, elle était
enceinte. La malheureuse, éprise de lui, se frappait de grands coups
sur le ventre pour lui prouver qu'il n'en était rien. Comme elle
attendait réellement un enfant, elle en mourut. À cette occasion
je demandai à mon ami s'il avait toujours eu cette répulsion de la
grossesse. Il me répondit que non, que cela remontait à une aventure
précédente: «Cette femme, disait-il, était enceinte de moi, «et ce
qui me répugna ce fut seulement qu'elle fît sans cesse «des projets
d'avenir. Par la suite ce dégoût s'allia dans «mon esprit à l'idée de
femme enceinte.»
--Monsieur Ajamais, savez-vous combien vous êtes cruel dans vos récits?
Vous blessez à coup sûr.»
Mire s'évada. Avec quelle voix elle s'adressa à son mari! Toute
l'assistance en fut incommodée. Dès lors il ne fut plus question que du
bonheur conjugal: le thème fut appuyé d'exemples jusqu'à deux heures du
matin.
Sur le trottoir, quand les masques se retrouvèrent entre eux, ils
remportaient une colère confuse. Le marquis, qui crut apercevoir
l'occasion cherchée, affirma qu'une conférence s'imposait. Personne ne
songea à le contredire. Le café de Boulard parut bien peu tranquille
pour y tenir des assises. Miracle proposa une salle de sa connaissance
dont il garantissait la sécurité. On le suivit sans voir une ombre
sortir de l'hôtel Gonzalès et emboîter le pas de la petite troupe après
s'être assurée du bon état d'un revolver.
CHAPITRE ONZIÈME
PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE
À la suite d'Ange Miracle, toute la bande remonta les boulevards, puis
la rue du 4-Septembre, la rue Réaumur, le boulevard Sébastopol. «Oh!
j'ai tellement sommeil, soupira Pol mal à l'aise dans son habit de
louage, où va-t-on comme ça? Aux Halles?». On ne lui répondit pas. Ces
sept hommes en chapeau haut de forme n'étonnaient même pas les rares
passants, les dernières filles maintenant sans espoir: «Tout de même,
dit l'une d'elles en les frôlant, si c'est une façon de faire la fête!»
Ils prirent la rue aux Ours. L'Horloge pneumatique marquait trois
heures. Un sifflet de vapeur fit retourner Anicet: comme un mauvais
présage, un vrai train de marchandises avec une vraie locomotive
traversait lentement la rue Étienne-Marcel. Les fourgons étaient pleins
à déborder de choux et de carottes. «C'est ici», dit Miracle. Sur la
porte on lisait:
INSTITUTION DE JEUNES GENS.
Ange siffla d'une manière singulière. Un certain temps s'écoula. Puis
la porte pivota doucement sur ses gonds, et on vit une jeune fille en
déshabillé, elle enlevait de sa main gauche son dernier bigoudi. Elle
recula: «Tu n'es pas seul, mon Ange?
--Excuse moi, Élodie, j'ai à parler sérieusement avec ces Messieurs, et
nul lieu ne m'a paru assez sûr pour notre conférence. Mène-nous dans
l'atelier. Il n y a personne, n'est-ce pas?
--Quelle idée! heureusement, ce sont les vacances, et Papa est absent.
Tout de même, j'ai un peu peur. Entrez, Messieurs. En voilà du mystère.
Par ici. Cela ne va pas durer longtemps? Prenez la lampe. Tu resteras,
hein? À droite.»
À travers l'obscurité on était parvenu dans une vaste pièce. Une lampe
à filament de charbon donna une lumière misérable et n'éclaira que
quelques sièges scolaires, un carton à dessins, des barres d'appui. La
grande ombre environnante ne fut que peu à peu perceptible aux sept
compagnons. On se trouvait dans la salle de dessin, un grand atelier
vitré, où pendaient des plâtres à peine aperçus, modèles de bras,
visages grecs, le discobole, des fleurs de pierre, l'esclave de Michel
Ange émasculé, et par terre plusieurs bustes, torses, têtes de rebut,
éventrés, décapités ou scalpés, et laissant voir par leurs plaies
noires le vide des conceptions humaines. Tout cela était couvert de la
poussière accablante du fusain ou de la craie. Élodie se retira. Ils
s'assirent. Ils se groupèrent. L'un deux s accouda aux barres d'appui.
