l'argent. Je sais ce que c'est que de mourir de faim. Ça m'est arrivé
plusieurs fois dans divers greniers. Moi aussi, j'ai eu les mains
gercées, j'ai claqué des dents, j'ai manqué de charbon. Les ateliers
où on pose pour un fou qui travaille sans manger, les heures entre des
murs décrépits, les consolations, les supplices à quelques-uns, les
esthétiques à la hâte, les toiles vendues pour un morceau de pain,
c'est bien fini, je vous le jure. Regardez mes doigts de cornaline, mes
doigts sanctifiés par les crèmes. Je vous dis que je suis une déesse
ou quelque chose d'approchant. Vous n'imaginez tout de même pas que
vous allez mettre en garni la Beauté. La Beauté? Vous avez bien cru que
j'étais cette fille un peu démente qu'on représente dans toutes les
mythologies avec des yeux blancs de statue. Vous ne démêlerez jamais
ce mystère, ni de qui je tiens ce pouvoir magique d'épier tout et
cependant de demeurer Madame Gonzalès dans ce petit hôtel du Roule. Qui
sait? On a vu tellement de choses étranges. Il ne faudrait pas mettre
sa main au feu que Mirabelle n'est pas l'idéal de tous les hommes de
votre âge, qu'elle n'est pas cette qualité supérieure qui s'attache
à mille et mille objets et les fait brillants pour l'esprit de la
splendeur de la vie et du sang. Il ne faudrait pas non plus donner
sa tête à couper qu elle n'est pas la première aventurière venue que
votre jeunesse, les soucis de quelques hommes un peu déséquilibrés
par l'enthousiasme, le dérèglement de leur sensibilité, revêtent d'un
prestige emprunté et déguisent en divinité comme ils feraient n'importe
quelle étoile de café-concert. Mais, quelle que soit la personnalité
qu'il vous plaise de m'attribuer, j'ai le droit de disposer de
moi-même, je ne vous ai rien promis, je suis libre comme l'air, et je
ris assez fort de vous voir me faire la morale. Après tout, vous avez
eu le temps de me conquérir.
--Mirabelle, ô Mire! Ne savez-vous pas que pour vous, sans réfléchir,
au premier signe, un beau matin j'ai gâché ma vie? Que me reste-t-il si
vous me faites faux-bond? Tout d'un coup, au plein cœur de ma joie, la
branche casse. Il n'y a pas de raison pour que tôt ou tard je retrouve
jamais le sens perdu de la phrase interrompue. De quelque côté que je
me tourne, je ne trouve que le désert. En attendant mieux, il y a les
oasis. À la fin on se lasse des enthousiasmes partiels, par ci, par là,
entre deux accablements à n'en plus finir. Le plus simple, si on en
avait le courage, ce serait de se tuer.»
Mirabelle ouvrit le tiroir de droite de la table à coiffer, en sortit
un revolver et le posa sur le marbre.
«Vous n'avez qu'à essayer», dit-elle.
--Mire, voici que j'ai avancé jusqu'à vous et que je me tiens à vos
côtés, _grandeur nature_ comme un homme et non comme l'image hésitante
et diminuée que vous aviez de moi tout à l'heure. Je suis près de vous,
droit comme quelqu'un qui n'en a plus pour très longtemps à vivre.
L'arme peut dormir sur la table sans que je rougisse de ridicule. Il
eût été sans doute théâtral de se tuer en réponse à votre défi. Mais
j'ai le courage de résister à la provocation, et je sais courir le
risque d'être perdu par là même à vos yeux. C'est pour vous conquérir
que je suis venu ici, je n'ai pas abandonné tout espoir et je ne
faillirai pas à la tâche que je me suis assignée.
De quel nom désigner le plaisir que vous prenez tour à tour à vous
présenter à moi comme une fille ou comme une abstraction? Ah! vous
perdez votre temps, je vous l'affirme; car les yeux fermés je veux
jurer que Mirabelle est la déesse à qui mes jours sont consacrés.
Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je vous le demande, la source
du pouvoir qui vous est dévolu? Vos yeux me suffisent à expliquer les
miracles, les prestidigitations, les envoûtements, les morts. Vos
paroles ne me troublent pas davantage que vos dilemmes. Je sais bien
que j'ai barre sur vous, vous aurez beau en disconvenir. Ce n'est pas
pour rien que je vous ai donné ma vie, ma place au soleil, tout ce que
je pouvais employer à soulever des mondes et qui n'est plus capable
aujourd'hui que de se soumettre à vous. Vous prétendez ne m'avoir rien
promis; ce n'est pas de ma faute tout de même si vous vivez, si vous
vous êtes manifestée à moi, si vous vous êtes imposée à mon cœur. Vous,
la Beauté du jour, la Merveille du Temps, vous vous êtes révélée à moi
pour me posséder, consciemment, et si vous vouliez que je ne prisse
pas la fièvre à vous voir, si vous vouliez m'échapper par la suite,
vous n'aviez qu'à me fuir ou à ne pas exister. Dieu merci, avant de
vous connaître, je savais une autre beauté, moins fraîche, sans doute,
et moins attirante, mais qui se laissait approcher. Puisqu'il vous
est donné de lire à tout instant dans mon âme, et que depuis des mois
aucun des plus secrets mouvements de mon être n'a pu se dissimuler
à vos yeux, comment osez-vous prétendre que je n'ai rien fait pour
vous gagner? Vous n'exigeriez pas l'hommage sans valeur d'un homme
qui accomplit pour une femme une action qu'il juge insignifiante; il
vous faut, n'est-ce pas, l'acte qui engage dangereusement le cœur de
l'audacieux. Quand vous m'avez connu, j'avais une conception du monde,
mais il m'eût été facile de deviner quels hommages vous aimiez et
quels gestes il fallait pour vous conquérir. J'eusse été cet acteur
qu'on applaudit toujours et qui devient le mari de toutes les petites
bourgeoises. N'attendiez-vous pas mieux de moi? Par la passion que
j'ai mise à vous chercher, j'ai réformé tout en moi-même, jusqu'à ma
propre sensibilité. Le chemin pour venir d'où j'étais jusqu'à vous
n'était pas peu de chose et vaut que vous lui jetiez un coup d'œil
rétrospectif. Songez que je sors, comme d'une forêt, de l'époque où
l'on regardait en soi à l'aide d'un système de miroirs. Alors on
n'attachait pas d'importance au but poursuivi. On ne se plaisait qu'à
la méthode employée pour l'atteindre. Le monde était gouverné par des
esprits qui raisonnaient sur eux-mêmes. C'était l'époque des solutions
élégantes, on ne discutait même plus la formule: _l'Art pour l'Art_,
on l'inscrivait tout comme une autre au fronton des édifices publics.
Pour devenir grand homme, il fallait trouver des recettes. Les poètes
étaient des sortes de Brillat-Savarins. On séparait les sensations,
on les comparaît, on les confondait. La physiologie avait bon dos. Si
vous aviez été de ce temps-là, vous m'eussiez aimé pour avoir découvert
une épice ou la manière de s'en servir. Je ne connaissais que cet
univers, ses pontifes, ses lois, son _modus vivendi._ Tout à coup,
au milieu de ce paysage coutumier, je rencontrai un être prodigieux
qui ne se souciait d'aucun de ces raffinements et dont la beauté me
parut si nouvelle que tout d'abord je ne pus parvenir à fixer ses
traits dans ma mémoire. Vous eussiez ri de moi, Mirabelle, si je vous
avais adressé les hommages auxquels j'étais accoutumé. Songez que
mes aînés, épris d'autres images, vous eussent probablement trouvée
laide et n'auraient pas compris ce charme de phare qui m'enivre plus
qu'il n'est de raison. Pour parvenir dans votre orbe, quel labeur de
tous les instants s'imposait à moi! Il m'a fallu pendant des semaines
surveiller le plus léger mouvement de mon cœur. J'ai jeté mes yeux pour
en mettre de neufs. J'ai appris à m'émouvoir de mille grâces qui me
paraissaient exécrables. Plus fort que cet autre qui reconstruisit le
monde, je me suis rebâti moi-même. Il s'agit bien maintenant de l'art
pour l'art, il s'agit bien de s'extasier devant une méthode. Vous qui
avez plongé dans mon cœur sans m'en demander la permission, vous y
avez vu, écrite dans ma substance même, cette phrase qui synthétise
votre propre idéal: la fin justifie les moyens. Moyens, vieilles
divinités déchues. Rien à l'extérieur ne paraissait du travail qui
s'accomplissait en moi. Je semblais un personnage inerte, et malgré
