provient d'une expression triviale et l'image qu'il contient se trouve
rendue dans les deux premiers vers sous forme de comparaison. Cette
comparaison, d'ailleurs elliptique, n'est pas établie avec une clarté
suffisante par suite de la suppression arbitraire de la conjonction
_comme._ Pour être complet et compris, vous eussiez dû écrire:
j'endosse un habit de gala comme je revêtirais de beaux sentiments. Ou
l'inverse, n'est-ce pas? Le second membre du deuxième vers: _Que de
chevalerie_ est une fausse naïveté qui n'apporte aucune idée nouvelle,
fait pléonasme avec le premier membre, et ne semble, à vrai dire,
placée là que pour la rime. Le troisième vers me paraît une vulgarité.
Je ne vous chicanerai point sur la façon dont vous faites rimer les
octosyllabes avec les décasyllabes, et les décasyllabes avec les
octopodes, tout en observant qu'il n'y a là rien de plus neuf que dans
la rime entre vers de même acabit. Je me gendarmerai davantage pour le
chinchilla du col, peu vraisemblable, appelé par gala et ne survenant
qu'au moyen d'un tour de phrase compliqué qui force à compter pour une
syllabe la muette terminale de _gloire._ Mes préférences vont à la fin
du morceau, qui, par l'heureuse reprise de la rime en _rie_, donne à
l'ensemble une petite allure mallarméenne. Toutefois je signalerai dans
le cinquième vers une épithète suspecte et dans le sixième l'emploi
abusif d'un nom propre, injustifié dans les prémices, qui n'est ni
celui d'une femme célèbre, ni celui d'une déesse. Ainsi pour être
charmants ces deux derniers vers auraient dû se contenter de dire: Que
par galanterie je compare aux bras de ma maîtresse ou de mon amante. Ou
encore de la Vierge Marie. Dans l'ensemble vous manifestez vraiment une
exquise sensibilité.»
Anicet regarda longuement la princesse puis: «Madame, dit-il, un poème
qui ne vous plaît pas entièrement n'est pas digne de voir le jour. Ce
sixain ne paraîtra jamais, vous l'avez condamné à mort.» L'émotion,
le plaisir et la crainte sont de la même couleur. Marina n'en crut
pas ses oreilles. Elle se mit à aimer follement ce qu elle venait de
tuer, cette chenille sacrée, une parole écrite. Quelle importance le
sacrifice d'Anicet donnait à Marina! Elle trouva du génie au jeune
homme et tout de suite éprouva la démangeaison de le quitter pour aller
chanter ailleurs les mérites d'Anicet. «Il m'adore», pensait-elle, et
elle profita pour s'enfuir de la venue d'Ange Miracle, dandy en qui, à
son seul accent de sincérité, on a reconnu le premier masque, l'homme à
la boule de verre.
«Que faites-vous, ami, dit ce dernier, parmi ces mondains bègues et
stupides?
--Et vous-même?
--Je n'y cours plus aucun risque. C'est une vieille histoire un peu
longue. J'ai passé par là, voilà tout. Mais vous, prenez garde.
--Que les autres prennent garde, ce sera plus sûr. Je viens ici pour
réussir.
--Réussir ici? Mais vos succès n'y dureront pas vingt-quatre heures,
après lesquelles les gens devront consulter leurs carnets de bal pour
se rappeler le nom de ce poète si maigre qui n'est pas si drôle que le
prestidigitateur H* ou la belle Mélinda. Dans ce monde, seuls les snobs
qui s'habillent tous les matins en gens de goût, sont tolérables de
temps en temps: encore ne faut-il pas les surprendre au petit lever.
