«Veux-tu me dire, reprit Baptiste, ce que tu fais pour conquérir

Mirabelle? ce que tu projettes pour empêcher Bleu de la mériter avant

toi? Veux-tu me dire? mais c'est inutile.

--À la fin, répondit Anicet, que sais-tu si je n'ai pas quelque idée en

tête? T'en avertirais-je d'avance?»

Anicet se sentait mentir: il n'avait rien en vue, mais éprouvait

fortement l'humiliation que lui infligeait ce parallèle avec Harry

James. Il comprit qu'il ne ferait que suivre encore une fois la

direction donnée, qu'il était sous l'influence de Baptiste. Encore

qu'il fît preuve de lucidité, il céda à la honte de l'inaction, et,

volontairement, consentit à n'être qu'un instrument. Quelle puissance

avait donc sur lui cet être autoritaire? Dans l'ombre, on devinait la

fascination du regard et le froncement des sourcils. Il n'y avait pas à

s'en dédire: Baptiste subjuguait Anicet, et à quelle fin?

Tout à coup, sur l'écran où passaient les nouveautés de la semaine, on

lut:

/$

_PARIS_:

UN GRAND MARIAGE.

$/

La toile se peignit à l'image de Saint-Philippe-du-Roule. Le cortège

nuptial fit mine de sortir de l'église. D'un bond, les spectateurs

furent portés devant les nouveaux époux. Dans l'encadrement noir de

la porte, on les vit jusqu'à mi-jambes. Anicet reconnut avec stupeur

Mirabelle au bras de Pedro Gonzalès. Celui-ci saluait à droite et à

gauche, bombait avantageusement la poitrine, et jetait de négligents

coups d'œil à l'opérateur du cinéma. Anicet ne songeait guère à lui:

il fixait désespérément Mirabelle, droite, le regard perdu, immobile

et impénétrable. Il n'aurait sans doute vu quelle; mais Baptiste,

davantage maître de soi-même, lui signala d'une voix blanche la

présence au premier plan de la princesse Mérov. Marina, vêtue de

noir, tâchait d'exprimer par son maintien les complexes sentiments

des héroïnes romanesques au mariage de l'homme aimé. Derrière elle

le Bolonais, critique d'art et, au su de tout Paris, amant de la

princesse, gardait l'attitude correcte et tendre qu'il croyait

d'occasion.

L'orchestre qui s'était jusqu'alors contenté d'un thème montmartrois

attaqua sans ménagements la Marche nuptiale de Mendelssohn.

Brusquement, Anicet comprit le sens de la scène à laquelle il

assistait. Ainsi il avait tout sacrifié, le monde, sa mère, sa

maîtresse et plus encore: sa tranquillité, pour que Mirabelle lui

échappât avec le premier butor un peu milliardaire qu elle avait trouvé

sur son chemin. Ne plus avoir de but dans la vie, savoir qu'aucun

espoir n'est permis, aucune erreur possible, et, quand on regarde

derrière soi, n'apercevoir plus que les ruines fumantes d'un passé que

l'on saccagea soi-même: est-il une situation plus terrible pour un

garçon de vingt ans qui s'était choisi une route, un amour? Le triomphe

de l'un des sept masques l'eût mille fois moins affligé: il eût pu

combattre le vainqueur, rivaliser de séduction avec lui, et cette lutte

même eût constitué un intérêt nouveau. Mais avec Pedro Gonzalès il

était parfaitement inutile d'engager la bataille.

La marche de Mendelssohn sembla taper à coups de marteau réguliers sur

le crâne d'Anicet et voici que l'aventure stupéfiante arriva: Mirabelle

tourna la tête, regarda Anicet longuement, sans baisser les yeux et

sourit. Ce sourire résuma toute la pitié du monde, la faiblesse des

femmes et des mâles, la tristesse de la pauvreté et la résignation,

quelle résignation! Les lèvres dessinèrent autour d'un soleil un arc

un peu tombant, plus troublant que la moue même du baiser. Comment

renoncer à une si tentante beauté? «La belle occasion d'agir!» murmura

une voix à son oreille. Anicet tressaillit de se connaître esclave

d'une volonté étrangère. Puis il pensa exactement: «Tout ceci n'a duré

que le temps d'un éclair.»

