c'était que son esthétique s'adaptait si merveilleusement à sa vie,
qu'il passait sans s'en apercevoir des considérations sur l'existence
aux considérations sur l'art. Véritablement on pouvait assurer qu'il
avait son esthétique pour morale. Mais Anicet, plus sensible au froid
qu'aux paroles, grelottait à ne pouvoir se résoudre à la pauvreté.
Le seul fait d'avoir une esthétique différente lui permettrait une
vie sans misère. Croyez-vous d'ailleurs l'esthétique un organe aussi
indispensable que le cœur ou les poumons? Venu pour chercher la
résignation, il trouvait à l'exemple de Chipre la force de se décider à
la lutte. Il la concevait, non comme une révolte romantique, mais comme
une expédition clandestine sans déclarations préalables par crainte du
gendarme et de l'opinion. On tient le vol et le plagiat en discrédit
pour des raisons sensiblement analogues et sensiblement aussi fragiles.
«...Ce saint personnage, poursuivait Chipre, avait commencé comme tous
les bienheureux par être l'amant d'une femme de mauvaise vie.»
La porte l'interrompit avec fracas et l'on vit entrer, suivi d'un homme
d'aspect sordide et raisonneur, le peintre Bleu qu'on n'aurait pas
eu de peine à reconnaître pour le masque donateur du disque rouge si
l'on eût jamais aperçu son visage nu, tout simplement céleste. Bleu
tourna sa bouche violette vers Chipre, qui la regarda s'ouvrir comme un
astre. «Je viens, dit-il, te contempler, vie de nos souffrances, cher
Pauvre, avec la délicieuse pitié de ce passé commun hors duquel j'ai
pu seul m'évader. Dans ma pelisse à col d'astrakan, je m'approche de
toi, Jean la Misère, aimable compagnon de ma jeunesse gelée, hiver sans
charbon de l'atelier sans meubles, à cette heure où les becs de gaz,
gardiens de la paix des rues, oublient la tristesse du jour, Arlequins
efflanqués des trottoirs, pour danser dans l'ombre joyeuse. Douceur de
participer un peu à ce froid dans lequel tu vis! Regarde-moi: je suis
la gloire. J'ai réalisé tous nos rêves, et j'ai donné mes papiers de
couleur contre des billets de ciel. Maintenant l'Homme Arrivé regarde
avec émotion l'image vieillie de ses années de lutte et son vêtement
élimé, en se remémorant avec ivresse le prix fabuleux qu'il a payé la
casquette de drap fin qu'il porte tous les jours. Tu m'apparais comme
au fond d'une glace, ami modèle qui n'as pas trahi la première idée
que je me faisais de moi-même. Mais tes yeux ne me renvoient pas que
le regard fidèle des miroirs: ils s'étonnent de ma grandeur et de ma
richesse. Créateur de la faune du fantastique nouveau, hippogriffes
et sirènes, je me suis peint un sort magnifique en forme de chimère
moderne, circulaire et dorée. Admire le cigare coûteux que je vais
allumer: nous sommes trois dans le monde à en fumer de semblables, un
milliardaire, un convict et moi.» Le point de braise devint intense
aux lèvres du peintre, et dès les premières bouffées de fumée, il
se répandit dans la pièce une douce chaleur et l'odeur même de la
richesse, qui pénétrèrent les assistants, les transformèrent, les
transportèrent, si bien que, quand la lumière du cigare éclaira le
spectacle avec la puissance d'un arc électrique, Anicet se trouva
dans un fumoir confortable de style anglais: il était assis dans un
fauteuil de cuir, au milieu des personnages précédents, revêtus ainsi
que lui-même d'un smoking de bonne coupe. L'éclairage semblait émané
de partout et l'on entendait dans un probable salon voisin le bruit
assourdi d'un orchestre tzigane, et parfois le rire mondain d'une femme
décolletée. Sur une table de bois rouge sombre, luisante, propre et
sans linge, en bonne place, une bouteille au col trop long et quatre
verres de cristal aux pieds trop minces attendaient justement Bleu,
Chipre, Anicet et l'Inconnu. Pour la première fois l'attention se porta
sur ce dernier: «Maintenant que nous voici dans un décor banal, reprit
Bleu, je vous présente le _Bolonais_ critique d'art et représentant des
journaux d'Amérique.