votre science féerique, vous vous trompiez. Attendez un peu que le mur
craque, briques de tous les côtés, et vous saurez ce qu'il y avait
derrière cette immobilité sournoise. Cela fait un beau changement sur
la terre, Mirabelle: plus de problèmes à résoudre puisqu'ils ne se
posent plus. Je ne m'embarrasse plus des difficultés qui faisaient
jusqu'à présent la nourriture des hommes. Je ne veux plus être qu'une
machine à atteindre les buts. Au rebut, les vieilles psychologies, les
remords, les consciences, les préjugés et les absences de préjugés d'un
seul bloc. Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté, personne
n'a jamais entendu parler de tout cela. Il paraît qu'au Japon[1] les
prêtres honorent des morales et des sentiments. Ce sont sans doute des
bêtes à laine. Il est bien question maintenant de discuter la vie. Je
suis pareil au garçon d'hôtel qui fait marcher l'ascenseur. Qu'est-ce
que vous voulez que ça lui fasse, ce qu il y a dans la cave, et ce qui
meut cette colonne qui le soutient, et tous ces câbles trop compliqués
pour qu'on y cherche quelque chose qui ait le sens commun. L'important,
c'est le bouton de montée, et je ne sais rien d'autre que ceci: je
vais au quatrième étage où il y a la chambre 143, et dans la chambre
143 Madame Mire, plus belle que les cataclysmes qui ravagent mon corps
quand il est devant elle.
--Anicet, vous oubliez votre rôle et le mien. N'êtes-vous pas entré ici
le désespoir au cœur?
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec ce mot que je n'ai jamais
entendu, si ce n'est en rêve. Je ne démêle plus ce qui est tragique de
votre chevelure défaite. Elle demeure la seule réalité avec la tache
blanche de votre robe et cette table, dans le jour trouble qui vient
des persiennes, à laquelle vous êtes assise, qui vous prolonge comme
une chair nouvelle. Ce mouvement insensé qui me porte vers vous, je ne
puis plus l'appeler désir, ni d'aucun nom humain. On trouverait encore
de beaux rugissements dans ma gorge pour enrichir le dictionnaire de la
galanterie, quelques cris uniformes qu'on ne peut pas figurer sur le
papier. Il n'est plus temps de raffiner sur l'amour. On dit que c'est
un enfant avec des ailes, et sur les ailes il y a des miroirs, des
lacs, des paysages alpestres, des chansons pour les jours de pluie. Je
n'en sais rien, je crois ne plus pouvoir prononcer le nom de ce dieu.
D'ailleurs, qu'est-ce que je crois? Encore un mot comme une peau de
bique abandonnée, pas plus de signification que dans un coup de poing.
Ne comprenez-vous pas que j'arrache de moi tous les mots, comme des
dents, pour perdre toute intelligence, toute sensibilité, toute raison,
tout jugement, et me réduire à n'être qu'une volonté. Madame?»
À vrai dire, on devait éprouver quelque vertige à demeurer tout en
haut de la salle, sous le cône de lumière et près de la table à
coiffer, car Anicet semblait chanceler au bord de quelque abîme. La
chevelure de Mire tournait, tournait comme une sirène électrique et
les yeux de Mire n'étaient plus que des facettes métalliques, plates
et obscures sur lesquelles les rayons du jour prenaient des directions
hasardeuses, s'entrecroisaient soudain en un lacis de lettres et de
chiffres incompréhensibles qui peut-être expliquaient l'Univers, mais
n'arrivaient pas à intriguer Anicet.
Sans savoir quel trouble la rendait hésitante, le jeune homme
entendit venir à soi la voix d'un phonographe: «Anicet, prenez garde
à vous-même, je vous l'ai dit, rien n'est changé. Ce mariage n'a rien
brisé. Il est temps encore de me conquérir. Vous avez autant de chances
qu'un autre, ah! mon ami, que n'importe quel autre. Mais prenez garde à
vous, et à moi-même qui ne sais plus trop d'où vient cette chaleur dans
la pièce, et ce besoin d'air par moments.»
Le grand éclat que fit la porte en s'ouvrant interrompit Mirabelle, et
tout à coup les valeurs se renversèrent: les protagonistes devinrent
les spectateurs, le sens de la chambre changea. Le haut de la page
se trouva vers le seuil. D'en bas, Anicet et Mirabelle y virent se
dresser, la main gauche sur le battant ouvert, un grand personnage
masqué de velours, coiffé d'un haut-de-forme et drapé dans une cape
à collet. Il serrait dans sa main droite un poignard et prit le ton
narquois des traîtres pour prononcer avec à-propos:
«Bonjour, Madame.