Sur l'écran, quelqu'un à qui l'on n'avait tout d'abord pas pris garde,

semblait suivre avec passion le mouvement des lèvres de Mire. C'était

un personnage de premier plan, aperçu sur le perron de l'église, de

telle sorte qu'on n'en voyait que la tête et les épaules. Soudain

il se retourna, car il avait pris pour lui le sourire de Mirabelle.

Anicet reconnut Omme, plus pâle que le linge sur lequel se peignait son

visage. «Il te ressemble», dit Baptiste. Anicet comprit mieux, à le

voir sur la face d'un autre, le drame qui se jouait en lui et que, sans

doute, ses propres traits devaient trahir. Un instant il s'identifia

avec le personnage consterné qui regardait vers lui de la toile, et il

ne sut plus se trouver devant un écran ou devant un miroir. Cette image

créa en lui une confusion indicible, un trouble singulier à l'idée

qu'une glace lui présentait comme son reflet le fantôme d'autrui. Il

eut envie d'appeler Omme: _Ma douleur_, à l'instant précis que l'on put

voir rouler, lourdes et lentes, des larmes sur les joues du Physicien.

«Tu pleures», affirma Baptiste. Anicet voulut protester: «Ce n'est

pas moi, c'est lui!» Mais il sentit rouler, lentes et lourdes sur

ses joues, des larmes qui se ramassèrent quelque part au bord de sa

mâchoire, hésitèrent, et firent un plongeon dans la nuit.

Omme et Anicet se regardaient fixement dans l'âme, et celui-ci ne

savait plus si celui-là n'était pas lui-même qui agissait sous quelque

charme magique. Sa personnalité se dissolvait avec un bruit étrange

d'orchestre à dix exécutants. Omme, malgré son émoi, demeurait plus

ferme et semblait ignorer Anicet. Ce fut lui qui rompit l'illusion en

descendant les marches de l'église. Il franchit la grille et tourna

dans la ruelle qui longe Saint-Philippe sur le flanc droit.

La douleur mord aussi bien les hommes de science que les autres. Mais

ceux-là y sont moins préparés, car la douleur est un cas particulier et

ils n'ont accoutumé d'envisager que les cas généraux. Omme cherchait

sans grand succès à porter quelque méthode dans l'analyse de ses

sentiments. Un premier point lui parut assuré: il subissait un ensemble

de sensations pénibles. Il chercha à les localiser, et les énuméra

ainsi: un tremblement involontaire des lèvres, une certaine oppression

respiratoire, une sorte d'étranglement vers la taille. Il lui vint à

l'idée d'assimiler ces sensations à d'autres, antérieures et analogues,

mais non pénibles. Il ne leur trouva d'équivalents que dans le désir.

Aussi bien, la même image n'avait-elle pas créé en lui ces deux

mouvements, désir et désespoir? Parvenu devant ce café Biard où nous

avons vu Anicet brûler une lettre, Omme y entra et s'assit à une table.

Pour guérir Omme de sa tristesse, deux solutions s'offraient: oublier

Mire ou l'enlever. Les hommes qui ont vécu dans les laboratoires

n'imaginent guère que les partis extrêmes. Tout d'abord Omme s'efforça

d'oublier la traîtresse. Il s'attaqua à son portrait et tenta le

défigurer: il grossit les imperfections du corps et du visage,

inventa des tics dont il dota les traits, appela le ridicule à son

aide. Peine perdue: à mesure qu'il pourvoyait Mirabelle de défauts,

Omme l'aimait davantage pour ces défauts mêmes. Il voulut alors

supplanter un sentiment violent par son contraire, transformer sa

passion pour Mire en une haine contre son nouvel époux. Mais il ne

parvenait point à se représenter Pedro Gonzalès sans voir à ses côtés

se dresser l'énigmatique mariée qui bientôt accaparait son attention

et ravivait sa douleur. Il essaya de mille façons de reporter sa

tendresse sur quelque objet voisin de Mire, rien ne réussit: toujours

l'image de Mirabelle, droite, muette, sur le perron de Saint-Philippe

regardait Omme, et, lentement, lui souriait. Quel pouvoir sur soi-même

Omme eût-il pu garder? Il ne parvenait pas à fixer son esprit, il

s'échappait: le monde intérieur lui apparaissait aussi tremblant et

brouillé que le semble l'extérieur à qui le regarde à travers un voile

de larmes. Avec naïveté Omme soupira: allons, il n'y avait donc qu'à

enlever Mirabelle. Mais comment? À cet instant, un génie tourbillonnant

prit en pitié le physicien, s'abattit du ciel et posa ses deux mains

sur le marbre de la table: «Monsieur désire?» _Mirabelle_, allait

répondre Omme, mais il leva les yeux et reconnut Pol qui attendait une

commande de consommation.