Quant aux gens comme il faut, n'en parlons pas: leur psychologie est
simple comme bonjour, soumise à ces principes mêmes pour lesquels on
a inventé le mot préjugé. On ne les distinguerait pas les uns des
autres s'ils n'avaient la précaution d'y aider, comme on fait dans
les familles au moyen du nom de baptême, en se pourvoyant chacun
d'une seule occupation, d'un seul goût qui ne soit pas celui de tous
les autres. Aussi dans leurs réunions ne montrent-ils chacun que ce
trait particulier, toujours le même, et c'est là ce qu'on appelle être
bien personnel. Cela fait un sujet de conversation par tête et pour
permettre à tout le monde de briller à son tour, ils ont inventé la
politesse. Celui-ci restera toute sa vie l'homme qui n'en revient pas
d'avoir été au diable vert; cet autre, en forme de notaire, n'est au
fond qu'une fourchette à huîtres; ce troisième a serré la main à je ne
sais plus qui. Le charme de la vie se résume à peu de choses. À côté
de la politesse, règlement de police intérieure, les gens du monde
ont imaginé une institution de défense contre ceux qui n'en sont pas:
c'est le bon ton. Il y a aussi la bienséance et les convenances, qu'on
lèse, qu'on blesse, dont on franchit les limites. Enfin, comme tous
les sentiments tendent à créer des états d'exception, il est défendu
d'aimer, de haïr et, pour régler les rapports des hommes et des femmes,
on a inventé la galanterie, sorte de repas pour rire; vous pensez bien
qu'une fois dans leurs armoires ces mannequins se déshabillent et
font l'amour. Mais ils le font en se dépêchant de peur que cela ne se
sache, qu'il n'y ait scandale. Il y a scandale toutes les fois que les
convenances ne sont pas respectées; ici le ridicule ne tue personne,
mais le scandale assomme. Celui qui a causé un scandale est jeté
ignominieusement à la porte du monde.
--Mais, dit Anicet, je ne peux pas me passer du scandale. Du moment
que je me manifeste, je crée un scandale: si j'étends les bras, si
j'éternue, si je pense. C'est une erreur de croire que les hommes
inventèrent le complet jaquette le jour qu'ils conçurent l'idée de
nudité, car cette idée présuppose celle de vêtement, et celle-ci celles
de maladie et de froid. Ce n'est que plus tard qu'on expliqua la
coutume de se couvrir de peaux de bêtes et de feuilles sèches au moyen
de la morale et de la pudeur publique. Quand l'idée en fut ancrée dans
le peuple, l'idée de scandale naquit la première fois qu'un homme ou
une femme se montra publiquement, car il ou elle n'en éprouvait pas de
honte s'il savait ne pas choquer la vue. Notre nudité mentale révolte
aussi les spectateurs et si nous écrivons, nous nous écrivons. La
poésie est un scandale comme un autre.
--Comment vivrait-elle ici? dit Ange, et tant mieux si elle en meurt.»
Comme il mettait sa tête de biais en clignant des yeux ainsi que
quelqu'un qui va citer Virgile, une masse le bouscula, sépara les deux
interlocuteurs sans songer à s'en excuser, rompit le fil de leurs
pensées, obnubila leur attention, et, rapidement, se réduisit là-bas,
près du buffet, à un gros homme trop brun, en veston trop clair, le cou
pris dans une cravate de dentiste. Ça, c'est invraisemblable: jamais
les domestiques n'auraient laissé entrer un personnage pareillement
accoutré dans un salon de réception. «Comprenez, expliqua Miracle,
que ce bonhomme est vêtu comme vous et moi; mais sa vulgarité est
telle que même dans ses habits du soir il reste pour nous en veston
par simple artifice poétique et qu'il vous paraît incroyable dans ce
monde-ci malgré les efforts qu'il fait pour lui appartenir. Puisque
vous désirez le savoir, il s'appelle, vous l'aviez deviné, Pedro
Gonzalès; archimillionnaire, il pourrait bien être Mexicain, ne connaît
guère de porte qui lui résiste ni de main qui se refuse à lui, encore
qu'on ignore son origine et qu'on se doute un peu trop de sa destinée.
D'ailleurs si cette société qui se croit tout l'univers ne se composait
que de Gonzalès incapables de dépouiller le veston, elle vaudrait mille
fois encore la réalité. Sous tous les déguisements possibles, ces
pantins restent le plus souvent dans un costume moins désinvolte et
plus répugnant: il leur est défendu de quitter l'habit de sottise et de
laideur qui leur colle à la peau comme une tunique empoisonnée.»
Miracle se laissa emporter par l'éloquence et bientôt Anicet le perdit
de vue. Il se trouva dans une assemblée de messieurs mûrs et de dames
entre deux âges qui ne se préoccupaient que de parler:
«Moi, on dira ce qu'on voudra, mais c'est.
--Oh! comment pouvez-vous dire?
--On n'avait jamais vu ça. En quel temps vivons-nous! Si moi j'avais,
ah bien!
--Heu, comme ci, comme ça. Ça va et ça vient. J'ai une mauvaise
circulation.
--Il n'y a plus moyen de circuler dans Paris.
--Oui, croyez-vous? à quoi pense le gouvernement?
--Je voudrais bien vous voir à leur place.