--Monsieur, dit Jean Chipre, est critique d'art? Que Monsieur me
permette de regarder Monsieur. Critique d'art! Je n'avais jamais vu
de si près un critique d'art. Quelle bonne fortune: je tourne autour
d'un critique d'art, et il ne me mord pas. Mais si vous n'avez pas de
plumes de couleur comme un perroquet comment faites-vous pour être
critique d'art? Est-ce par vocation qu'on devient critique d'art? Ou
bien faut-il avoir des protections dans l'administration? Est-ce qu'il
y a de l'avancement dans la critique d'art? Nourrit-elle son homme? En
quoi consiste au juste le métier des critiques d'art? Font-ils vœu de
chasteté? Ne jamais procréer, ce doit être bien dur. L'alcool ne vous
est pas défendu? Critique d'art, oh vraiment critique d'art?» Le ton
que Chipre mit dans ces derniers mots décela qu'il portait monocle. Il
remplit les verres, qu'il choqua légèrement au passage, de telle sorte
qu'on entendit le cristal souffrir à voix haute et que les vibrations
donnèrent d'une façon aiguë aux quatre convives la notion du cubage
d'air de la pièce.
«Dans soixante-treize papiers, dit le Bolonais avec un accent
yankee sans retenue, je prépare les jugements de la postérité. Dans
quatre-vingt-dix-sept papiers, je rends les jugements de la postérité.
Mais, bien que je fasse partie d'une société de tempérance, je
reprendrai volontiers de cette liqueur.» Il se versa une deuxième
rasade, la but comme la précédente et continua: «Ma profession
s'exerce facilement pourvu qu'on sache se servir de petits appareils,
sortes de manomètres appelés critères, nom qui vient du mot américain
critérium. De plus le critique d'art possède un certain nombre de
clichés. L'aiguille du critère lui indique le numéro d'ordre du cliché
à employer. Rien de plus simple. Enfin la mission du critique d'art
est de rechercher les artistes qui par leurs théories et leurs œuvres
pourraient troubler la paix publique et de les dénoncer à la vindicte
des gens de bien et de goût. Dès que l'ordre est menacé, il doit le
rétablir en rendant la fraude et l'anarchie manifestes. Il ne recule
pas devant le scandale, mais ne le provoque que pour le condamner.
C'est, somme toute, une façon de détective, un policier de l'art.»
La troisième rasade suivit cette belle comparaison; il y en eut une
quatrième, puis le Bolonais prit un air spirituel.
«Monsieur, dit Anicet, puisque c'est votre partie, dites-moi si un
véritable amant de la beauté doit être pauvre ou riche (je ne sais si
je me fais bien comprendre).
--Jeune homme, répondit le Bolonais, auquel des deux critiques vous
adressez-vous? à celui des contemporains? ou à celui qui représente la
postérité? Pour le second, les vrais artistes sont ceux qui meurent
de faim, mais pour le premier, ce sont ceux qui se mettent dans leurs
meubles.»
Du salon voisin vint une valse lente. Le Bolonais vida pour la
cinquième fois son verre et tout se mit à tourner au rythme de la
musique, la petite bibliothèque sur son pivot, les aiguilles sur
la pendule, les idées dans les esprits. Les quatre interlocuteurs
n'envisagèrent plus le paysage du même point de vue, de telle façon
qu'un spectateur impartial qui n'aurait pas su choisir entre leurs
quatre visions, n'eut plus obtenu de la scène qu'une photographie
brouillée par la superposition des clichés. Cette dislocation était
l'image du trouble même apporté dans la conversation par la musique.
Les pensées des personnages, portées à hue et à dia suivant le gré de
leur sensibilité auditive, ne coïncidaient plus, ne se coupaient même
plus en aucun point, et filaient dans des plans mentaux différents.