Anicet se jucha sur la table du professeur.
«Mes amis, dit le marquis della Robbia, ce qui nous a joint toujours,
c'est un certain sens, un certain goût de se compromettre, un certain
tour d'esprit dramatique. Nous voilà sept, comme une chose, dans un
endroit absurde. Ce n'est pas par désœuvrement que nous nous sommes
donnés un but dans la vie, mais par désir de n'en pas atteindre
d'autre. Nous cherchions à nous restreindre, et nous nous sommes réunis
pour diminuer encore nos espérances. Nous avons inventé cette rivalité
ridicule. Nous tenions peut-être à notre estime réciproque et nous
voulions un terrain où nous éprouver concurremment à armes égales. Je
ne vous parlerai pas de Mirabelle, et de ce quelle a pu devenir pour
nous. Ainsi, au cours d'une partie, le jeu change d'objet, tourne sur
ses talons, et c'est toute une aventure nouvelle offerte à nos désirs.
L'horizon le plus étroit s'élargit toujours au coude de la route.
Qu'importe après tout que les yeux des femmes ne soient que des miroirs
à alouettes! Il y a des émotions qui font tout le prix de l'existence,
et qu'elles paraissent méprisables à l'homme que nous étions avant de
les avoir goûtées ne nous les rend pas moins indispensables. Il y avait
ici quelqu'un que la règle du jeu ne prévoyait pas et qui promet de
rendre ce passe-temps impossible. Nous avions tout examiné, excepté le
mari. Le mari. Il vous appartient de décider notre attitude devant le
mari.» Il y eut un grand tumulte. Chipre proposait un enlèvement. Pol
parlait de suicide à sept, de conduites de gaz. Ange demandait qu'il
n'y eut pas de violence: avec de l'adresse on peut faire tant de mal.
Bleu prononçait poignard à tue-tête. Anicet jouait avec sa chaîne de
montre et balançait ses pieds sous la table. Ce fut Baptiste qui imposa
le silence et qui prit la parole: «Je connais deux moyens d'écarter une
femme d'un homme, c'est de tuer l'homme ou de le ruiner. Le second est
assez cruel. Cela rappelle le gobe-mouches. De plus, il n'est pas très
facile de l'appliquer. Vous dirai-je que j'avais déjà tenté quelque
chose dans ce sens? Mais je ne pouvais agir directement. Il a fallu
mettre en branle dix ou vingt intermédiaires inconscients. Les affaires
financières sont plus compliquées que le bois de Vincennes. La machine
partie m'échappe. Qu'est-ce que cela donnera? Je n'en sais rien.
Si vous êtes des hommes résolus, vous ne pouvez pas vous contenter
d'attendre un résultat problématique. Il faut tuer. C'est très simple.
Tuer.»
Il y eut une très longue discussion. Une discussion confuse, où
montait plus haut que tout la voix d'Ange Miracle, angoissée, qui
réclamait de la douceur, de la douceur. Chipre admettait le poison, le
marquis l'assassinat payé. Bleu criait toujours: Poignard! Pol avait
peur et faisait des coq-à-l'âne. Anicet ne disait rien. Comme on le
questionnait, il répondit par une série de proverbes contradictoires.
Baptiste répétait: «Il faut tuer» avec tant d'insistance qu'en fin de
compte tout le monde tomba d'accord qu'il fallait tuer, mais on ne put
s'entendre sur la façon de le faire. Le marquis observa que le choix
de l'arme devait être laissé à l'exécuteur. Un malaise bondissant
troubla les cœurs. Les plâtres parurent plus sinistres le long des
murs. Quelqu'un proposa de tirer au sort. Chacun se saisit avec avidité
de cette idée: une chance sur sept, c'est très peu. «Je fais les
bulletins», dit Baptiste. Il avait pris dans un carton une feuille de
papier à dessin et la pliait en huit. Avec le revers de la main il
écrasa les plis, puis, lentement, il déchira le papier en les suivant.
