Le premier dit: «Alors, petit, tu as sauté le pas avec ma femme. Je

vais te tuer quand nous serons seuls dans un terrain vague. Auparavant,

dis-moi l'effet que ça t'a produit. Moi, je n'ai jamais pu me souvenir

de la première fois, parce que ce jour-là j'étais ivre, et peut-être

aussi que je n'avais pas bien fait attention.» Le second se retourna

sur sa chaise comme une bête en gésine: «À vrai dire j'attendais mieux

de la volupté. Elle n'a pas d'excuse d'être si courte et on peut aimer

sans cesser de compter les fenêtres: il n'y en a que trois au plus

dans les hôtels que vous ou moi pouvons fréquenter avec nos moyens

restreints. On entend tout le temps des pas dans la pièce à côté. Le

voisin n'a pas de repos, il est comme possédé d'un remord. Tout m'est

sensible au moment que je devrais ne plus rien voir. Le vent, est-ce le

vent? j'entends sur les persiennes les passages de grandes merveilles

ailées qui vont et viennent comme des servantes. Sur le mur, pour ne

pas oublier, on a écrit les principales actions à faire: le laitier à

payer, les commissions pressées, les visites; les yeux de la femme ne

se détachent pas de ces lettres maladroitement tracées à la craie. Elle

en parle, ah! j'étais si loin et ces préoccupations me feraient sourire

tout au plus entre cinq et sept. Elle m'explique la jalousie, parce

que, n'est-ce pas, je ne connais pas ça, je suis neuf comme un sou

neuf. «Le plus dur pour une femme du monde c'est de ne pas résister à

l'envie de manger les chaises et les rideaux quand son amant le soleil

entre dans la chambre des rivales.» C'est bien la peine d'être ce jeune

homme ardent quand la partenaire se bouche les oreilles pour ne plus

entendre les tourbillons que son ami lui souffle entre haut et bas.

Alors on abandonne le lit, et tout est à recommencer. L'amour c'est

une mandibule et rien de plus, croyez-moi bien; nous n'en serions pas

à nous manger le foie sans cette femme, comme une machine à coudre qui

dodeline de la tête d'une façon si délicate et si peu réelle.

--As-tu observé? il y a encore ce moment terrible quand on se réveille

et que la femme dort malgré la chaleur. Quel remède trouver alors

contre la tristesse, quand on tourne la tête de tous les côtés et qu'on

n'aperçoit plus au loin qu'une île déserte comme une noix de coco entre

les branches?

--Ne me parlez pas ainsi: si l'amour comporte de pareilles horreurs,

moi qui voulais me vouer à lui, comment resterais-je sur la terre?

--C'est bien simple, puisque je te tuerai dans une heure ou deux. Mais

tu ne vas prétendre que tu connais l'amour pour les quelques simagrées

qui te coûteront la lumière. Il faut avoir vécu avec la femme à ses

côtés. Tu ne sais pas quel animal dément tu as caressé par curiosité.

Quand on n'y tient plus et qu'il faut bien en passer par elle, elle

fait la renchérie, elle ignore tout encore, l'homme l'effraie, elle

veut qu'on la courtise. Tu ne t'es jamais vu devant elle, ivre et

gauche, les prunelles retournées comme des manches de veston, la gorge

peuplée de bêtes étranges et les mains si lourdes; les mains, le pis ce

sont les mains. Elle, marche dans la chambre comme si elle allait au

Bois de Boulogne. Quand je vois des choses pareilles, je ne me connais

plus, je saute sur elle et je la prends par les cheveux. C'est pourquoi

elle dit à tout le monde que je la bats et que je la traite comme un

caniche. D'autres fois, elle me saisit au milieu d'un cauchemar; si

je m'éveille alors, les lèvres encore épaisses de sommeil, elle me

tourne entre ses caresses et tout se met à danser. On ne pourrait pas

dire l'heure qu'il est ni dans quel appartement des mauvais rêves je

souffre un amour sans merci et ne puis retrouver le trèfle à quatre

feuilles du repos. Plus tard, les chères complaisances deviennent un

devoir coutumier. La femme l'accorde, et ses joies, hypocritement, se

consument en soupirs résignés. À peine a-t-elle accompli sa corvée qu

elle fait ce geste de la main, si las, pour te repousser loin d'elle.