--Les domestiques ne tiennent plus en place. Ma femme de chambre m'a
dit:
--C'est la révolution, la fin du monde.
--Quel monde on reçoit chez Madame Six! c'est un peu mêlé, ne
trouvez-vous pas?
--J'ai mis deux sous à saint Antoine de Padoue et je n'ai pas retrouvé
mon Aberdeen.
--La superstition.
--Je ne crois à rien de tout ça, mais j'ai un ami qui tire les cartes
et qui m'a dit des choses impressionnantes.
--Il y a eu échange de cartes entre Monsieur Bahut, le petit blond, et
Wertheimer, le journaliste.
--Racontez-nous ça.
--Du reste je m'en lave les mains. Il arrivera ce qui pourra. Je l'ai
prévenue.
--Si c'était tous les jours, je ne dis pas. Ce n'est plus pareil, mais
une fois par hasard.
--Avouez que c'est pour rien.
--Monsieur de Poutre, le père, que j'ai beaucoup connu, était tout
à fait de votre avis. Il avait épousé une fille Janina, vous savez,
Janina les banquiers? ceux qui ont été compromis dans le krach de
l'Union. Ces gens-là avaient un pied partout. Ainsi, Mme Janina, Eugène
Janina, était une demoiselle de Conteau de Léry, des Conteau de Léry
qui ont organisé pendant dix ans les fêtes des Tuileries. Ils avaient
ajouté le nom de Léry au leur à la mort du vieux Biaise de Léry qui a
eu une vie très mouvementée et a, dit-on, été l'amant de cette petite
actrice... Thérèse voyons... enfin son nom m'échappe, qui a plus tard
été épousée par le baron Brizot, le député, dont le petit-fils est
justement notre vieil ami Damour. Et ces jours-ci comme je rencontrais
le petit Poutre, le plus jeûné, celui qui a dix-huit ans, chez les...
mais le nom ne fait rien à l'affaire, et que je lui rappelais tout ce
passé, qui, hélas! ne nous rajeunit pas, il m'apprit le mariage de sa
cousine Poutre, la fille d'Antoine, avec un Brizot d'Amérique, un de
ceux qui par leurs spéculations hardies faillirent compromettre la
dernière élection du vieux baron. Ce jeune homme m'a raconté que les
Janina n ont plus de quoi vivre et que leur fille, croyez-vous, joue
dans des orchestres.
--Étiez-vous l'autre soir au dîner chez le marquis della Robbia? On
dit, mais que ne dit-on pas?
--Plus j'y pense.
--À proprement parler.
--Le vrai du vrai, on ne le saura jamais. Mais ce qui est sûr.
--Ces gens-là ne sont rien, moins que rien. Je ne comprends même pas
comment on peut s'abaisser à les regarder.
--Dette de jeu, dette d'honneur.
--On ne transige pas avec les principes.
--Comme on dit.
--Il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour.
--Combien?
--Peut-être.
--Plus... plus...
--Ce...
ANICET (_il pense_).
Oh, Mirabelle, Mirabelle, Mirabelle.»
Puis Anicet cessa de penser à Mirabelle et la désira. Un rire
métallique, strident, prolongé, retentit derrière lui et le jeune homme
en se retournant aperçut Mire au milieu d'un cercle d'admirateurs.
L'excès de son trouble empêcha Anicet de voir Pedro Gonzalès qui
s'empressait auprès de l'apparition. C'était bien Mirabelle: comment
s'y serait-il trompé?
«Qui est cette femme? demanda-t-il à son voisin.
--Mais c'est Mme de B*. Vous ne la connaissez pas? Je parlais justement
des Conteau de Léry. Eh bien, ils se trouvent légèrement apparentés par
les femmes avec les de Monthérault. Exactement comment, je ne pourrais
pas vous le dire. Un de Monthérault, Guy, je crois, s'est tué il y
a trois ou quatre ans, il n'y a là aucun mystère, à cause de cette
charmante de B* qui est bien la tigresse la plus intraitable de tout
Paris. Les armoiries de la famille de B* méritent une mention spéciale.
Voici.»
