le mystère. Le crime porte un charme analogue. La prudence exigerait
qu'on l'exécutât rapidement. Mais les voluptés fortes sont les plus
lentes, et l'assassin sensible, le cambrioleur délicat s'attardent au
lieu même qu'ils devraient fuir. J'ai souvenir d'avoir lu, il y a de
cela dix ans, l'histoire de ce voleur qui avait pénétré dans la cave
d'une banque, ouvert le coffre-fort, en avait vidé le contenu, mais
ne pouvait se décider à partir et comprimait les battements de son
cœur contre la porte du coffre. Aux agents qu'on avait mandés au vu
des traces d'effraction, il dit avec tristesse: «Déjà le jour? oh!
laissez-moi une heure encore.» À l'instant que son pied se posa sur le
plancher, Anicet sentit le vertige monter le long de sa jambe tendue,
envahir son corps, et tourner son crâne comme un remontoir. Le danger
et la solitude, longs lévriers de la nuit, léchaient ses mains, sa
face et ses paupières. Quelle envie de dire, posément, à voix haute:
Me voici dans la maison. Le péril du moindre bruit ne rendait que plus
tentante cette fantaisie. Comme un dormeur qui veut parler, Anicet se
résigna à exprimer l'idée gênante, mais les mots portaient de petits
bouts de papier collant recroquevillés, et dans la gorge raclaient
les parois, s'y plaquaient sans pouvoir sortir. Quand un très grand
effort permettait aux mots de s'échapper, comme des souffles, ceux-ci
avaient perdu leur sens en route, on ne reconnaissait plus leur visage
coutumier. Ou bien c'étaient d'autres phrases qui venaient, absurdes
exhalaisons de l'esprit, trahisons déguisées de secrets intimes: «_Les
fuchsias m'ont encore fait des propositions, ou, j'aimerais bien manger
des femmes de couleur._»
Anicet sentit qu'il n était plus maître de son esprit, et pour se
ressaisir il fixa son attention sur un souvenir. Tout d'abord ce
ne fut qu'un point lumineux autour duquel dansaient les ombres des
associations d'idées, pareilles à des branches d'arbre devant le
soleil. Puis les rameaux s'écartèrent, se groupèrent à la périphérie
de la clarté, léger lacis sans cesse resserré, ne formèrent plus qu'un
halo sombre, une bande noire, une ligne, une ligne mince, le contour
du souvenir, puis Anicet regarda le soleil en face. C'était, sans
préméditation, un beau soleil d'enfance, un jeudi qu'on partait pour
le pôle à bord de l'INGÉNIEUX; tout se trouvait prêt à point, les
conserves pour l'hiver, les fourrures, l'huile pour calmer la mer,
les fourchettes à piquer les baleines. Mais au tournant de la rue des
Martyrs, on s'aperçut qu'hélas! on avait oublié les coussinets des
dynamos. Le souvenir devenait précis, précis comme le visage rieur de
la petite fille, de laquelle je peux vous dire le nom, attendez: elle
s'appelait Arabelle ou Marie, c'était sûrement une princesse déguisée.
Je lui trouvais un port de reine. Immédiatement je voyais la mer et les
bateaux de la Compagnie des Indes.
Anicet sut à ce détail qu'il avait retrouvé son sang-froid, et comme un
poisson dans l'aquarium se dirigea, d'après le plan consulté tantôt,
pour trouver le salon où le peintre avait fait son atelier. Le petit
jet de sa lampe électrique troua la nuit, révéla la porte et le bouton
de la porte. À ce moment, Anicet éprouva fortement la volupté de
l'ombre. Combien de fois avait-il vu en rêve ces hommes audacieux qui
pénètrent dans l'obscurité des maisons, tandis qu'au dehors le clair
de lune, silencieux et complice (on traduit _amica_ comme on peut),
fait chromo? Belles affiches des films américains! et si tout à coup
la lampe allait éclairer le visage d'un homme? L'intrus prit un de ses
revolvers et l'arma avec un bruit sec plus harmonieux que les musiques
humaines; puis il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce
voisine. Il la franchit sans hésiter et entra dans l'atelier-salon.
Si nous n'avions du monde qu'une seule donnée à la fois, s'il
n'existait pas en nous cette faculté d'unir mille sensations
simultanées et de les rapporter à un même objet, nous serions
constamment dans l'état de notre héros à ce point de son histoire.