Quand, pour la première fois, on subit cette pression molle, on est

comme fou, on se tape la tête contre les murs. Puis l'habitude, oh!

l'habitude permet bien des compromissions. Un beau jour les soucis

ménagers, démons importuns, pénètrent dans l'alcôve, comme de petites

ombres en dents de scie, et entre deux étreintes on se met à parler du

compteur à gaz. Cette femme que tu as vue folle, pareille à une flamme,

tout à l'heure quand elle léchait tes pieds et tes mains et dansait sur

le lit, est en même temps, et il n'y a pas de quoi t'en enorgueillir,

cette épouse sans joie pour laquelle tu ne peux avoir qu'un mépris plus

écœurant que l'absinthe.»

En regardant plus attentivement les deux interlocuteurs, Anicet

remarqua qu'ils étaient vêtus d'étoffes recherchées. Le plus jeune

reprit en laissant tomber sa tête sur la table: «Cessez de me broyer

le cœur avec la meule des réflexions. Que vais-je devenir si l'amour

ne vaut pas la peine de vivre, maintenant que tous les autres vases

se sont brisés dans mes mains? Peut-être avez-vous raison en ce qui

concerne cette femme, la ménagère sournoise de la capitale. Mais

bien souvent j'ai aperçu dans les palaces de grandes tigresses qui

montraient les dents, étiraient leurs griffes rétractiles, et dont la

chair était plus brune que le désir. Elles respiraient le luxe, comme

on dit. Sans doute une fois qu'on les a aimées, ne peut-on plus sortir

de leurs traces. Il y a des parfums qu'on ne sent que dans le hall des

hôtels de passage.

--Pour qui as-tu donc pris Mirabelle, sinon pour l'une de ces belles

étrangères? Croyais-tu qu elle fût seulement une bourgeoise un peu

libre? Pour permettre une pareille méprise, il a fallu quelle ne te

montrât pas ses cheveux pendant que vos corps tournaient comme des âmes

en cage.

--Non, ses cheveux étaient sagement tirés sur les tempes, et elle a

pris bien garde de ne pas dévaster sa coiffure.

--Ah! si tu avais vu sa chevelure défaite! Quand elle déploie cette

nuit, alors, on connaît sa force. Toutes les puissances de l'enfer

grimacent dans cette forêt. On ne peut plus que répéter: Mirabelle,

Mirabelle. Quelle faiblesse! et l'on saisit soudain qu'elle vient de

très loin à travers les âges et les mers avec ses grands pendants

d'oreilles en sel gemme, ce sourire terrible de la chair fendue sur

l'os, et ce balancement pendulaire dans la marche comme le mouvement

périodique des marées. Il n'y a rien à faire pour lui échapper. Les

paquebots sont inutiles, elle les prend en même temps que toi; quand tu

te crois libre un bruit te fait te retourner, et c'est l'appel dans ses

bras de ce grand rocking-chair qui remue doucement et qui te reprend

pour t'empoisonner. Oh! si seulement on pouvait couper tous les cheveux

de Mirabelle et les jeter dans l'océan!»

Anicet n'aurait pas cru Pedro Gonzalès si mélancolique. Il était

assis devant ce gros homme et il agitait avec des pailles un breuvage

douceâtre à demi-consommé. Quand au petit jeune homme dont il avait

pris la place, il n'était plus là et personne ne le regrettait.