Pendant quelque temps encore Chipre et Bleu gardèrent quelque contact
en évoquant simultanément des souvenirs communs, puis ils ne furent
plus que parallèles, se perdirent de vue, et divergèrent à leur tour.
Le coq-à-l'âne régna sans conteste.
«L'homme, disait Bleu les yeux noyés, c'est un être maigre qui tient
les enfants pendant que la femme se peigne.
ANICET.
L'amour ne saurait se passer de fourrures ni de petits chiens.
JEAN CHIPRE.
La petite fille enfilait inlassablement toute la journée des perles
d'une couleur merveilleuse dont elle ignorait le nom: «Elles sont
opalines», dit la mère. Aussitôt l'enfant interrompit son jeu.
LE BOLONAIS.
Le temps c'est de l'argent, comme vous dites en France.
ANICET.
L'amour, le seul but de la vie.
QUELQU'UN.
Tu changes de but comme de chemise. Quelle rage ont-ils tous avec l'art
et les buts?
JEAN CHIPRE.
Le marchand ne possédait plus que des bas dépareillés, l'un jaune,
l'autre noir: son épouse alla les jambes nues et comme elles étaient
belles, la mode s'en répandit. Mais toutes les autres femmes étaient
cagneuses.
BLEU.
Je ne saurai jamais imiter les cheveux.
LE BOLONAIS.
La célébrité...
BLEU.
Chevelure, ô naufrage.
La musique s'arrêta. Les applaudissements firent la transition du
silence. Quand il fut rétabli, l'équilibre renaquit, comme entre les
cristaux d'un kaléidoscope qu'on cesse d'agiter. Les lumières et les
ombres se séparèrent et l'air du fumoir fut à nouveau traversé de
traînées bleuâtres. L'incohérence des propos prit fin quand Anicet
réussit à se faire écouter en interrogeant le Bolonais qui reposait sur
la table un verre à peine vidé.
«À quoi reconnaît-on la présence de l'art dans une œuvre? demanda-t-il.
La plaque de la cheminée, en écho à cette phrase, fut secouée d'un rire
convulsif.
--À ce qu'on ne trouve pour en parler, répondit le critique, que des
expressions toutes faites.
--Non, dit Chipre, à ce que l'on éprouve devant l'œuvre la persuasion
qu'on aurait pu la réaliser soi-même.»
Mais Bleu: «Au trouble des joues sous le fard.»
Anicet résuma: «Si je vous comprends bien tous trois, l'œuvre d'art est
celle devant qui l'on perd le sens critique. Par suite, la critique est
une ineptie ou un sacrilège.
--Permettez, cria le Bolonais.
--La valeur d'une œuvre, poursuivit Anicet, dépend donc de l'émotion
qu'elle provoque.
--Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? dit Bleu.
--Je vous vois venir, interrompit le critique, vous voulez démontrer
la relativité de la valeur esthétique. Mais d'abord qu'est-ce que
l'émotion?
--L'émotion, assura Bleu, c'est l'amour qui ne se connaît pas, quand
la femme ouvre ses yeux ou son âme à l'improviste, ou l'instant que la
tête se renverse.»
Anicet, respectueusement, questionna: «Pour vous, le sentiment du
Beau[1] reste le même dans l'art que dans l'amour?
--L'art n'est qu'une forme de l'amour: cela paraît évident dans la
danse, d'où découlent les arts plastiques, et dans le chant, d'où
découlent la musique et les arts littéraires. Je n'ai jamais peint que
pour séduire.»
Anicet pensa tendrement à Mire. Quelle œuvre créerait-il pour mériter
son amour? Il songea sans le vouloir à l'attrait de la robe du faisan,
et craignit que le peintre, maître des couleurs, ne gagnât avant lui le
prix qu'il enviait. Pour légitimer cette angoisse, le Bolonais dit à
Bleu:
«On dit. Monsieur et cher Maître, que vous préparez un tableau qui pour
ainsi dire couronnera vos travaux passés. Doit-on croire la renommée et
ajouter foi à des allégations que pour ma part...