Dans cette pièce ignorée où toute chose semblait précisément surgir à
l'endroit qu'on ne l'attendait point, le jeune homme à chaque heurt
saisissait dans le pinceau lumineux de sa lampe un aspect de cet
univers paradoxal, et ne savait comment relier ce nouveau phénomène à
ses précédentes découvertes. Aussi bien, ses yeux se trompaient-ils
en discernant pêle-mêle, à terre, entre des séries de toiles adossées
aux murs, ces loques brillantes, ces velours pailletés, ces colliers
en perles de bois, ces caisses vides, ces boîtes de conserves aussi
dangereusement sonores que ces invraisemblables instruments de musique
tout à coup rencontrés par le pied avec un fracas épouvantable (cela
se passe, en respirant très fort on finit par calmer son cœur). Une
autre fois ce fut une masse molle qui entrava la marche d'Anicet et
la lumière décela le cadavre bouffi d'un mannequin aux joues rouges.
Un peu plus loin, quelque chose glissa si soudainement qu'Anicet eut
le sursaut de quelqu'un qui touche dans l'ombre un serpent nu et
rapide. Ce fut une peur affreuse qui fit trembler ses lèvres, dilata
ses prunelles et donna une lucidité fébrile à son esprit. Tandis
qu'il battait l'air de la médiocre clarté de sa lampe, le cambrioleur
novice devina, sans que ses sens l'eussent encore pu renseigner, un
chevalet chargé qui s'écroulait à côté de lui. Il eut le temps de
jeter ses bras et de les serrer autour du cou de la bête prête à
s'abattre: la catastrophe évitée, Anicet restait dans l'ombre, les
mains fermées sur un revolver et une lampe, embrassant un fardeau qui
lui échapperait au moindre mouvement. Il se compara au charretier qui
accole son cheval et patine avec lui sur le verglas. Ramener sa charge
en position d'équilibre, il faudrait un hasard. Il est du consentement
commun que l'homme qui voit un ours se sauve puis a peur. Je ne le
crois pas, mais plutôt que l'homme a peur (ce retrait subit de tout
le sang des membres et de toute vie du corps, comme une chute), puis
se sauve (cette réaction qui se fait course quand la machine regagne
à toute allure le temps perdu par la terreur) puis, qu'il a peur de
l'ours, je veux dire qu'il rend un juste hommage à la cause même de
son trouble et la salue mentalement par son nom. Ainsi Anicet était
mort un instant dans la nuit, puis avait devancé avec une précision
d'automate le désastre imminent, et maintenant, le danger passé,
se représentait le bruit épouvantable qui eût réveillé la maison,
Paris, l'Europe et la police. Le craquement léger d'un meuble lui
donna autant de terreur que si le chevalet se fût réellement effondré
et que le peintre fût apparu dans l'encadrement de la porte, «Au
fait, chez qui suis-je tombé?» Les toiles ne le renseignèrent pas
au premier moment: c'était d'abord un paysage léger et dansant que
de petits personnages antiques n'empêchaient pas de situer dans le
bassin de Paris; puis il y eut au bord d'un lac une femme richement
habillée qui tenait une lettre ouverte et regardait dans un des coins
supérieurs l'apparition souriante d'un jeune commis endimanché.