«L'amour, encore un soleil qui me claque dans les doigts, dit Anicet,

c'est à n'y rien comprendre, les autres hommes trouvent pourtant la

vie supportable. Imaginez-vous que j'allais m'engager à corps perdu

dans une aventure du genre fantastique pour donner des perles à manger

à Madame votre épouse. Cela devait commencer par un article sur la

peinture moderne, et puis, il y avait au programme un costume collant

noir comme ceux qu'on voit au cinéma, et des revolvers confortables,

et des cordes à nœuds qui pendent dans la nuit. Tout de même, quel

dérangement inutile, si l'amour n'avait que le visage amer que vous

me montrez par-dessus la table. J'avais rêvé (on dit rêvé, n'est-ce

pas?) des satisfactions singulières l'été dans un immeuble neuf. Quel

rôle magnifique aurait tenu la femme, si elle avait voulu. Mais comme

mes réparties eussent été plus subtiles que les siennes. Les voisins

auraient rougi en nous rencontrant dans l'escalier à cause du bruit de

nos jeux de titans. L'âpreté des baisers nous aurait fait goûter comme

un alcool divin, comme une menthe fraîche à mourir, l'eau de la Seine

prise au robinet. Nous aurions été la fable des fournisseurs, tant

et si bien que renonçant à ce délicieux mensonge nous aurions repris

notre véritable nature sur les vapeurs qui crachent des lys à travers

les mers australes, entre les atolls sanglants qui nous obligent à

interrompre nos voluptés pour les regarder passer, paquets de varechs

rouges, dans le sillage de nos cœurs.»

Cette image sembla émouvoir profondément les assistants. On crut que

Pedro Gonzalès allait parler. Mais une jeune femme maigre et pauvrement

vêtue, dont la main gauche retenait sur une poitrine phtisique un châle

toujours prêt à s'enfuir, prit la parole en ces termes:

«Monsieur Anicet, je vais vous paraître bien hardie, et sans doute

qu'après ma tentative vous direz du mal de moi et toutes sortes

d'injures. Je ne sais pas comment expliquer ma démarche, il faudrait

imaginer une histoire invraisemblable. J'ai seulement appris qu'on

cherchait à vous dissuader d'aimer et alors, sur mon grabat, je me

suis souvenue de toutes les tendresses, de tous les serments, de tous

les vertiges et je me suis levée pour vous apprendre quel doux ulcère

on appelle _amour._ C'est une maladie qui ronge, un feu qui va de la

tête aux pieds et on ne sait pas quel est le moment le meilleur, celui

qu'on apaise cette fièvre derrière les rideaux, ou celui quelle bat son

plein, quand on est seule et droite à la fenêtre ouverte, avec le linge

pendu encore bleu au fil de fer, et que le regard s'en va loin heurter

les façades et balayer les trottoirs sans rencontrer l'amant, le

délicieux menteur qui sourit si bien dans ses beaux gilets gris perle!

Le cher amour ne sait pas décevoir. Monsieur, car il a des cruautés

étranges, amères comme les fruits exotiques des petites charrettes.

--Taisez-vous, dit une autre femme dont le visage était dramatiquement

peint, l'amour n'est pas cette malsaine résignation. Je l'ai connu

sous les climats les plus torrides. Il cherchait la seule aire fraîche

du pays et entre les murs de l'ombre le combat commençait comme s'il

se fût agi de mourir. Parfois, hors des cases, la vie du couple se

jouait. On y pensait bien. Il y avait une hâte fébrile de s'atteindre,

de s'étreindre, de bouleverser des yeux trop grands et des lèvres trop

mûres. J'ai vécu ces passions sombres et sèches dans le vent des suds.

On tremblait toujours d'être découverts, on était lié l'un à l'autre

par des complicités sans raison, et parfois il y avait des cavalcades

déchaînées contre notre amour. C'est alors que l'homme, le cheval et

moi, nous sentions si unis qu'il me fallait parler, parler malgré le

soleil vorace et les sablons de l'air à tout instant dans mes gencives.»

