assez familière à Mirabelle. On ne saurait la voir longtemps. Elle
échappe soudain au moment le moins attendu aux regards de ceux qui
voudraient détailler sa beauté, mais qui, par un charme inexplicable,
en furent arrêtés tout le temps de sa présence. Elle garde ainsi ce
prestige des formes entr'aperçues. On ne sait jamais, alors quelle
vient de disparaître, quand elle daignera se laisser approcher à
nouveau. Son apparition semble le plus souvent la récompense de
certains actes, de certaines paroles. On croirait que Mire suit
ses adorateurs, les épie, les écoute et que, lorsqu'ils parlent ou
agissent à son gré, cette beauté se montre à eux pour reconnaître leurs
mérites. Nous n'avons pas été sans nous apercevoir du pouvoir évocateur
qu'exercent sur elle des mots, des phrases, des attitudes. Chacun
de nous possède deux ou trois procédés susceptibles d'attirer Mire,
mais nous les manions sans sûreté, par routine un peu, rarement avec
efficacité. Un de nos anciens compagnons doué du don d'émouvoir ses
auditeurs chaque fois qu'il parlait de ponts suspendus, avait remarqué
qu'elle accourait sitôt qu'il effleurait ce sujet. Épris comme nous
le sommes tous, il abusa tellement de cette méthode que Mire se lassa
de l'entendre et ne se montra plus qu'en son absence. Il en mourut
de rage, c'est-à-dire qu'il se fit commis-voyageur et quitta notre
compagnie. Car le seul prix à notre fidélité, à notre attachement, à
nos travaux est de contempler Mirabelle aussi souvent qu'il lui plaît.
Peut-être un jour quelqu'un de nous gagnera-t-il assez son estime
pour qu'elle se donne à lui, mais encore, que nous l'espérions chacun
pour nous-même, cette éventualité paraît si lointaine qu'il n'existe
entre nous que de l'émulation sans jalousie. Si par aventure elle
distinguait deux ou plusieurs d'entre nous, ils vivraient en paix,
car elle est faite si généreusement qu'elle peut dispenser de l'amour
à beaucoup sans frustrer personne. On ne lui a connu que deux amants
heureux lesquels sont morts assez rapidement pour donner à réfléchir.
Le dernier avait gagné ses bonnes grâces en transfigurant pour elle les
horreurs de la guerre, aussi trépassa-t-il le jour même que la guerre
se termina. Dans l'espoir de lui succéder, nous nous efforçons tous
de découvrir ce qui peut embellir la vie, rien dans cette recherche
ne saurait nous arrêter. Nous avons mis de côté tous les préjugés,
mais, cartésiens bien entendus qui ne pouvons vivre sans règle de
conduite, nous avons pris notre esthétique pour morale, ce qui est
d'une commodité très grande et d'une ingéniosité que vous apprécierez
sans doute. Grâce à ce subterfuge nous sommes devenus une compagnie
policée qui collabore toute entière à l'avènement des aspects nouveaux
du monde. Parmi nous vous ne compterez plus que des artistes, deux
poètes, un peintre, un criminel, un acteur, un dandy, un physicien;
bref, nous sommes précisément ce que l'Académie Française n'eût jamais
dû cesser d'être. Mais aussi ne choisissons-nous pas nous-mêmes
parmi ceux qui veulent entrer dans notre cercle. La beauté que nous
servons assume cette tâche, et le cérémonial de réception, variable et
fantaisiste, suit néanmoins toujours le schéma de la scène à laquelle
vous participez ce soir. Car je ne pourrai vous cacher plus longtemps
que Mire aux yeux d'argent vous a désigné pour être l'un des nôtres,
et m'a chargé de vous en faire proposition.» Le masque se tut, et
l'on comprit bien qu'il était content d'avoir ménagé son effet de si
longue main. Anicet qui de toute cette aventure n'avait retenu que la
fugitive Mirabelle et auquel on offrait les moyens de la revoir fut
transporté de gratitude. Il s'était dit mentalement amoureux d'elle
quand cette beauté l'avait réprimandé, il ne lui vint pas à l'esprit de
contrôler cette affirmation. Ainsi quand une fois on s'est laissé aller
sans réfléchir à certaines pensées, celles-ci revêtent l'apparence
de vérités établies, lesquelles il faut combattre plus longtemps
pour les chasser que les certitudes patentes, toujours à la merci de
l'imagination. Le jeune homme ne laissa pas le temps à l'auteur de
faire preuve de pénétration psychologique et tendit les mains vers les
hommes masqués, d'une façon un peu dramatique à mon goût.
«J'accepte avec enthousiasme, s écria-t-il, car au moment que Madame
Mire m'a fait monter chez elle, je cherchais justement un but à ma vie.
Je ne m'étonnerai pas de l'avoir trouvé si vite, cette rapidité me
prouve surabondamment que ma destinée me range à vos côtés. Que faut-il
faire? Je suis prêt à donner n'importe quel gage, la prunelle même de
mes yeux, de J ardeur que j'apporte à concourir avec vous dans les
épreuves les plus périlleuses. Je renonce ici pompeusement à tout ce
qui n'est pas Mirabelle, et cependant j'avais devant moi pour peu que
je voulusse bien succéder à mon père un bel avenir d'agent de change.
Rien ne me semble plus beau que le sort que j'adopte à cette heure:
ainsi, tard dans la nuit, après le théâtre, quand je me promenais par
les rues avec mes amis, les projets que nous faisions dans l'ivresse de
l'ombre et des paroles nous paraissaient si grands et si généreux que
nous nous égalions sans peine aux plus hauts génies de l'humanité. Dans
le transport de cet instant, je me comparerai volontiers sans craindre
les moqueries à Buffalo Bill abandonnant l'empire des prairies pour
accepter l'engagement de Barnum and Bailey. Enfin, puisque j'appartiens
à votre compagnie, il ne me reste plus qu'à vous demander le nom que
vous lui avez donné selon l'usage.