Anicet n'en revenait pas. Ainsi la mystérieuse beauté qu'il servait
s'appelait Madame de B*. Ainsi elle appartenait au monde, elle avait
une maison, des domestiques, une automobile, son nom était dans
l'annuaire des téléphones, elle vivait comme toutes les femmes et
plutôt que d'attendre quelle se manifestât, on pouvait lui rendre
visite à son jour, à l'heure du thé. Sa divinité tombait-elle ou
naissait-elle à une existence insoupçonnée et pathétique? Anicet[1]
ne savait plus où il était, ni ce qui faisait autour de lui cette
atmosphère lumineuse et musicale. Il perdait pied. Dans le petit salon
voisin Mirabelle parlait très fort avec de jolis rires secs. Était-ce
pour cette femme qu'il avait renié son passé, rompu tout lien avec
les siens, renoncé à la vie facile? qu'il s'était mis en marge de la
société? Pour elle ou à cause d'elle? Il saisit subitement que Mire
n'était apparue cette fois encore que parce que l'intensité de son
désir l'avait appelée à la vie. Mais elle s'était faite telle qu'elle
pouvait se montrer dans ce décor et c'était autour de son idéal,
il n'y a pas d'autre mot, qu'Anicet voyait la foule des invités se
presser maintenant. À cet instant il eut la notion nette que dans
toutes conditions d'existence, dans tout milieu qu'il fût, il saurait
évoquer la beauté qu'il désirait. Exaltante constatation. Maintenant
il pouvait, confiant en soi-même, dévisager les gens de l'entourage.
Pour les dominer il est inutile de se soumettre à leur mesure, et pas
plus qu'à l'esclavage de la pauvreté, il n'est besoin de se plier aux
exigences du monde. Il sentit sa vie traverser les salons et déborder
dans l'univers, il comprit qu elle dépassait ce cadre mesquin et le
contenait; mais avant de le quitter, il voulut voir enfin le visage
inconnu de Mirabelle. Il franchit les parquets luisants et vides comme
des océans, gagna le seuil de la pièce où la voix de Mire s'attachait
précieusement à n'être que frivole.
L'émulation des galants admirateurs l'empêcha d'avancer
davantage: au-dessous de la masse sombre des hommes en smokings,
l'Homme-en-veston-clair pareil au dragon des contes se dressait,
gardien, aux côtés de la forme confusément aperçue de l'objet de tant
de zèle. Malgré tous ses efforts Anicet ne parvint pas à briser la
barrière des snobs: leurs noirs ébats lui cachèrent irrémédiablement
le visage de la beauté. Petit symbole pour esprits simples. Et poussé
par une force inconsciente, le jeune homme dont les narines semblaient
aspirer à l'air libre du dehors se fraya un chemin vers la sortie.
Sur le trottoir il fut ébloui par l'aveuglante clarté des réverbères.
Un mendiant lui demanda du feu. «Je vous remercie, dit Anicet
distraitement, je ne fume pas.»
[1]Pathétique.
CHAPITRE SIXIÈME
MOUVEMENTS
Baptiste Ajamais pouvait longtemps passer pour celui de qui l'on
pense: «Cette tête ne m'est pas inconnue». Les piétons du boulevard
Saint-Michel qui le voyaient quotidiennement descendre vers les midi
avec un livre ou un ami ne l'eussent jamais imaginé membre d'une
société secrète.
Cependant l'acier de son regard, sa lèvre hautaine, contribuaient à le
trahir personnage plus complexe que ne le décelait une allure paisible
et certaine gaucherie des mains, assez paysannes pour ne pas trop
déplaire aux filles. Une fois qu'on apercevait en lui un autre homme
que ce passant incolore, on était pendant un certain temps, arrêté
par sa mimique: une moue, le clignement prolongé des paupières; dans
l'attention, le rapprochement des poings serrés; un certain sourire
errant dans lequel les dents inférieures mordaient les autres; un rire
assez convulsif bien plus aigu que sa voix, d'ordinaire grave avec de
brusques cassures; une intonation pour le mot _crétin_, une autre pour
l'expression _cher ami_; une façon de se frotter les mains, et diverses
emphases imprévues. On pouvait encore commettre l'erreur de prendre
Baptiste pour le héros amoureux d'une grande dame que Ponson du Terrail
appelle immanquablement Raoul. Pour peu que l'on vécût avec lui, cette
illusion tombait de soi-même quand on savait le respect dans lequel
il tenait l'amour et la place que cette passion occupait dans sa vie.
Anicet, voulant peindre son nouvel ami, avait composé un mauvais sonnet
qu'il déchira mais dont il conserva le titre et le premier vers:
MONSIEUR BAPTISTE, HAUTE ÉCOLE.
_Pour une dame qu'on attend sans y trop croire..._
Le modèle trouvait son portrait ressemblant.