Pol, depuis qu'il était l'amant de Traînée, passait au café où elle

travaillait le peu de temps libre que lui laissait son métier d'acteur.

Cela lui permettait de surveiller Traînée; de s'en donner l'air; de

jouer au jaloux, au tyran; de la pincer très fort quand tout le monde

le regardait; enfin, de satisfaire le besoin de pitié qui dort dans

le cœur de tout homme, en aidant Traînée à servir, encore que cette

fille robuste ne parût guère accablée par l'ouvrage: «Pol, dit Omme,

aimez-vous toujours Mirabelle?» Pol s'agita d'inquiétude et jeta cinq

ou six coups d'œil à sa maîtresse pour voir si elle n'entendait pas.

Mais comme elle frottait énergiquement le zinc et chantait une romance

triste sur un ton gai, il se rassura, ouvrit la bouche, attendit un

instant et prononça: «Peut-être.» Omme lui raconta le spectacle auquel

il venait d'assister. La surprise fit perdre toute prudence à Pol, qui

s'écria d'une voix aiguë: «Mirabelle mariée!» Ce hurlement coupa tout

net la chanson de Traînée. Cette fille, justement indignée, bondit,

sans daigner prêter attention à la pile d'assiettes qu elle renversait

au passage, et prit à deux mains la tête de Pol qu elle secoua à bras

tendus jusqu'à ce que les yeux du patient se missent à rouler dans

leurs orbites: «Malheureuse, gémissait-elle, à qui t'es-tu donnée?

Voilà, voilà le fruit de ta complaisance coupable. Il pense toujours

à cette Mirabelle, malgré ses serments. Je sais bien que j'ai offensé

la majesté divine par ma faiblesse et ma lascivité, mais ai-je commis

un si grand crime pour être si terriblement punie? Lâche, tu profites

de l'infériorité de mon sexe pour me faire souffrir mille morts: va,

si je descends au tombeau, tu pourras dire que c'est toi qui m'y auras

mise.» Pol commençait à voir toutes choses tourner avec une rapidité

hallucinante. Son nœud papillon était tombé à terre, et le sang avait

fui son visage. On n'aurait pu dire lequel l'emportait dans le cœur

de Pol, du désespoir où la mauvaise nouvelle l'avait plongé, de la

crainte des coups ou du regret d'avoir affligé Traînée. Il hoqueta:

«Je n'y suis pour rien, Mirabelle m'est égale, c'est Omme l'amoureux,

moi, je n'aime pas, je n'aime pas qu'on me fasse mal.» Il y eut sur

son visage une telle expression de douleur que Traînée pensa l'avoir

étranglé. Elle le lâcha; il tomba assis sur le sol, le regard vague.

«Mon Dieu, je l'ai tué!» s'exclama Traînée, et déjà, en signe de deuil,

elle commençait à briser la vaisselle, quand le patron du café, ce

colosse un peu chauve, Boulard, je crois, se précipita pour sauver

son matériel, gifla Traînée, releva Pol d'un coup de pied, ramassa

deux petites cuillers, et, se tournant vers Omme, prit la parole en

ces termes: «Si je comprends bien la situation, Monsieur, une dame

à laquelle vous attachez quelque prix vient de se marier sans votre

consentement. Puisque la douceur de vos regards n'a pas su l'en

dissuader, il vous faut maintenant, la mort dans l'âme, la ramener par

la force à de meilleurs sentiments à votre égard. Seulement vous n'avez

guère l'habitude de ce genre d'opérations. Voulez-vous vous fier à moi?

J'aurais un petit marché à vous proposer.

--Parlez, dit Omme, qui que vous soyez, envoyé du ciel ou de l'enfer.

Je ne puis plus refuser une aide, d'où qu elle vienne.»