Pedro Gonzalès s'agita mollement, le temps nécessaire pour faire penser

à la limace, puis il articula non sans peine: «N'écoute pas les femmes,

petit, elles te donneront de mauvaises raisons. J'en ai connu une, elle

n'avait pas vingt ans et déjà elle était folle.» Il s'arrêta, puis

reprit avec un air de fatuité oscillante: «Elle était folle de moi.

Alors nous allions aux Acacias sur de grands bais bruns. J'ai oublié

tout le reste, sauf pourtant ce qu elle m'a dit au moment de mourir:

_On n'avait donc plus rien à faire quand on a inventé l'amour?_»

Anicet s'entendit tout à coup appeler par une voix très douce derrière

lui. Il voulut se retourner, mais des mains de fer sur ses épaules

l'empêchèrent de bouger et un inconnu qui grasseyait légèrement lui

dit à l'oreille: «L'amour est ta dernière chance. Il n'y a vraiment

rien d'autre sur la terre pour t'y retenir. Qui sait? personne n'a pu

essayer pour toi de ce philtre et l'expérience des autres ne vaut rien

pour toi. Sans doute as-tu tenté déjà ces imparfaites fantaisies qui

t'unissaient à des corps comme des grappes de raisin» Les belles filles

niaises te lassaient tôt ou tard; tu écoutais leurs voix dénombrer

les objets dans la chambre et succinctement énoncer leurs rapports

primordiaux: la pendule est sur la cheminée, les persiennes sont

fermées mais le jour ne se lève pas encore; j'aimerais des pantoufles

de satin; on dit qu'il y a des femmes qui possèdent des trois mille

diamants! Cet amour-là est un jeu moins innocent qu'on ne croirait

parce qu'on y use de l'ardeur. Mais ce n'est point lui qu'il te faut.

Renonce à jamais à ces filles aux yeux vides; sans peine jadis, tu

abandonnas Traînée. Elle ne peut même plus occuper tes loisirs. Si tu

l'entendais encore parler de la vie, ou exiger de toi cette sensibilité

qui pend dans ton cœur comme une feuille morte, tu la tuerais sans en

souffrir davantage.

--N'est-elle pas déjà morte? dit Anicet, ou ai-je pris mon désir pour

une réalité?»

Un grand cri retentit derrière le comptoir, on vit Traînée se lever, le

visage ravagé. Elle roula ses yeux comme des billes, agita comiquement

les bras, se prit le cou à deux mains et se secoua jusqu'à en mourir.

Quand elle fut tombée, Anicet se mit à rire doucement, parce qu'il

savait bien qu'on ne peut pas s'étrangler. La voix reprit derrière lui:

«Te demandas-tu jamais ce que serait pour toi Mirabelle? Avec

elle, plus besoin de craindre les bavardages, les contretemps, les

contre-sens. Les importunités de la camarade ne peuvent se rencontrer

entre ses bras. Prends garde seulement de ne tirer de ses qualités

des conclusions fausses et de n'admirer en elle, comme font ceux

qui la courtisent, qu'un idéal mal défini. Elle t'échapperait ainsi

quelle échappe à tout cet entourage d'artistes. Les artistes font de

singulières pétitions de principes... il suffit, tu sauras plus tard.

Mais observe tout au moins qu'à une époque où l'on peut, sans déchaîner

de tempêtes, nier Dieu, la Patrie, le Foyer, on se ferait arracher les

yeux si l'on déclarait que l'art n'existe pas. L'Art, le Beau, sont les

dernières divinités des hommes. C'est ainsi que tes rivaux, libres en

apparence de préjugés, s'embarrassent dans leur course du poids mort

de l'Art, abstraction déifiée, denrée de conserve bonne tout au plus à

nourrir les fossiles. Ils commettent cette erreur singulière de prendre

Mire pour la Belle, alors qu elle semble laide à bien des gens, et

qu elle est en réalité la Femme. Véritablement, Anicet, la Femme est

ta dernière planche de salut. Pour la conquérir il faudra te battre,

pour la conserver il faudra te battre, pour l'aimer même il faudra te

battre: voici l'intérêt que tu peux encore prendre à la vie. Si cela ne

te suffisait pas, mon cher ami, il ne te resterait qu'à plier bagage.»