Il fallait bien qu'il fût né au bout d'un grand fleuve, dans quelque
port de l'Océan pour que ses yeux prissent cet éclat gris et que sa
voix acquît certaine sonorité de coquillage quand il disait: _la mer._
Quelque part, dans son enfance, sommeillaient des docks bas par un
soir pesant d'été, et, sur l'eau sans rides des bassins, les voiliers
qui ne partiront pas avant le lever de la brise. Image des rues qui
montent lentement en plein soleil dans la banlieue, entre les petites
maisons des marins à la retraite qui entretiennent comme un pont de
navire un minuscule jardin de quatre plantes exotiques. Mais quand le
hasard le ramena dans son pays natal à cet âge pour lequel les femmes
ont la beauté des terres promises, Baptiste n'y chercha plus que le
reflet de Paris, l'élégance des promeneuses, le tumultueux émoi de la
sortie de l'école Pigier. La vie empruntait la teinte un peu mouillée
du linge propre et très doucement Baptiste se plaisait à perdre des
heures précieuses dans la fraîcheur des squares. Pour le soir il avait
la magie lumineuse des cinémas dans les quartiers populeux, parmi les
filles au collier de velours et les matelots, tendres comme ceux qui
sont de passage, et le regard déjà lointain.
Parfois une lettre venait rattacher Baptiste à quelques-uns des
hommes qui avaient alors cinquante ans. Il les croyait capables de
lui révéler l'univers, quand ils ne l'étaient que de lui enseigner
l'histoire. Il ignorait porter en soi un monde caché mais plus riche
que leurs imaginations. Nul ne lui avait dit, en le voyant parcourir
Nantes en juillet 1916, comme un avare avec son ombre, quel effroi
stupide saisissait les enfants des faubourgs quand il passait près
d'eux comme un automate. Pour se donner des raisons d'être il composait
des vers galants et s'émerveillait d'introduire en poésie le mot
_chignon._ C'est alors qu'il rencontra Harry James, l'homme moderne
de qui les héros de romans populaires, de livraisons américaines et
de films d'aventures ne représentent que de fragmentaires reflets.
Qui pourrait dire ce qui se passa entre ces deux hommes? Mystère!
Mais quand, quelques mois plus tard, Baptiste Ajamais revint à Paris,
pareil à celui qui s'est regardé dans un miroir et qui maintenant se
reconnaîtrait s'il se rencontrait dans la rue, on put constater en lui
un changement profond, la marque des grandes résolutions et certain air
qui aurait dû donner à penser à bien des gens. Au vrai, Harry James
lui avait fait entrevoir Mirabelle et il en était devenu théoriquement
amoureux.
Ce même attachement à une beauté si difficile réunit vers ce temps-là
Baptiste et Anicet. Il ne fut pas la cause, mais l'occasion de leur
amitié. Il ne leur vint pas à l'idée d'appeler rivalité ce qui les
rapprochait: le mot émulation s'offrit sans que ni l'un ni l'autre des
nouveaux amis songeât à le discuter. Ainsi leurs relations débutaient
par où les amitiés courantes se terminent et par ce qui devait être
plus tard la mort de la leur. Ils se sentaient voisins par les
cent détails qui distinguent une génération des précédentes. Leurs
mœurs, leurs sensibilités, leurs goûts étaient contemporains. Leurs
aînés vivaient dans les cafés et demandaient à des philtres divers
l'embellissement de leurs jours. Eux, ne se plaisaient que dans la rue
et si, par hasard, ils s'arrêtaient à des terrasses, ils n'y buvaient
que de la grenadine pour la belle couleur de cette boisson. Comme
ils trouvaient, par les boulevards, le plein air à Paris même, ils
n'éprouvaient aucun besoin d'aller à la campagne.
Très naturellement, parce qu'ils vivaient dehors, ils étaient à la
merci des saisons. Le temps qu'il faisait agissait puissamment sur
eux. Dans presque tous leurs écrits on pouvait trouver le nom du mois
qu'ils les avaient élaborés. Par un miracle assez singulier, si je
veux me le représenter, je ne puis imaginer Baptiste qu'en été, soit
de si bon matin que les boulangers ne sont point ouverts et qu'il faut
marcher dans les rues de conserve avec sa faim, soit à l'instant calme
de cinq heures, quand les rigueurs fléchissent et que l'air semble fait
de sable à sécher les plumes. Dans l'avenue de l'Observatoire il y a
un banc comme tous les autres, mais qui sait bien s'offrir quand on a
couru tout l'après-midi malgré la chaleur, droit devant soi, sans but,
avec l'apparence d'un homme pressé qui n'ignore pas où il va. Baptiste
n'existe qu'en plein soleil.