Anicet, qui s'était cru chez un émule de Corot, se sentit déconcerté
et chercha d'autres renseignements: il aperçut une maison schématique
qui fidèlement figurait la _Maison_, celle qu'on ne désigne que par ce
nom tendre sans le nantir d'un possessif, la Maison qu'on a décrite
avec son toit, ses fenêtres, sa porte, (les étrangers seuls y voient
des choses singulières), cet endroit chaud quelque part dans le monde,
vous m'étonneriez, voyageur qui lui trouvez DU CACHET, ce coin ami au
dehors duquel il n'y a que les étoiles et la barrière du jardin. Ici
Anicet se perdit dans les souvenirs de sa petite enfance, quand les
chiens ouvraient des gueules immenses et quand régnait sur la terre un
peuple de géants très doux. La toile suivante émut une autre couche
de son être: elle représentait un adolescent grand et maigre dont les
mains souffrent d'être vides, un garçon qui n'a pas encore appris la
beauté des corps, ni quel secret cache ce maillot trop large: trop pur
pour être harmonieux. Enfin, pour que le doute ne pût subsister dans
l'esprit d'Anicet, une nature morte laissa voir au jeune homme dans
le jeu ambigu de la guitare et des bouteilles au centre du guéridon
les formes jointes d'un couple amoureux que le monde ne pouvait plus
troubler ni le charme des objets usuels. Sa stupéfaction fut si
profonde qu'à peine le mot Bleu eut-il surgi dans sa pensée qu'Anicet
ne songea plus à s'étonner de cette merveille: «Je suis chez Bleu.» Il
y avait un siècle que tout le monde le savait. Le premier mouvement fut
de partir: on dirait aux gens de là-haut qu'un intrus avait empêché le
vol et d'ailleurs... Le deuxième mouvement fut de simple curiosité, et
tout de suite il y en eut un troisième: la décision de voler Bleu mieux
encore que n'importe quel autre peintre. Probablement, au fond du cœur,
le troisième parti avait précédé les premiers: il portait en lui un tel
attrait, un tel feu qui brûlait les poumons comme l'oxygène après une
longue course dans l'air froid. Mais la force extérieure à l'esprit
qui discipline nos instincts l'avait présenté par anti-phrase, puis
comme elle n'entraînait pas la conviction, avait laissé passer l'excuse
_curiosité_ et enfin avait cédé au désir fondamental qui annihilait sa
résistance. Qu'il est facile de causer préjudice à des indifférents,
mais quelle douce violence on se fait quand on nuit sciemment à qui
l'on aime! et Anicet ressentait pour Bleu cette sorte d'amour que les
gens prennent pour de l'admiration. La puissance de séduction que Bleu
exerçait sur lui faisait éprouver à Anicet quel rival il trouvait en
ce peintre pour la conquête de Mirabelle. Cependant de l'émoi ressenti
devant les miracles de Bleu, on ne pouvait déduire celui de Mirabelle;
ah! si le génie seul avait agi sur cette fuyante beauté! Mais qui
saurait à coup sûr trouver le chemin de tous les cœurs, et n'est-il
pas vers l'amour d'une femme des voies singulières que n'ouvrent ni la
valeur ni la beauté?
Pour deviner quel effet pourrait produire Bleu sur Mire, il eût fallu
connaître, avec l'étendue de ses moyens, la façon dont ceux-ci agissent
sur un être. Quand Anicet s'efforçait de pénétrer ce mode d'action
sur soi-même, le trouble bornait son investigation. Par analogie, il
égalait cette émotion à celle de certains réveils enfantins: on ne
sait plus le nom des objets familiers, on les reconnaît mais quelque
chose d'eux est parti dans l'infini. Ou bien on trouve encore les
vocables qui désignent ces accessoires de la vie quotidienne, mais
c'est la première fois qu'on voit une table, une chaise, tout paraît
neuf, surprenant, éloquent pour notre cœur et sans doute allons-nous
découvrir des vérités capitales. La plus banale réalité tout à coup me
parle directement sur un ton si lointain que les yeux se mouillent. Ce
qui monte en nous, c'est l'amour de la vie soudainement provoqué par
le spectacle des natures mortes. Quelle partie humaine se joue donc
derrière ces apparences inertes? Rien n'aurait moins dû me faire songer
à la vie, et la voici palpitante (beauté de ce mot vulgaire). Quelle
douleur ou quelle joie réside au sein de celui qui nous la révèle?
À tout instant on le croirait à un tournant dangereux de ses jours.
Un secret merveilleux l'anime à nous communiquer un trouble profond
qu'il transforme pour nous et jamais nous ne saurons de quel drame ces
paquets de tabac sont le signe, ni quelle exaltation traduisent ces
mandolines. Il n'y a ici que l'émotion pure et si pareille à celle qui
dort en nous, qu'elle va l'éveiller comme la note harmonique fait un
vase muet tout au fond de la pièce. On n'échappe pas à ce charme parce
qu'on n'en saisit plus l'origine. Ce qui vient à nous est vrai, nous
ne pouvons le réfuter. Comme on tremble subitement devant une pipe et
quelle faiblesse nous met à la merci. À la merci de quoi?
Anicet éclata de rire sans aucune gêne: «Je viens de me prendre
au sérieux», dit-il à haute voix et cette imprudence n'entraîna
aucune catastrophe. Cette bravade avait été pour lui l'épreuve de
son existence. La séduction de Bleu l'avait un instant distrait de
sa personnalité et le son seul de sa propre voix lui rendit le sens
individuel.