Alors Boulard fit signe à deux hommes accoudés au comptoir. Ils vinrent

s'asseoir à la table d'Omme, et tous les quatre se mirent à parler à

voix basse, les têtes rapprochées, avec tant de mystère que Traînée,

se sentant complice, crut bon de prendre un air détaché pour donner

le change et reprit sa romance à l'endroit précis qu'elle l'avait

interrompue. Pol s'arrogea, sans qu'on l'en eût prié, le rôle important

de guetteur, et, de peur que quelqu'un surprît la conférence, surveilla

fébrilement les alentours du café. Tout d'un coup, il sursauta et fit

signe aux conspirateurs de se taire. Un couple s'avançait en effet dans

la ruelle.

C'étaient la princesse Mérov et le Bolonais, bras dessus bras dessous,

comme des amoureux de campagne; Marina conservait l'air outragé qu

elle avait adopté pour assister au mariage: «Enfin, chère amie, disait

le Bolonais, je conçois que vous vous dépitiez de voir l'un de vos

soupirants, auquel, si j'ai bien compris, vous ne refusiez pas toute

espérance, quitter si rapidement vos chaînes pour en accepter d'autres,

il est vrai, légitimes. Mais convenez qu'il me faut de la bonne grâce

pour ne point m'offenser du deuil que vous en affichez.

--Tenez, Nicolas, vous parlez le français comme un étranger, votre

vocabulaire ignore les mots rares et vos phrases sentent l'allemand,

s'embarrassent d'euphémismes, et atteignent à des longueurs qui ne

sont point décentes dans la conversation. Vous ne vous faites aucune

illusion, j'espère, sur la nature des relations qui m'ont valu de Pedro

Gonzalès ce collier de perles que Paris m'envie. Quant au charme de ce

galant homme, c'est celui que donnent toujours quatre cent mille livres

de rentes, et vous devriez rougir de forcer une femme à s'en expliquer.

Mais enfin, ce qui me met l'âme en navrance...

--Pardon.

--Vous comprenez moins bien encore le français que vous ne le parlez.

Je disais donc que ce qui me chagrine, c'est de me voir préférer cette

insignifiante de B* incapable de tenir un rang digne de sa fortune. Ne

se compromet-elle pas, dit-on, dans des hôtels de dernier ordre avec ce

petit Anicet, vous savez, cet enfant qui fait des vers diaprés? Elle a

dû courir après lui, car, de notoriété publique, il ne vivait que pour

moi (qui l'ai toujours tenu à l'écart), et a suffisamment d'esprit,

malgré son jeune âge, pour ne pas s'entêter d'une personne aussi peu

cérébrale. Elle n'a seulement jamais lu Verlaine.»

Le Bolonais parut soudain beaucoup plus intéressé: «Racontez-moi donc,

Rina mia, ce que vous connaissez de cette aventure. Je suis friand de

ces histoires, tout à fait extraordinaires pour nous autres, Américains

vertueux. Vous dites que Monsieur Anicet...»

Tout en parlant, ils étaient parvenus dans la rue de la Baume. Marina

fit halte devant un petit hôtel: «Voilà, s'écria-t-elle, le lieu dans

lequel ma rivale croit désormais pouvoir impunément couler des jours

heureux avec celui quelle m'a ravi par je ne sais quels artifices.

Mais, dussent les pierres de ces murs le lui redire, je fais serment

devant elles de reprendre mon Pedro auquel les yeux atones de cette

niaise ne feront pas oublier longtemps mes nitides regards.»

Les murs n'entendirent plus parler de la revanche de Marina jusqu'au

dimanche suivant, à l'heure des vêpres. Quand les cloches du Roule

sonnèrent l'office, le chauffeur se présenta devant Pedro Gonzalès,

et lui annonça que la voiture, endommagée, ne pourrait marcher de

l'après-midi. Puis il descendit retrouver les trois domestiques qui

n'étaient pas de sortie ce jour-là, échangea avec eux quelques mots à

voix basse, et regarda par la fenêtre ce qui se passait dans la rue.

Deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir, ils levèrent la

tête et firent un signe d'intelligence au chauffeur. Juste en face

de l'hôtel Gonzalès, une femme, grande, les traits cachés par une

épaisse voilette, semblait attendre quelqu'un. Les deux promeneurs

cherchaient à la dévisager et s'irritaient entre eux de cette présence

intempestive. Un petit télégraphiste parut, marcha droit à l'hôtel

Gonzalès, sonna, attendit et disparut dans la maison. Il était à peine

ressorti, que Pedro Gonzalès surgit sur le seuil, un télégramme à la

main, l'air contrarié et s'avança jusqu'au milieu de la chaussée comme

pour chercher un taxi. Un des deux guetteurs s'apprêta à lui emboîter

le pas. Mais, au vif étonnement de cet homme, la femme voilée toucha

le bras de Pedro. Celui-ci se retourna, salua, s'enquit des désirs

de la dame. Elle leva sa voilette et le suiveur entendit Gonzalès

s'écrier: «Marina! vous ici!» Le couple entra en grande conversation:

la femme priait l'homme de lui accorder quelque chose, qu'il refusait

avec un air effrayé. Néanmoins, Pedro cédait visiblement. Marina prit

tout à coup son bras, et tous deux s'éloignèrent dans la direction

de Saint-Philippe. Le suiveur, derrière eux, manifestait un grand

embarras. Il fit signe à son compagnon de demeurer. Le couple le mena

dans la petite ruelle qui longe l'église du Roule. Là Marina montrai

du doigt à son compagnon un hôtel meublé de peu d'apparence, au

rez-de-chaussée duquel s'ouvrait un café Biard. Pedro protesta: «Tu es

folle.» Mais elle insista, et tous deux pénétrèrent dans l'hôtel. Le

suiveur entra dans le Biard. Omme et Boulard l'y attendaient: «Eh bien,

dit le patron, l'homme est-il dans nos mains?

--Je n'ai pas pu m'en saisir», répondit l'inconnu.

Il raconta ce qui s'était passé:

«Ah! ah! prononça d'un air joyeux Boulard, s'il est dans la taule, il

n'en ressortira pas de sitôt. Au travail.» Omme, dont le visage pâle et

grave portait la marque des désordres de l'amour, mit sur ses épaules

une grande cape à collet de soie noire et sur sa tête un chapeau haut

de forme. Puis tous trois se dirigèrent vers l'hôtel Gonzalès.

Or, dans une rue latérale qui mène du boulevard Haussmann à proximité

de cet hôtel, marchaient deux jeunes gens, l'un pensif et la tête

penchée, l'autre le doigt levé comme pour un sermon: «Anicet, disait

Baptiste, voici l'instant de te présenter devant Mire. Si l'inaction

te pèse, secoue-la. Qu'on sache que tu n'as pas renoncé à la course.

La conquête de Mirabelle n'est qu'un épisode, ne l'oublie pas, et

au fond, peu importe la mijaurée, mais c'est le premier pas de ta

vie vers une fin mystérieuse, que peut-être j'entrevois.» Anicet se

sentit pareil à l'acteur, sur le point d'entrer en scène pour un

rôle qu'on vient de lui confier et qu'il n'a point lu. Il éprouvait

le vertige de la catastrophe: si tout à coup il n'allait savoir que

dire à Mirabelle, comment se tenir sur les planches. Il craignait le

ridicule et tremblait d'aimer véritablement celle qui en serait témoin.

Il redoutait surtout de la trouver trop belle. Un autre point le

torturait: quel intérêt avait donc Baptiste à le jeter ainsi au milieu

de l'action? Mais il n'eut point le temps d'y réfléchir. «Va», dit

Baptiste, en indiquant l'hôtel Gonzalès.

Ces divers mouvements se combinèrent de telle sorte qu'au moment où

le guetteur resté pour surveiller la maison s'avançait de gauche vers

Omme, Boulard et leur acolyte qui arrivaient de droite, Anicet, au

milieu, pénétrait dans l'Hôtel, centre de toutes ces préoccupations.

«Enfer et damnation!» s'écria Boulard à ce spectacle. En haut, dans un

coin de la toile, les bras croisés, le sourire énigmatique, Baptiste

semblait le génie directeur de l'aventure.

Mais Anicet ne savait pas de quelle attention il était l'objet, et

regardait devant soi l'ombre fraîche qui mène aux appartements de la

déesse.