--Mon Dieu, qu'est cette mascarade? Mon cher Omme, vous faites vos
entrées sans grand art. Mais vous devez étouffer, un après-midi d'été,
sous un tel accoutrement.
--La température, répondit Omme qui perdit le ton railleur, n'est
sensible à l'esprit qu'en raison inverse des préoccupations qui
l'animent. Or je porte sur mon cœur la Cordillère des Andes en guise de
sautoir. Un manteau de plus ou de moins ne change pas grand chose à la
situation.
--Expliquez-vous plus clairement, dit Mire, ne portez-vous pas, en plus
du poids de vos soucis, un poignard d'aspect redoutable?
--Sa lame n'est pas plus cruelle ni plus froide que vous. Elle m'aidera
à me venger de vos perfidies.
--Vous avez le dessein, sans doute, de m'immoler, comme on dit dans
votre style, à votre juste ressentiment ou courroux. Je vous en prie,
faites.
--Taisez-vous, parjure, je viens vous ravir aux mains impures
auxquelles vous vous êtes abandonnée. La beauté aux mains des
marchands! J'ai quitté mon laboratoire, mes routines, mes petits
sentiments de tous les jours, mes éprouvettes; il n'y avait pas une
minute à perdre, rien à gagner à l'hésitation. L'entreprise méritait ce
costume et l'explique. Me voici sorti de ma peau et revêtu du physique
de l'emploi. Ne craignez rien: on a prévu les contre-temps, les
surprises, les anicroches. Mes complices, prêts à accourir au premier
signal, m'attendent à la porte dans un taxi. Tous vos domestiques sont
achetés. Votre mari qui est en notre pouvoir, ne reviendra pas de
sitôt. Ainsi vous n'avez qu'à me suivre sans résistance. Excusez-moi,
Monsieur Anicet, d'interrompre ce tête à tête d'une façon un peu
brutale.
--Non, dit Anicet, je ne vous excuse pas, et vous prévient que Madame
ne vous suivra que de son plein gré ou que...
--Hé, vous prenez la mouche! L'habitude des problèmes m'a donné
la faculté d'envisager toutes les possibilités. Celle de votre
résistance n'est donc pas, dans le cas présent, pour me surprendre ni
me déconcerter. Je possède ici son remède, et c'est ce poignard dont
l'emploi n'apparaissait tout d'abord pas à Madame Mirabelle. Il saura
vous inviter à la prudence et à la patience.
--Vos menaces ne m'empêcheront pas...
--Qu'à cela ne tienne!» dit Omme, et il s'avança vers Anicet le
poignard levé. Le jeune homme lut dans les yeux de son adversaire,
la résolution de frapper sa main se crispa sur le bord de la table à
coiffer (car sa main était naturellement peureuse), et le sort voulut
que sa paume sentît un objet métallique sur le meuble. L'instinct de
défense le lui fit saisir et quand l'idée _revolver_ se forma dans
sa conscience, il avait déjà tiré: Omme gisait à ses pieds comme
un pauvre savant lequel est une fois sorti de ses habitudes avec
toute l'ingénuité d'un amoureux de quarante ans. L'esprit d'Anicet
avait quelque retard sur les événements, il en résulta qu'une sorte
d'hébétude flotta comme le petit nuage de fumée du coup de revolver.
À vrai dire c'est peu de chose qu'une vie humaine. Encore faut-il
s'attendre à en détruire une. La mort d'Omme n'émouvait point Anicet,
mais seulement qu'elle eût été si brusque et sans préparation
psychologique. Les suites de son acte lui échappaient, ou plutôt il ne
les imaginait pas encore. Déjà Mirabelle avait enlevé au cadavre son
poignard, sa cape et son chapeau. Elle les donna rapidement à Anicet:
«Tenez, déguisez-vous, et mettez le loup que vous avez sûrement dans
votre poche.» Pendant qu'il obéissait sans comprendre, Mire avait fermé
la porte à clef, ouvert une armoire à robes, pris la grande étoffe qui
abritait les vêtements, jeté l'étoffe sur Omme et roulé le mort dans
ce linceul. Elle regarda le vivant et dit: «Il était à peu près de
votre taille.» Dans le moment qu Anicet saisissait l'étrangeté de cet
imparfait, quelqu'un secoua la porte du dehors avec des jurons et des
menaces. «Ouvrez», souffla Mirabelle au jeune homme. Il se soumit sans
bien comprendre. Boulard et ses deux acolytes bondirent dans la pièce,
tandis que dans l'antichambre un domestique faisait le guet. Boulard
soupira de soulagement en apercevant Anicet: «Je croyais qu'il vous
était arrivé malheur, ce coup de revolver...» Anicet eut quelque peine
à comprendre qu'on le prenait pour Omme, il eut même envie de détromper
son interlocuteur. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps: «Ah!