Tout d'abord il avait projeté la destruction de ces œuvres redoutables
pour lui, mais en même temps il convenait qu'anéantir ceci n'était
rien: il s'agissait d'inventer des charmes plus puissants. La force
de fascination du peintre s'expliquait assez clairement: ne se
substituait-il pas à nos sens pour interpréter le monde et de qui
sommes-nous incessamment amoureux sinon de ces intermédiaires? comment
ne pas s'éprendre de celui qui nous donne à tout instant l'équivalent
humain des choses extérieures? Pauvre poète qui cherche à lutter
avec tes malheureuses images verbales! Il y a pourtant des cris qui
viennent de plus loin dans les cœurs des hommes que de cette zone
facilement atteinte où règne l'amour des formes colorées. Si nous
savions donner à nos instincts leur voix véritable et non ce chant
monotone des cordes vocales quel pouvoir ne prendrions-nous pas sur
tous nos semblables, que leurs cheveux soient ou non de la longueur des
nôtres! À titre d'essai, Anicet ferma les yeux, éprouva l'angoisse de
la jalousie et cette crainte insurmontable du triomphe de Bleu, puis
il écarta désespérément les formules que son esprit lui proposait pour
les traduire, se ramassa sur sa souffrance au point de ne plus rien
sentir de l'univers que ce feu intérieur, et laissa monter la plainte
réflexe qui vint à ses lèvres et sonna très bas, comme la parole
d'un autre, avidement guettée par Anicet lui-même: Mon Dieu. Cela
surgissait de l'intime et personne n'avait envie d'en rire, mais rien,
rien n'excusait ces mots, fruits de l'habitude. L'Anicet mécanique
dit encore: C'EST BIEN ÉTRANGE. Mais de quoi parlait-il avec le ton
lointain des gens qu'on a cru morts et qui se réveillent à demi pour
livrer le secret de la tombe? L'autre comprenait maintenant que la
voix profonde de l'homme ne possède aucun des sortilèges communs aux
poètes. Au vrai, peu lui importent tous les mots. Dans les toiles de
Bleu ce qui troublait surtout Anicet c'était cette sûreté des formules;
il ne semblait jamais que le hasard eût présidé à ceci ou à cela. On
devait le craindre comme ce chimiste expert qui reproduirait à coup
sûr tous les corps naturels. Et cela même, était-ce bien redoutable?
Cette confiance dans sa science ou son art que supposait la réalisation
des formules était-elle compatible avec la séduction? À vrai dire,
l'adresse n'est ici qu'un pis aller. Pour m'émouvoir au point de me
subjuguer, la gaucherie qui invente cette caresse ou ce regard pour les
besoins de la cause, l'anxiété de la parole, l'incertitude du geste,
sont de plus sûrs auxiliaires.
Sur un chevalet, il y avait un grand tableau voilé avec tant de soins
qu'on comprenait à ce seul détail la sollicitude du peintre pour son
œuvre. D'un tour de main Anicet le dénuda, curieux de trouver ici même
l'épreuve de sa conviction. Dès le premier coup d'œil, il comprit qu'il
était devant la _Louange du Corps humain_, le tableau dont tout le
monde parlait sans l'avoir vu et où Bleu croyait mettre le meilleur de
soi-même. Le jeune homme soupira de soulagement: ce qui se présentait
à sa vue n'était qu'une parfaite académie, une figure de proportions
avec ses cotes en chiffres connus. Anicet saisit subitement que Bleu en
atteignant la perfection avait passé du domaine de l'amour à celui de
la mort et de la gloire. Il prononça plusieurs noms de grands hommes et
sourit.
«Vous me direz ce que vous pensez de cette toile... Tiens, Anicet! Que
faites-vous là, cher ami, avec une lampe et un revolver? Vous voyez,
j'amenais notre cher Marquis dans mon atelier. Il s'agissait de montrer
_la Louange du Corps humain_ que vous regardiez à ce que je vois. Qu'en
pensez-vous? Non, ne vous forcez pas.»
Anicet balbutia des compliments embrouillés. L'arrivée de Bleu escorté
par le Marquis le terrifiait. Que dire? Le rouge lui montait aux joues
de devoir mentir sans aucune chance d'être cru.
«Ne cherchez pas à m'expliquer votre présence, dit encore Bleu, chacun
a ses petits secrets et il n'y aurait plus de vie possible si les
voisins s'en préoccupaient. Vous prendrez bien quelque chose?»