Cela fit un craquement. Tout le monde suivait ses gestes du regard. Il
y eut la mimique du stylographe, le capot enlevé, le pas de vis qu'on
tourne, la plume qui sort comme un soleil levant, l'essai du bec sur le
huitième fragment de papier, les secousses pour faire couler l'encre.
Puis d'une main de comptable, Baptiste inscrivit les sept noms sur
les sept papiers. Pol proposa de la craie pour sécher: «Inutile, dit
Baptiste, mon écriture sèche toute seule.» Avec délicatesse il plia
chaque bulletin en quatre et déposa le tout dans une urne de plâtre
que Bleu venait de découvrir. À l'unanimité moins une voix, la sienne,
Pol fut choisi pour tirer le nom fatal. Il s'avança tremblant, puis
soudain voulut se sauver. Le marquis dut le rattraper et le tenir.
Dans le silence, il sortit un bulletin, le déplia et lut avec une joie
manifeste: ANICET.
Ce fut un soulagement tel qu'on se mit à parler très vite tandis
qu'Anicet balançait ses jambes à toute allure. Par contenance,
semble-t-il, Baptiste plongea la main dans l'urne et retira la poignée
de petits papiers. Il les déplia et les mit un à un dans sa poche sans
qu'on y prêtât attention. Sur cinq bulletins il put relire le mot
ANICET. Le dernier seul portait le mot BAPTISTE.
Chacun maintenant avait une phrase sur le thème: _Si c'était moi._ On
donna des conseils au mandataire. On lui frappa sur l'épaule. Il y eut
un grand mouvement d'amitié vers lui. Le marquis della Robbia qui de
temps en temps retrouvait son accent italien se montra particulièrement
affectueux. Il offrit à Anicet de l'aider de toutes ses ressources dans
l'exécution de cette tâche difficile. «Je vous remercie, dit Anicet,
je ne vous demanderai qu'une chose: comme il me serait désagréable de
rentrer aujourd'hui chez moi, par pure sentimentalité, et que c'est
ce soir même que je me débarrasserai de cette corvée, je vous serais
reconnaissant de bien vouloir m'accorder l'hospitalité pour cette
journée. Je ne vous gênerai d'ailleurs pas longtemps. Je me reposerai
et je vous quitterai sur le coup de vingt heures.» On vit bien que
cette proposition agréait au marquis. Il se frotta les paumes, rit
plusieurs fois tout seul et serra la main d'Anicet. «Mon ami, dit-il,
mon ami.» On décida de partir par petits groupes. Les premiers Anicet
et le marquis descendirent l'escalier. Élodie leur ouvrit la porte.
Elle demanda à Anicet s'il ne s'appelait pas Jacques, parce qu'il
ressemblait à un jeune soldat qu'elle avait connu pendant la guerre.
Anicet répondit qu'il se nommait Jacques et sortit en laissant la jeune
fille dans un grand trouble en haut du perron.
Sur le trottoir opposé, un homme faisait les cent pas et s'arrêtait de
temps en temps pour bâiller. Anicet ne lui prêta guère d'attention.
Mais le Marquis le regarda à la dérobée et reconnut avec satisfaction
le détective Carter. Il pressa le pas, et constata que Nick après une
légère hésitation s'était décidé à les filer. Le matin avait une odeur
de petit lait. «L'aurore aux doigts de rose, dit Anicet, n'est qu'une
chiffonnière échevelée au visage barbouillé de cendres bleues.» Le
voisinage des Halles lui donna faim. Le bruit clair des roues cerclées
de métal sui le pavé du boulevard lui procurait h illusion d'une grande
lucidité d'esprit: «J'ai bien dormi», assura-t-il, et il se sentit le
teint frais. On traversait les Halles.
«Excusez-moi, dit le marquis, je vous laisse une seconde devant les
légumes.--Je vous en prie.»