Le mot _bagage_ rendit tout très clair, expliqua les énigmes. _Bagage_,

évidemment, _bagage._ Il flotta dans l'air comme une fumée, s'inscrivit

partout, changea le décor. On ne peut pas dire que la signification

du mot _bagage_ soit très nette dans l'esprit d'Anicet, mais ce mot

claque si bien dans le vent que c'est probablement une étoffe qu'il

désigne, une étoffe soyeuse rayée blanc sur blanc. Cet été on ne

portera plus que le bagage, si seyant, si léger, le tissu sous lequel

les formes restent le mieux imprécises et moulées, et le catalogue

cherche vainement l'adjectif: _floche._ Si je ne me trompe, ce que

je prenais pour une écharpe blanche, c'est le faisceau lumineux du

projecteur. Il tombe sur la scène du music-hall où personne encore ne

danse, de telle sorte que son halo semble pur de toute intention et se

projette indifféremment sur le sol comme s'il avait une vie propre.

Brusquement on le met en marche, et le voici qui bondit pour chercher

l'acteur absent. Il s'attarde au détail d'un portant somptueux que

l'obscurité dérobe mais que le projecteur livre partiellement à notre

curiosité. Le gong annonce l'entrée du danseur, personne ne le voit.

On sait son nom, sa nationalité, grâce au gros numéro 8 sur le côté

de la scène. L'homme et la lumière se précipitent à la recherche l'un

de l'autre. Il y a d'abord chassé-croisé, le projecteur ne nous offre

que des morceaux de danseur, un bras qui passe, une jambe, un torse,

puis grâce à la musique le corps épouse les rayons, et c'est un beau

cow-boy, la chemise ouverte, les manches retroussées, qui baigne dans

la clarté, au-dessus des planches, et mime on ne sait quel dramatique

monologue. On comprend seulement qu'il y va de la vie. Quelle aventure

a pu pousser au désespoir l'acteur des prairies occidentales? Le

revolver, dans ses mains, effraye. Combien de temps cela dure-t-il? Ces

sauts, ces flexions, ces gestes nous charment trop pour nous laisser le

loisir de distinguer entre eux. Soudain un coup de revolver anéantit le

danseur et la lumière. Il ne reste que les ténèbres et l'odeur de la

poudre. Toute la salle se rallume mais la scène est vide et le décor

quelconque. Quand l'_artiste_ vient saluer, il est fardé, vulgaire au

grand Jour, et s'incline trop bas pour quelqu'un qui vient de se tuer.

Mal à l'aise, Anicet s'agite sur son strapontin parce qu'il a lu sur le

programme le titre de la danse 8: Louange du corps humain. L'afficheur

remplace le 8 par un 13. Anicet s'assure ne pas être superstitieux et

regarde rapidement le programme:

13.--LA FEMME

On a éteint trop vite pour qu'il en sache davantage.

Les musiques de la suavité modulent les romances que les hommes

fredonnent tout bas dans la salle, en précipitant un peu le mouvement.

Toutes les danses chantées accourent de l'orchestre et viennent

prendre par son côté faible le cœur d'un spectateur debout là-bas, au

fond d'une loge. Il n'y a pas un air de music-hall lequel ne soit un

souvenir poignant et délicieux pour l'un de ceux qui se taisent quelque

part dans la nuit sur les terrasses dorées, près des accoudoirs de

velours.

La rampe bleuâtre permet de voir le rideau se fendre comme un cœur.

Il s'ouvre sur un autre rideau sombre, uni, lourd, aux plis droits.