reprit-il, vous avez déjà empaqueté le Monsieur. Mince, ça ne doit pas
être votre coup d'essai. Chargez le bibelot, les enfants, nous n'aurons
plus à nous occuper que de la princesse. Ma belle dame, il vaut mieux
faire risette et nous suivre.
--Monsieur, dit Mirabelle avec assurance, à la suite de notre
conversation, il y a eu quelques modifications apportées aux intentions
primitives de Monsieur.» Elle désignait Anicet. «Nous avons convenu
tous les deux que je resterai ici.» Boulard, déconcerté, regarda le
faux Omme d'un air interrogatif. Anicet sentit qu'il fallait répondre:
il abaissa la tête en signe d'assentiment. «En ce cas, dit Boulard,
on n'a plus qu'à filer avec le colis. Mes hommages, ma belle dame, et
pardon excuse. En douce, mes fils, en douce. Après vous, Monseigneur».
Il s'effaça pour laisser sortir Anicet.
Mirabelle resta seule devant son miroir. Elle écouta s'éloigner les
pas dans le couloir. Puis l'escalier craqua. Puis la porte s'ouvrit et
se ferma. Au dehors on entendit le démarrage d'une automobile. Alors,
Mirabelle éclata de rire et releva ses cheveux: «Décidément, dit-elle,
ces gens-là ne sont pas forts. Je ne donnerais pas cher de la vie du
petit Anicet quand le subterfuge se découvrira. Quel jeune sot tout
de même! Deux fois je me suis trouvée à sa merci: la première, quand
nous étions seuls, mais il n'a pas eu assez d'audace; la seconde, à
l'instant même, quand il pouvait me faire entraîner par ces hommes,
mais il n'a pas eu assez de présence d'esprit. On ne fera jamais rien
de cet enfant.»
Il y eut encore une discussion très vive entre Mire et son miroir. Elle
sonna, et le geste qu elle fit pour atteindre le bouton laissa voir
son bras, le plus beau serpent de la terre. «Anne, dit Mirabelle à la
femme de chambre, à partir d'aujourd'hui vos gages sont doublés. Vous
me préviendrez immédiatement quand Monsieur rentrera.»
[1]Tous les pays sont dans la nature. (_Note des Éditeurs_).
CHAPITRE HUITIÈME
LES SEUILS DU CŒUR
On tient facilement à cinq dans un taxi, mais quand le cinquième
est un mort, il ne met aucune bonne volonté à plier ses jambes sous
la banquette. L'effort que fit Boulard pour rappeler le cadavre aux
bienséances amena la chute du masque de feu Monsieur le physicien Omme
et l'apparition au-dessus du loup noir de son visage affligé pour
l'instant, et probablement l'éternité, d'une expression si stupide,
qu'Anicet se mit à rire comme s'il avait deviné le fin mot d'une
plaisanterie un peu subtile. Le cafetier démasqua brusquement le jeune
homme de la main gauche tandis que de la droite il lui saisissait les
poignets: «Il y a erreur sur la personne, à ce qu'il paraît, dit-il.
Mais qu'à cela ne tienne, mon joli Monsieur (quoi qu'on ne puisse pas
prétendre que vous soyez précisément joli), vous payerez aussi bien
qu'un autre. Cette petite expédition ne vous coûtera que la bagatelle
de dix mille francs; admirez mon honnêteté, je ne vous demande que
la somme promise par votre victime. Ce n'est pas cher acheter notre
silence.» Les deux comparses avaient tiré leurs revolvers. On roulait.