On entendit des craquements de pas dans la pièce voisine. Quelqu'un
de lourd avançait avec précaution. Tout à coup, comme une chouette en
plein jour, Boulard jaillit dans la lumière, épouvanté de se trouver en
présence des locataires. Mais sa terreur changea de nature quand il eut
aperçu le visage du Marquis.
«Excusez-moi, Chef, dit-il, je ne savais pas que ce Monsieur le peintre
était de vos amis. Sans ça vous pensez bien que je n'aurais jamais osé!
Et si je me suis engagé dans cette aventure avec les camarades, c'est
qu'un rabatteur nous a proposé le coup à la dernière minute. Alors,
vous comprenez, une belle affaire. Faut pas laisser passer l'occasion.
On a peur des gaffes, on en fait d'autres. Enfin. Et puis nous avions
une nouvelle recrue à exercer, ce jeune homme, et... Mais est-ce que
vous le connaissiez aussi? Ah! bien, je suis flambé. Il vous a tout
dit: qu'on ne voulait pas partager avec vous, que c'était pour le
compte d'un Américain. Ah! zut alors! Quel malin, tout de même. Aussi
on se fatigue à toujours donner la part du bon à des Messieurs en habit
noir qui ont peur de se salir les mains. Comprenez, patron, on fait
toujours le gros ouvrage. Alors. Enfin, il ne faut pas nous en vouloir.
Vous êtes intelligent.
--Tu vas commencer par filer, dit le Marquis, pour cette fois ça passe.
Mais que je ne vous y reprenne pas. Va: Monsieur (il désigna Anicet)
reste avec nous.»
Boulard s'en alla à reculons. Quand on fut bien sûr qu'il était parti,
le marquis se retourna vers Bleu: «Je vais vous expliquer.
--Du tout, du tout, mon cher, cela vous regarde. Nous allons boire.
--Ainsi, dit le Marquis, vous aviez noué partie avec mes petits
bonshommes, mon cher Anicet, cela est bien drôle.»
Anicet ne nia pas. Le Marquis avec un air très contrarié répéta: «Cela
est bien drôle.» et à part lui il ajouta «Comment vais-je pouvoir me
débarrasser maintenant de ce jeune indiscret qui en sait trop long sur
mon compte?»
BLEU
(pendant ce temps il est revenu devant la _Louange du Corps humain_).
Comme ce n'est rien, tout de même.
CHAPITRE DIXIÈME
LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLE
L'habit est de rigueur. Comme les invités, les domestiques sont
masqués. Voilà comment, à la place d'Eugène qui en a profité pour aller
au cinéma, un inconnu s'est glissé dans la maison. Un inconnu? non pas:
Nicholas Carter, détective, grimé si habilement que c'est dommage que
personne ne puisse admirer ce beau travail. Il pendit la cape d'Anicet
à côté des cinq autres, et, à mi-voix, rappela poliment au jeune homme
qu'il devait, avant d'entrer, ajuster son loup, pour l'instant relevé
sur le front.
Voyons: Bleu, Chipre, Pol, Miracle, le Marquis. Et Baptiste?
«Vous êtes seul? dit Bleu, comment se fait-il que Baptiste ne soit
pas à l'heure? cela ne lui ressemble pas.» Anicet sentit que cette
phrase soulageait l'assemblée d'un long silence. On attendait trop
impatiemment Mire pour soutenir une conversation générale.
«Par où va-t-elle paraître?» demanda Pol.
Le Marquis montra les trois portes du salon:
«Impossible, dit Pol, elle arrive toujours par quelque endroit
mystérieux. Elle surgit. Rappelez-vous.
--Nous sommes ici rue de la Baume, répliqua della Robbia, et Madame
Gonzalès est mariée.
--Je n'ai jamais cru à cette histoire, dit Chipre, Mirabelle n'est pas
une femme comme les autres, voyons.
--Nous le pensions avant de connaître son identité véritable.
--Je vous dis que c'est un mythe solaire.
--Une conception de l'esprit.
--Une idée fixe.
--Une image.
--Un symbole.
--Taisez-vous, dit Anicet, c'est une femme en chair et en os, ou bien
nous ne la trouverions pas si belle.
--Pour sûr, dit Pol, elle va sortir du piano. C'est beau les pianos. Si
j'étais riche j'aurais un piano.»
Il découvrit le clavier et le caressa. Une note accrochée se fit
entendre faiblement. Pol recula éprouvanté.
«Comment allons-nous l'appeler? questionna Miracle.
--Madame.
--Et le mari, ajouta Pol, nous l'appellerons Pedro.»