Anicet flâna. Le marquis vit leur suiveur, un instant déconcerté, opter
pour Anicet et le surveiller de la travée voisine. Contre un pilier, à
l'abri des regards, il griffonna au crayon sur un papier quelconque.
Cela fut vite fait. Il se relut:
«_Ce soir, à neuf heures, le banquier Gonzales sera assassiné par un
anarchiste. À bon entendeur, salut._»
Le mot fut plié, inséré dans une enveloppe à carte de visite. Le
marquis inscrivit l'adresse:
MONSIEUR CARTER _En ville._
Il siffla un enfant qui passait et lui remit l'enveloppe avec quelques
recommandations. Puis il rejoignit Anicet et tous deux s'éloignèrent.
Le détective à leur suite atteignait la rue de Rivoli quand il sentit
une main dans sa poche. Il saisit rapidement un poignet d'enfant: «Oh
là là, Monsieur, je n'ai rien pris, cria le jeune commissionnaire,
je n'ai fait que vous remettre un mot. Vous pouvez aller aux
renseignements, il n'y a rien à dire sur mon compte. Oh là là, oh là
là, ma pauvre mère aveugle!» Nick constata que l'enfant disait vrai et
le relâcha: «Qui t'a remis ça? demanda-t-il.--Une dame, même qu elle
a dit que vous me donneriez vingt sous.» Le détective lut le mot et
fut profondément étonné. Une dame? «Comment était-elle, demanda-t-il
encore.--En deuil, avec un grand voile qui la cachait. Et mes vingt
sous?» Il les eut. Mais les hommes que suivait Nick avaient disparu.
L'Hôtel du marquis della Robbia, avenue d'Antin, est connu de tous
les parisiens. Il a été transporté pierre à pierre d'Italie. C'est la
maison où Roméo vit pour la première fois Juliette et dans le grand
salon deux plaques de marbre incrustées dans le parquet indiquent
l'emplacement des pieds de ces deux personnages à l'instant qu'ils
échangèrent leur premier regard. Les collections merveilleuses du
marquis occupent la plus grande partie de l'hôtel. Le marquis installa
Anicet dans un petit salon du premier étage: «Vous avez ici tout ce
qu'il faut pour dormir, écrire ou ne rien faire, Si vous voulez manger
ou me voir, vous n'avez qu'à sonner. J'affecte à votre service Othello,
nègre, muet et fidèle. Adieu.»
Anicet, resté seul, regarda la pièce où il se trouvait. Il constata
avec plaisir que tout y était à vomir: pas la moindre chaise, le
moindre porte-plume qui ne fut un objet d'art. Cela parut tellement
absurde au jeune homme qu'il se sentit tout ragaillardi. Il déchira
un bout de buvard, le trempa dans l'encre et orna de moustaches à
l'allemande l'Antinoüs antique juché sur la cheminée de porphyre. Puis
il se coucha sur le sofa et s'endormit.
Il se réveilla vers les trois heures de l'après-midi, sonna Othello, se
fit servir un repas princier et tint au valet muet le discours suivant:
«Connaître, au sens vulgaire du mot, n'est, Othello, que savoir nommer
ou apprendre à le savoir faire. Cependant nous pouvons connaître cet
objet sans qu'un mot soit lié dans notre esprit à sa représentation.
Ce cas se ramène au précédent (Passe-moi le pâté, mon cher): la
représentation n'est que le verbe de l'esprit et pouvons-nous penser en
dehors des mots? Bref connaître, ce n'est que reconnaître. La truffe
est une chose divine.
La connaissance philosophique suppose une série d'opérations mentales
réductibles à des généralisations; je connais un objet si j'ai défini
ses propriétés génériques, si je l'ai classé en le rapportant à des
connaissances d'ordre plus élevé (Je le connais et je le déconnais par
élimination progressive).
Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette
volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à
celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser.
Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate
que son ombre, et ne dit pas _ceci est ceci_ mais _ceci n'est pas cela,
n'est pas cela, etc._ Après quoi, content de soi-même, il commet la
même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque
j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.
Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile.
Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en
cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.