Un cercle lumineux apparaît tout en haut à gauche, et dans ce cercle

une tête de femme. Sans étonnement Anicet reconnaît Mirabelle: il

l'attendait. Elle a l'air d'une jolie réclame pour dentifrice. Elle

chante en anglais, il ne peut la comprendre parce qu elle ne va pas

assez lentement. Cependant au passage il accroche le mot DARLING pareil

à une clochette d'argent. Tout d'un coup, la tête s'éteint. Mais elle

se rallume plus bas, à droite; la chanson continue et Anicet s'émeut de

saisir le mot lèvre. Après une nouvelle éclipse, la tête reparaît plus

bas encore et à gauche, et ses paroles doivent être bien émouvantes,

car on sent dans la salle le souffle frais que donne le battement de

paupières de ceux qui ont compris. Le mot bras surprend Anicet comme

une caresse.

Maintenant la tête est au milieu de la scène au ras du sol comme si

Mirabelle s'était couchée à plat ventre. Il faut qu'il y ait quelque

magie dans sa chanson pour qu'Anicet frissonne ainsi. Cependant il n'a

perçu que le mot amour qui se love vers la salle, serpent froid à faire

frémir les épaules nues des femmes et les vêtements sombres des hommes.

L'obscurité renaît avec le silence.

Alors le second rideau se partage à son tour, tandis que jaillit en dix

endroits des galeries le bruit froid et rapide d'un arc électrique qui

se tend. Dix projecteurs vomissent le feu blanc.

Il va éclairer au milieu de la scène cette haute sellette de laquelle,

le menton dans les mains, les coudes sur les genoux. Mirabelle regarde

le vide avec des yeux plus doux que la mort. Mire est enveloppée dans

un grand manteau noir; il se termine en pointe bien au-dessous des deux

pieds nus qui fleurissent cette chute d'ombre. Mirabelle chante encore,

comme si elle avait été mise au monde pour cela. Sa tête soudain

se renverse, elle tend vers le public deux mains baguées que deux

bracelets, anneaux d'esclavage, séparent de deux bras plus blancs que

le jour. Le manteau tombe de ses épaules et Mirabelle alors apparaît à

tous véritablement comme LA FEMME. Anicet la croit nue, tant elle est

belle. Mais elle est en réalité vêtue des tissus les plus chers et des

joyaux les plus rares. De temps en temps l'une de ses pierreries se met

à briller comme un signal de voie ferrée. Mirabelle a fini sa chanson,

mais tient encore clair et haut le défi de la dernière note.

Oh! comment voulez-vous maintenant que les images ne se brouillent pas?

Anicet sentait autour de soi la présence de nombreux spectateurs.

Il avait les yeux fermés. Il savait bien qu'il dormait dans le café

de Boulard. Il aurait voulu s'éveiller, il ne pouvait pas. Un des

assistants eut pitié de lui et lui donna un coup de poing sur la tête.

Une grande lumière se fit dans son crâne et il s'éveilla.

On venait d'allumer, le jour était tombé: «J'ai donc dormi bien

longtemps, dit Anicet, déjà la nuit?

--Vous avez fait le loir, camarade, répondit Boulard, vous n'en serez

que plus dispos pour notre petite entreprise.

--Ah! je me croyais loin d'ici, vous n'imaginez pas tout ce qui m'a

passé par la tête. A quel moment ai-je donc commencé à rêver? Les rues

sont déjà éclairées.»

Au dehors, près du réverbère, une femme et un homme se séparaient;

Anicet reconnut avec stupeur Pedro Gonzalès.

«À quel moment ai-je donc commencé de rêver?» répéta-t-il.

--Hé, je n'en sais rien, camarade, reprit Boulard en lui tendant deux

revolvers, mais prenez toujours ces petits bijoux.»