CHAPITRE SEPTIÈME

MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU

Une odeur fraîche comme l'anis révéla tout d'abord à l'indécis Anicet,

au moment qu'il se trouva sur le seuil d'une pièce aux jalousies

baissées, la présence de la dame et l'abandon que cette belle mettait

à le recevoir. Il aperçut Mire, assise devant sa table à coiffer,

de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine

moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des

pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle. Celle-ci ne se retourna

pas, continua de dénatter ses cheveux noirs, et regarda l'intrus dans

le miroir du meuble de toilette. À l'idée quelle le voyait dans ce

petit cercle à l'opposé de sa situation comme une minuscule marionnette

cassée par le respect, alors qu'il n'y apercevait que la figure de Mire

et ses yeux d'argent, Anicet se troubla comme s'il s'était senti enlevé

par la baguette d'un enchanteur et transporté dans un domaine virtuel,

là-bas, au-delà des murs et des mers. Il s'en trouva léger, léger,

comme un homme un peu gris. Le visage dans la glace fixa ses regards

sur Anicet. Un dialogue s'établit entre la tête coupée et l'image

lointaine: «Vous excuserez, disait le miroir, un pareil négligé. Mais

il paraît sur vos traits l'embarras de quelqu'un qui ne sait que dire

et qui pourtant en a gros sur le cœur.

--Madame Mirabelle... voulut commencer le personnage qui parlait sans

l'ordre d'Anicet.

--Votre trouble m'amuse, mon ami, et je ne suis point assez sotte

pour l'attribuer, comme vous voudriez que je fisse, à l'intimité de

cet accueil. La vérité ne m'échappe pas: vous arrivez ici comme un

provincial dans la capitale, avec un lot de reproches ruminés dans

l'isolement de tous les Saint-Flour. Une autre se contenterait de faire

la coquette, de vous embarrasser par ses mines et de vous renvoyer

les bras chargés de vos récriminations informulées. Moi, mon cher, je

prends la bête par les cornes. L'Anicet qui se présente à moi n'ose pas

me crier ce qu'il pense d'un mariage fauteur je sais de quel désarroi.

--Mire, dit le reflet, vous ignorez tout du mal que vous m'avez fait.

Comment connaîtriez-vous le désordre d'une vie, désormais désorientée?

--Hé, vous avais-je demandé votre foi? Il y a des gens, ma parole,

qui ne doutent de rien. Tant que quelqu'un ne m'aura pas forcée à

l'aimer, dois-je avoir le préjugé de l'amour? Vous vous faites gloire

de tous les honneurs, les patriotismes, les sentiments, les affections

dont vous vous êtes débarrassé, et je n'aurais pas le droit de m'être

affranchie des quelques scrupules qui vous font encore souffrir?

Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, qu'y a-t-il de changé? Je vous le

demande un peu. Je me suis mariée parce que j'avais besoin d'argent,

et qu'aucun de vous, même Bleu, n'était capable de satisfaire à mes

exigences et de me donner le luxe sans lequel je ne puis vivre. Mais

je ne compte pas pour cela me priver d'une cour qui m'était agréable.

Je la réunirai encore, et ici même, devant mon MARI; vous n'allez pas

protester au nom de la vertu et de la fidélité conjugale peut-être? On

ne sait jamais avec des gens comme vous.

--Mirabelle, j'étais prêt à tout pour vous plaire.

--Prêt à tout, Anicet, mais non point à tout faire. Savez-vous que

je suis un être surnaturel qui partout peut vous entendre parler

ou penser? Je me souviens de votre niais étonnement quand vous

m'avez découvert une vie semblable à celle de tout le monde. Je vous

paraissais abaissée d'avoir un appartement, des domestiques, une place,

un point et non pour demeure l'espace métaphysique dans lequel vous me

dispersiez quand je disparaissais de votre champ visuel. Combien de

fois ai-je dû hausser les épaules quand vous parliez de votre décision,

de l'action, de l'énergie. Vous n'avez même pas conscience de votre

inertie, il n'y a rien à faire de vous. Vous pérorez: «Agir, agir» et

qu'attendez-vous? Je vous écoute bourdonner: «Je répéterai pour en rire

la formule avec laquelle un homme d'un autre temps a cru stigmatiser

le nôtre: De mon temps on n'arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer

d'arriver.» Belle résolution que vous ne pourrez jamais que formuler.

Vous êtes singulièrement fait pour un arriviste. Je vous le dit: je

ne puis vivre que dans la richesse, et j'aurais trop longtemps à

l'attendre de vous. Mon époux est un rustre avisé; il a fait sept fois

fortune dans des pays insensés et six fois déjà il a perdu jusqu'au

dernier sou. «Vous serez ma septième ruine», m'a-t-il dit le soir de

nos noces. J'y compte bien.

--Mirabelle, il eût suffi que vous me disiez...

Anicet; ou, le panorama · 第 7 / 14 段