--Malgré le style stupide de ta question, frelon, je daignerai
répondre. Las de toujours décrire les objets familiers, désireux de
m'exprimer de façon définitive, je me suis attaqué à l'objet même de
l'art et de l'amour: le corps humain. Depuis un an, je travaille à ma
toile. Il s'agit de représenter le corps avec toutes ses attributions.
Je ne veux pas comme d'autres faire un homme qui marche ou une
baigneuse, je veux peindre le corps humain. Sujet vaste et tragique,
document à laisser du passage de l'homme sur la terre. Il faut qu'à
la vue de mon œuvre on puisse concevoir toutes les facultés de notre
race et simultanément saisir quelle splendeur particulière elle revêt
pour moi. Car je m'attèle à ce labeur pour conquérir sans partage
Madame Mirabelle. Mon tableau sera pour elle la caresse décisive qui
lui apprendra sans nul doute ma supériorité sur l'univers en lui
montrant que j'ai su voir comme personne le délicieux mensonge des
apparences. Tous les moyens auxquels j'en aurai appelé lui prouveront à
crier l'évidence que je suis le maître des jeux de l'amour. Aucun des
procédés connus des peintres n'y paraîtra. Pour parvenir à mes fins,
j'ai sévèrement répudié tous les charmes faciles, toutes les qualités
séductrices que je possédais. J'ai sacrifié le meilleur de moi-même, ce
dont j'étais le plus fier, le plus sûr, pour atteindre la pureté. Je me
suis astreint à la discipline la plus dure: mais telle sera mon œuvre
que Mire ouvrira pour moi seul sa robe de soirée.»
Anicet écoutait avec étonnement: ainsi Bleu pensait à l'encontre de
Chipre qu'on pouvait sans vœu de pauvreté posséder la pureté[2]. Lui,
l'Homme Arrivé, faisait encore figure devant l'Homme Pauvre. Et si
l'art naissait de l'amour, ne devait-il pas vivre dans le luxe? «Petit
imbécile, tout cela n'est qu'une immense rigolade», dit quelqu'un à
l'oreille d'Anicet. Celui-ci se retourna et ne vit personne. Tout le
portait à fuir la misère par n'importe quelle voie, jusqu'à l'indolence
de l'heure, la haute laine des tapis et le mol abandon des bas
fauteuils de cuir. Il se leva pour échapper à l'ambiance et ne devoir
sa décision qu'à sa propre conviction. Quand il fut debout, il se
trouva face à face avec Jean Chipre. L'Homme Pauvre le regardait avec
des yeux semblables à des ampoules électriques. Tout en sa personne
rayonnait de la magie étrange de la pauvreté. Déjà il ne paraissait
plus vêtu que du misérable complet de tous les jours dont les coudes
luisaient comme des soleils. Anicet sentit le mirage de la misère
lui monter à la tête d'inquiétante manière. Il comprit subitement
que Chipre devenait le protagoniste de la scène. Les objets inanimés
semblèrent s'en apercevoir et s'ordonnèrent suivant les règles de
la composition autour de cette figure centrale comme si on allait
écrire en dessous: Portrait de Monsieur Jean Chipre, poète. Tout se
subordonnait à lui et Anicet craignit de succomber à la tentation et
de renier les principes qu'il venait d'acquérir. Déjà le cigare de
Bleu pâlissait, l'enchantement de sa fumée se dissipait et l'odeur
des pommes de terre frites de la concierge de l'immeuble revenait au
milieu du parfum du tabac. Anicet redouta que tout le décor de luxe ne
s'écroulât autour de lui. Il eut peur de se retrouver dans la fumée
froide de la chambre de Jean Chipre et pour échapper au danger il se
précipita vers la porte du fumoir et l'ouvrit.
Alors il se passa le phénomène qui se produit au théâtre quand un
acteur ouvre la porte du fond, sur les salons des fêtes. Les figurants
qui faisaient en sourdine le bruit des conversations clamèrent à
tue-tête les réparties inscrites au texte: «Vous êtes la plus jolie
femme de Paris--Il n'y a de chance que pour les vauriens--L'exactitude
est la politesse des rois--Mon mari--Le mantelet de soie cramoisie.»