Rien n'est plus frais en été que les salles des cinémas les après-midi
de semaine, et les deux amis s'étaient réfugiés dans l'asile d'ombre
de l'Électric-Palace. Sans se préoccuper des voisins, ils parlaient à
voix haute et mêlaient à leurs discours des jugements sur les films.
Ainsi vous regardez passer la vie, vous y intéressez votre sensibilité,
vous vous en détournez pour explorer votre esprit et vous reportez de
nouveau les yeux sur les spectacles quotidiens.
«Ce qui fait le théâtre aussi mort pour nous, disait Anicet, c'est
sans doute que sa matière unique est la morale, règle de toute action:
notre époque ne peut guère s'intéresser à la morale. Au cinéma, la
vitesse apparaît dans la vie, et Pearl White n'agit pas pour obéir à sa
conscience, mais par sport, par hygiène: elle agit pour agir.
Somme toute, l'héroïne de cette aventure n'a aucun besoin de la
poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au
juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne
l'empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître
a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau
sous la menace d'un revolver. Elle monte en cab. La voiture était
truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur
volé cherche à pénétrer chez elle; surpris par le journaliste, il se
sauve sur les toits; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre
fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle
louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au
souterrain où Pearl languit, il va la délivrer: mais, suivi à son tour
par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement
celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter
l'immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle
évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent
adversaire.
Il n'y a eu de place ici que pour les gestes. L'action ne nous a
passionnés qu'à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter?
on n'en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce
siècle.»
Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. «Assez,
dit-il, c'est toujours la même chose; tu comprends que je sais ce
que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C'est même étonnant comme
je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n'agis
jamais: dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris
devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme!
faux, facile, conventionnel; tu t'exaltes, tu te fatigues, ça ne va
jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis
assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les
éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d'une action intense que
tu te donnes l'illusion d'accomplir; sous le prétexte de satisfaire
ton besoin moderne d'agir, tu le rassasies passivement en te mettant
à la plus funeste école d'inaction qui soit au monde: l'écran devant
lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce
temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu'on
ne me parle plus du cinéma: nous n'avons rien à y prendre, l'impureté y
règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens
artistiques, les rares attraits qu'il a pour nous disparaîtront. Le
mal que cette mécanique te fait, en t'otant le goût de la vie, n'est
balancé par rien. Assez.
--Par exemple, dit Anicet très vexé, je ne vois pas ce qui justifie
cette explosion. Je ne te connais pas le droit de me croire incapable
d'agir.
--Veux-tu me dire quelle action tu poursuis? Tu te laisses vivre. Tu es
d'une docilité à faire peur. Vois Harry James: il ne peut rester trois
jours avec moi sans que nous nous querellions. C'est la marque des
esprits vigoureux que de se heurter sans cesse. Le tien, sitôt qu'on
lui ouvre une piste, l'adopte, s'y précipite, s'y complaît. Tu ne te
rebelles jamais contre les impulsions qu'on te donne. Ce qui décide
de l'admiration en Harry James, c'est qu'on ne sait pas trop s'il ne
se tuera pas le lendemain, sans raison, ou s'il ne commettra pas un
beau crime; on reconnaît en lui une force indisciplinée, le véritable
homme moderne, qu'on ne saurait réduire à n'être qu'un spectateur.
Rien ne l'apparie à l'artiste, au spéculateur: avant toute chose, il
vit. Il recherche ardemment les plus violents plaisirs et plie tout
à sa fantaisie. Loin d'accorder les circonstances avec un système
poétique, il domine les contingences et agit avec une intensité telle,
une rapidité telle, qu'il semble ne pas réfléchir et n'obéir à aucun
plan. Un public le prendrait pour une marionnette. Ainsi, par un jeu
bizarre, il semble à la merci de ce qui l'entoure, précisément pour la
raison qu'il lui échappe, se dégage des lois communes de l'action, ne
subit l'influence d'aucune réalité extérieure et visible, ne laisse à
personne le temps de voir les motifs réels et tout intérieurs de ses
gestes et de ses paroles. On ne peut se défendre en face de lui d'une
continuelle inquiétude. Mais avec toi on est bien tranquille: tu es
celui qui ne se tuera jamais. Le moindre de tes mouvements est précédé
de son explication psychologique. On attendrait longtemps une surprise
de ta part.»
Ici, Anicet voulut protester.