Par la glace de devant on apercevait à côté du chauffeur Monsieur
Pol effaré (il avait fait le guet pendant l'affaire), qui tâchait
d'exprimer à Anicet son innocence en tout cela. «Je regrette, dit
Anicet, de mal récompenser votre vertu, mais il ne me reste plus
un centime; je suis d'ailleurs fort heureux de vous rencontrer car
vous allez m'éviter la peine d'un suicide, toujours romantique et
bien fatigant à mettre en scène. Je suis à vous, Messieurs.» Un vif
embarras parut sur le visage des trois complices: «On vous arrangerait
volontiers, reprit Boulard, mais ça n'est pas tout ça, il faut que
nous rentrions dans notre argent. Nous n'avons pas travaillé pour des
prunes. À quoi pourrait-on bien vous employer? Les enfants, fouillez
donc notre client.» L'un des acolytes palpa les poches d'Omme, il
retira de l'une d'elles un portefeuille et de celui-ci dix billets de
mille francs, et mille francs en billets de cent. Boulard partagea les
dix mille francs avec ses deux camarades, puis, gardant devant lui les
dix billets de cent, il demanda: «Une simple question, cher Monsieur:
vous y connaissez-vous en peinture?--Mon Dieu, dit Anicet, vous êtes
bien curieux, mais je ne vous dissimulerai pas que j'ai été l'ami de
tout ce qu'il y a de mieux en fait de peintres et que ça m'a donné une
teinture d'éducation artistique.--Parfait, parfait, vous êtes donc
l'homme que je cherchais. Prenez toujours ces mille balles, histoire de
vous intéresser à nos petites opérations et de vous enlever vos idées
noires, et, puisque nous sommes arrivés, descendez donc avec moi, que
nous parlions affaires dans un endroit tranquille. Si vous n'êtes pas
sage, je vous brûle. Descendez, cher ami.»
Anicet sortit de la voiture et se trouva devant un café Biard qu'il
reconnut; Monsieur Pol déjà en tenait la porte ouverte. Boulard parut à
son tour, se tourna vers les deux hommes demeurés dans le taxi et leur
recommanda de mener le bourgeois à destination.
Quand Traînée vit entrer Anicet, elle poussa un grand cri et s'évanouit
derrière le comptoir. Pol se précipita vers elle en s'arrachant les
cheveux, mais en route une autre idée le prit et il sortit au pas
gymnastique. Personne ne pensa plus à la malheureuse fille.
«Jeune homme, dit Boulard quand ils furent assis, vous avez besoin
d'argent, vous êtes à notre merci et avez trop à redouter de la police
pour nous dénoncer à elle. Nous formons une petite association, dont
le chef est un diplomate en vue auquel nous vous présenterons un jour
ou l'autre, association dont le but est d'exploiter les richesses du
quartier du Roule. Malheureusement aucun de nous ne se connaît en
peinture et nos rabatteurs nous signalent de Jolis coups chez des
marchands de tableaux. Voyez-vous que nous fassions main basse sur des
croûtes? Vous comprenez comment vous pouvez nous être utile; on touche,
vous vous en êtes aperçu, d'assez beaux dividendes, et le risque
est toujours réduit au minimum grâce à notre grande expérience des
affaires. Acceptez-vous mes propositions?»
Anicet songea aux exigences de Mirabelle: «Je n'ai pas le choix,
dit-il, je serai des vôtres.
--Fort bien. Dès ce soir nous vous mettrons à l'épreuve. Nous avons en
tête une petite excursion chez un peintre du quartier. C'est pour le
compte d'un riche américain qui revend les tableaux aux États-Unis.
Notre chef n'en sait rien. Nous agissons cette fois en dehors de lui;
il s'agit d'un assez gentil magot. C'est toujours bien payé, le travail
pour l'exportation.
--Je suis votre homme, dit Anicet, faites-moi servir un bock.»
Pol cherchait à entrer, mais il s'obstinait à suivre le battan, de
la porte dans sa course et sitôt qu'il était dans le café, sortait à
nouveau avec lui. Le patron le prit par la peau du cou et cria: «Un
bock, imbécile.» Une grande tristesse se peignit sur les traits de Pol
qui servit un bock à Anicet. Celui-ci, resté seul derrière sa table,
commença à ressentir l'effet des fatigues de la journée. Peu à peu il
s'affala sur la banquette et on ne pourrait pas jurer qu'il ne ferma
pas les yeux.
Cependant il vit à la table voisine deux consommateurs qui parlaient.
C'étaient des maçons ou peut-être des travestis. Le premier avait une
fausse barbe, le second un air de fausseté, ou plutôt, non: un air de
grande jeunesse.