Parmi le bruit des sourires, on entendit la voix des propos galants.
Anicet hésita sur le seuil du monde, il avança d'un pas, puis regarda
en arrière. Mais il vit Jean Chipre comme un fantôme à la tête
oscillante qui le contemplait en ricanant. Il laissa retomber la porte
et se trouva dans le salon de réception.
À peiné était-il sorti que l'expression niaise s'effaça sur le visage
du Bolonais; les yeux du critique lançaient des flammes et le lecteur
devina sans peine en lui l'Américain du Café Biard que, par un trait
de génie, il assimila sur l'heure au grand détective Nick Carter dont
la venue dans cette histoire n'avait pourtant été qu'occasionnellement
pressentie. On comprit aussi au vide créé par son absence que le
véritable personnage de premier plan de l'aventure précédente était
Anicet lui-même.
Ce jeune homme, tout pâle de sa résolution subite, écoutait cependant
avec angoisse, dans la pièce voisine, debout contre la porte fermée, un
rag-time enivrant qu'on jouait chez les gens du monde.
[1]En même temps qu'Anicet parlait, le téléphone posé à côté de lui
demanda: «Vous avez donc le sentiment du beau, cher Monsieur?»
[2]Ici le téléphone se mit à sonner. Anicet décrocha le récepteur avec
impatience et continua à penser.
CHAPITRE CINQUIÈME
LA CARTE DU MONDE
Du seuil Anicet regardait les allées et venues des élus de la terre
sous la lumière électrique; il ne pouvait se retenir de penser à des
mots qui avaient charmé son enfance:
«_Des animaux d'une élégance fabuleuse circulaient._»
Avant de se mêler aux hommes, il s'appuya contre le battant de la porte
et mit de l'ordre dans ses idées. Si tout à coup nous faisons halte,
notre existence repasse devant nos yeux et nous regrettons les joies
passées. Mais Anicet apportait à cet exercice la froideur résolue
qui lui était contemporaine, et ses prunelles ne reflétaient que le
désir de systématiser la vie: «Cet idéal où se complurent nos aînés,
songeait-il, je l'ai examiné trop attentivement pour n'en pas ressentir
la niaiserie, et c'est parce que je suis assuré d'y découvrir la même
paille, que je lui ai opposé cette autre conception de l'univers sans
vouloir la contrôler au préalable. Il n'y a pas de duperie à consentir
à la sottise qui nous guette, si on conserve le soin de l'ignorer. Nous
ne substituons sans doute qu'une médiocrité à l'autre, mais qu'importe:
celle-ci seule nous est patiente. Voici donc tous les liens rompus
avec ce que je traînais derrière moi. Désormais, mon ombre marchera la
première. Que le but soit ceci ou cela, je ne m'attacherai qu'au risque
couru, et peut-être n'irai-je nulle part. J'ai sacrifié toutes les
féeries anciennes pour m'adonner à la conquête de Mirabelle dont je ne
connais pas même la figure. Enfin je viens de résister à la séduction
romantique de la misère, l'un des serpents les plus redoutables pour la
jeunesse, facilement fascinée par ces animaux qu'on jurerait purs tant
ils se montrent dépouillés. La voie de la réussite s'ouvre seule devant
moi; je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un
autre âge a cru stigmatiser le nôtre: _De mon temps on n arrivait pas._
Je vais, moi, m'efforcer d'arriver. Y parvenir par ces bassesses seules
qui ne marquent, ne déforment pas, c'est tout le problème (simple souci
d'aisance, propreté physique). Programme: commettre en application de
mes principes les actions mêmes qui sont défendues aux autres hommes
parce que ces faibles en esprit ne savent pas les ériger en systèmes.