Au moment qu'Anicet sentit le froid du métal, on entendit un grand

cri, et les gémissements de Monsieur Pol derrière le comptoir: «Ah!

mon Dieu, disait-il, elle est morte, ma colombe, ma tourterelle, ma

chouette au corps de vipère, ma tendre Tramée, ma maîtresse.»

Il avait pris le corps sous les aisselles, et, tout en sueur et tout

en larmes, le tirait au milieu de la pièce, Anicet se précipita pour

chercher des marques de strangulation. Mais il n'en trouva point.

Un petit flacon vide, avec l'étiquette Poison que Boulard découvrit

derrière une pile d'assiettes expliqua le mystère. Pol gémissait très

doucement sur le cadavre. Anicet ne regrettait pas Traînée, mais qu

elle fût morte le bouleversait. «Ça va bien, dit le patron, il n'y a

pas besoin de médecin puisqu'elle est morte, et comme nous ne tenons

pas à ce que la police vienne mettre le nez dans nos affaires, il n'y a

qu'à faire disparaître cette belle enfant. C'est dommage, tout de même,

elle aurait encore fait un bon usage.» Il chargea le cadavre sur son

épaule et disparut dans l'arrière-boutique.

Pol gémissait toujours en se balançant lentement de droite à gauche et

de gauche à droite. Une idée parut lui naître, il s'arrêta un instant,

se leva et partit à son tour dans l'arrière-boutique.

Les deux comparses qui avaient escorté le cadavre d'Omme parurent sur

le pas de la porte. «Le patron est là? demanda l'un d'eux à Anicet, il

est l'heure de partir.

--À votre disposition, les garçons, dit Boulard en reparaissant sans

son fardeau. Allons, mon jeune ami, en route. Nous vous expliquerons.»

Tandis qu'ils sortaient, Anicet vit Pol revenir avec un escabeau, un

marteau, un clou et une corde. «Il va se pendre», pensa-t-il, et il

s'éloigna en riant à l'idée de la scène burlesque qui allait se passer,

quand la corde se casserait, et que Pol recommencerait sa tentative

lamentable à nouveau couronnée d'insuccès.

«Le soir, dit-il, il fait bon vivre.»

CHAPITRE NEUVIÈME

DÉCÈS

Une tresse de cheveux pend de la nuit décoiffée. Elle se balance,

lourde, noire, dans le vide et plonge dans une fissure des maisons.

L'homme qui est au bout de la corde voit les pans des murs prendre

des inclinaisons dangereuses. Pour ses yeux les corps de bâtiments se

bousculent autour de la cour. Tandis que la corde glisse doucement du

toit, les regards de l'homme chavirent vers le ciel et groupent au

petit bonheur les étoiles en constellations ignorées des astronomes.

Ces figures vertigineuses lui rappellent un dessin de tapisserie,

jadis, dans une chambre où pour la première fois l'amour, avec une

odeur de madère, lui ouvrait un peignoir crème orné de rubans. Elles

tournent au-dessus de sa tête comme alors ces fleurs murales. L'homme

s'irrite d'un parallèle qui le poursuit et le gêne. À ce moment il a

atteint la hauteur d'une fenêtre. Il tire deux fois sur la corde en

guise de signal. Elle s'immobilise. L'homme monte sur le rebord. Il

sort quelque chose de sa poche, il s'accroupit, il fait des gestes

rapides; on n'entend pas les légers crissements qui les accompagnent

parce qu'on est trop loin. Mais tout à coup un grand morceau de vitre

se détache et suit sans bruit le mouvement de retrait de la main. La

lumière lunaire qui blanchit la maison brille d'un éclat inattendu

dans ce miroir. Le bras de l'homme, à travers la vitre coupée, cherche

l'espagnolette.

Tant d'habileté ne surprend pas Anicet quoiqu'il soit peu habitué à ce

mode d'ouverture des fenêtres. Il lâche la corde et saute dans la pièce

comme un personnage de féerie.

Anicet; ou, le panorama · 第 9 / 14 段