On introduisait Baptiste. On n'eut pas plutôt remarqué sur son visage
un air d'affliction profonde que la grande porte du fond se fendit et
glissa de part et d'autre: le salon se trouva doublé, dans sa nouvelle
moitié on aperçut Mirabelle aux côtés du prince consort. Elle était
vêtue d'une jupe de tulle noir surmontée d'une haute ceinture, et pour
tout corsage n'avait que deux panonceaux de notaire assujettis par une
chaîne plusieurs fois enroulée. Ses jambes étaient nues et ses pieds
chaussés dans de petits souliers de nacre pareils aux encriers qu'on
vend sur les plages. Un seul bijou la parait: ce long et lourd collier
de coquillages inégaux comme l'humeur du ciel et moins sonores que
la mer. Elle était coiffée à la mode et portait en guise d'éventail
un grand pare-feu de cuivre. Cette apparition fut accompagnée par un
air de polka qui s'échappa du ventre blanc et or d'un de ces bahuts
à musique ornés de statuettes chamarrées dont les bras battent la
cadence. Un feu de bengale s'alluma tout à coup dans un Saxe et plongea
les sept masques dans le vert, tandis que dans la seconde pièce un feu
jaune sortait de la bouche d'un mascaron de pierre pour envelopper les
époux. Un amour nu qui tenait une guirlande de fleurs sur une colonne,
la jeta, sauta à terre et s'agenouilla devant la cheminée dont le
tablier était relevé: «Oh, là-haut, oh!» cria-t-il. La voix lointaine
des ramoneurs lui répondit: «Ah, là-bas, ah!» et l'enfant disparut.
Une chèvre blanche passa entre le couple et le groupe, salua et sortit
en ouvrant la porte avec ses cornes. Il y eut encore des cyclistes
habillés en bergers, un danseur de corde napolitain, une pantomime
jouée par des phoques costumés, puis toute lumière s'éteignit.
Aussitôt, sur un écran jusque-là invisible, se projeta le couple
Gonzalès sur le perron du Roule le jour du mariage. Un texte explicatif
annonça qu'on se proposait de présenter à l'honorable assistance la
vie des mariés, qui méritait de passer en exemple aux jeunes gens de
l'avenir. Ce fut d'abord Pedro Gonzalès, fils de pauvres ouvriers
cordouans. À cette occasion il y eut quelques vues de Cordoue, de ses
ressources, de ses monuments, et on apprit le chiffre des habitants
de la ville. On assista à la vie de tous les jours des parents
Gonzalès, le modèle des ménages, dans son misérable galetas. On vit
Madame Gonzalès laver son linge, moucher ses sept enfants, en faire un
huitième, prier le Saint-Esprit dont l'image était pendue à la tête du
lit. On vit Monsieur Gonzalès s'exténuer de travail dans les chantiers
de construction, puis un soir en rentrant chez soi, écouter le racoleur
d'émigrants qui promettait monts et merveilles. On vit le voyage de la
famille, les vertus domestiques de ses membres pendant la traversée:
le plus jeune des Gonzalès, Pedro justement, qui partageait son pain
avec de pauvres vieillards infirmes. On vit la Californie, la conquête
de l'or, la mort tragique du père, écrasé je ne sais plus par quoi, la
jeunesse difficile de Pedro, l'ingénieuse industrie qu'il déploya dès
l'âge de douze ans pour tirer sa mère, ses sœurs et ses frères d'une
indigence digne et laborieuse. On vit ce parangon des fils soigner sa
mère malade, sauver du vice ses sœurs et les marier, arracher son frère
aîné à l'alcool et lui faire prendre les ordres. Enfin on le suivit une
bonne demi-heure d'acte vertueux en acte vertueux jusqu'au bagne. Là
on le vit apprendre les mathématiques. Après quoi il s'évada grâce au
talent qu'il possédait de faire le cadavre.
Puis on le vit amasser un petit pécule en attaquant les diligences, se
lancer dans la spéculation et gagner une fortune considérable, dont on
eut une faible idée par quelques vues de ses domaines, venir en France,
apercevoir Mire, en tomber amoureux, dépérir, consulter le médecin,
déclarer sa flamme, être reçu avec une grande tristesse par Mirabelle
qui lui tint à peu près ce langage:
«Je suis d'origine inconnue. Mon passé se perd dans la nuit des temps.
Ne cherchez jamais à savoir quelque chose de mon enfance ou tout serait
fini entre nous.»