Le monde s'offre à moi, le siècle (mais je ne suis qu'un bon apôtre),
il faut me confondre à lui, qui seul me donnera le triomphe cherché. Le
voici à mes pieds à l'instant que je veux m'y jeter. Comme ses parquets
sont inclinés et luisants; étincelants ses lustres, et vertigineux à
regarder, et comme à les voir on croirait autant de soleils si l'on ne
connaissait pas la lumière extérieure! Pareil au plongeur qui calcule
son élan, lève les bras et les balance, mains jointes, je rajuste
en bombant la poitrine le gilet de soie grise qui est tout ce qu'on
connaît de moi et je m'assure qu'un œillet moral tient bien à ma
boutonnière: une, deux, la tête la première, me voici dans le torrent.»
Il éprouva un choc sur la nuque, se sentit entraîné par la foule,
louvoya entre deux eaux, ouvrit enfin les yeux: la plus désirable de
toutes les femmes qui s'intéressent à l'art, la princesse Marina Mérov
lui apparut dans sa robe couleur de nuit, peinte de constellations
symboliques. Ses épaules étaient nues parce que Marina les savait
belles, mais son cou qui n'était pas parfait disparaissait dans un
collier ébouriffé de renard bleu. Ses yeux semblaient si profonds qu'on
ne s'apercevait pas qu elle était blonde.
«Eh bien, poète adamantin, dit-elle, vous faites-vous sauvage qu'on ne
vous rencontre plus? Allons, un poème tout de suite.»
La princesse Mérov, qui jouissait de quelque autorité dans trois
ou quatre salons, grasseyait agréablement. Encore qu'elle l'eût
traité d'un ton assez cavalier, Anicet s'assura que si l'éthique
des symbolistes exigeait qu'il se dérobât, la complaisance envers
cette personne influente ne porterait aucun préjudice à sa dignité
de commande, et peut-être inclinerait Marina à vanter ses talents
auprès de ces gens mêmes dont il briguait désormais les suffrages.
Aussi s'empressa-t-il de satisfaire cette femme de laquelle il pensait
précisément qu elle n'était qu'un portrait très ressemblant. Cet effort
d'imagination lui ôta les ressources nécessaires au choix d'un poème
approprié aux circonstances (un poème d'amour, par exemple) et, comme
il en avait parlé récemment avec Chipre, Anicet récita le sixain 31
auquel il n'attachait pas grande importance malgré cette insistance à
l'infliger à tout venant. Il mit à le dire un lyrisme involontaire;
entendez qu'on eût pu croire à son émotion qu'Anicet le créait à
l'instant même. En énonçant le titre, il balbutia, pâlit, puis rougit.
Quand la teinte écarlate fut uniforme, elle ne quitta plus le visage du
récitant jusqu'au delà du sixième vers. Après le titre, l'auteur hésita
un long moment comme s'il ne retrouvait plus le premier mot, partit
trop vite, s'embrouilla, prononça le second vers tout d'une haleine et
sans y mettre le ton, dit le troisième d'un air niais, s'embarrassa
dans le col de chinchilla, marqua un blanc beaucoup trop long avant le
dernier distique qu'il débita comme un enfant sa leçon, en scandant les
pieds sans poser sa voix sur la dernière syllabe qui demeura comme un
doigt levé, de telle aorte qu'on attendit vainement un septième vers et
qu'Anicet eut l'air, l'étourdi, d'avoir oublié la fin.
Un temps un peu prolongé s'écoula donc entre le dernier son émis et le
moment exact où s'établit la certitude que c'était bien là le dernier.
Un second, sensiblement aussi pénible, sépara cet instant-là de celui
où la princesse effaça l'expression d'attention et de compréhension
polies qu'elle, avait soigneusement gardée depuis le premier hm!
On vit alors nettement qu elle cessait d'écouter, puis commençait à
penser, pensait, et, à un froncement de sourcil, qu'elle cherchait les
mots un à un pour traduire ses réflexions, qu'elle trouvait, qu'elle
allait parler, qu elle parlait: «Lapidaire, cher ami, disait-elle,
lapidaire. Un véritable pendentif. Une émeraude. Mais laissez-moi
inventer des défauts à cette perfection, une veine défectueuse, un rien
si facile à masquer.»
Malgré l'agacement qui le gagnait, Anicet acquiesça, pria même de ne
pas se gêner.