--Notre association est anonyme, dit quelqu'un, et sa force réside en
son anonymat. Le monde sent obscurément qu'elle existe mais n'ayant pas
de vocable pour la cataloguer n'a aucune prise sur elle et n est jamais
rassuré à son sujet. L'histoire des récentes écoles littéraires nous a
appris à nous défier des étiquettes. Les classiques n'avaient pas de
nom et nous sommes les classiques de demain.»
Les instants qui suivirent furent consacrés à la présentation d'Anicet
par lui-même à ses nouveaux collègues. Il leur raconta ce que nous
savions déjà de lui, puis à la prière universelle il récita en y
mettant le ton le poème suivant, pour donner une idée de sa veine:
/$
J'endosse un habit de gala
Beaux sentiments que de chevalerie
Je pose pour la galerie
Dans la gloire d'un col de chinchilla
Que par pure galanterie
Je compare aux bras de Marie.
$/
Mais il vit bien que cela n'était pas fait pour plaire à ses
compagnons. Aussi lui annonça-t-on avec quelque brusquerie l'intention
de la bande de tenter sur l'heure une expédition dont le but importait
peu, mais qui devait servir d'épreuve à son jeune courage et lui
fournir l'occasion de montrer le cas qu'il faisait des préjugés du
commun.
--Ne vous étonnez de rien, lui dit le quatrième masque, et agissez
suivant que le souci de la beauté vous l'ordonnera; ainsi par vos
actions nous pourrons juger de votre esthétique mieux que nous ne
faisons par le médiocre sixain que vous nous avez débité.
--Je vous suis, Messieurs, répondit Anicet, et vais m'efforcer de ne
rien faire qui ne plaise à Mire. Dans cet instant que derrière vous je
quitte cette pièce, que je cache mes traits sous le loup de velours
noir dont vous m'avez pourvu, je me retourne sur le seuil et je regarde
la chambre pour y voir, comme i! se doit, dans un éclair, toute ma
vie passée. Elle surgit de l'ombre périphérique et se ramasse dans la
clarté nue de la lampe sur la table. Adieu, belle vie du monde, je pars
et te sacrifie à l'idéal plus pur de l'art et de l'amour, adieu, flamme
joyeuse, adieu, feu de mes jours.»
Comme il disait ces mots, le vent du dehors qui s'engouffrait dans son
manteau l'emporta comme une feuille et pénétra dans la pièce où ne
vivait plus que la lampe, qu'il souffla. Anicet ne vit plus rien, que
la nuit.
CHAPITRE QUATRIÈME
ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRE
Depuis six mois qu'il ne vivait plus que pour elle, Anicet n'avait
fait qu'entrevoir Mirabelle de temps en temps au prix des plus
périlleux exploits. Quelques minutes d'entretien l'avaient payé de
la formidable machination du vol des Musées: dans la même journée
disparurent de tous les Musées de Paris, grâce à la complicité des
gardiens, tous les Greuze, les Boucher, les Meissonnier, les Millet,
les Harpignies, les Pissarro, les Carolus Durand, les Antonin Mercier,
les Bartholomé, les Dalou. Les conservateurs sur les dents lancèrent
en vain la police à la recherche des œuvres disparues. Les plus fins
policiers échouèrent, et l'affaire allait être classée lorsqu'un
soir, en sortant du théâtre, Paris vit avec stupéfaction un immense
brasier au sommet de l'Arc de Triomphe. Le produit des vols brûlait
et brûla si bien que rien n'en resta, que les statues retrouvées en
miettes. La presse ne parla plus d'autre chose pendant quinze jours.
Il n'y en eut pas un que quelque journal n'étalât sur sa manchette le
titre: LES VANDALES. Les conjectures saugrenues furent toutes faites.
On accusa les franc-maçons, les jésuites et les bandits en auto. Les
apologies surgirent, comme l'herbe entre les pavés, des peintres et
des sculpteurs dont l'œuvre était détruite. On ressortit à toutes les
devantures pour que les âmes sensibles et les natures artistes se
lamentassent à ce spectacle sur la perte éprouvée par la France et par
l'Art toutes les reproductions qu'on put trouver, et l'on en trouva à
revendre, de la Cruche cassée, des Glaneuses et du Gloria Victis. On
cita avec attendrissement un millionnaire américain qui sacrifia une
fortune pour faire reconstituer avec exactitude, d'après des cartes
postales en couleurs, le Rêve de Détaillé. La France entière et le
monde avec elle pleurèrent à qui mieux mieux ce massacre de la Beauté.
«On sait, annonça un soir le _Temps_, la légitime indignation, la
réprobation universelle et le cri d'horreur unanime que provoqua le
mois dernier l'hécatombe inexpliquée encore des chefs-d'œuvre de l'art
plastique français. Nos lecteurs seront, nous n'en doutons pas, heureux
d'apprendre que le sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant l'incurie et
l'incapacité de la police, n'a pas hésité au prix de gros sacrifices à
attirer sur le continent le célèbre détective américain _Nick Carter_
qui consent à s'occuper de cette mystérieuse et troublante affaire et
qu'on attendrait prochainement au Havre. Nous formons tous les vœux
pour que ce remarquable limier découvre les criminels, parvienne à
les dépister, à livrer à la justice ces noirs scélérats qui n'ont pas
craint de s'attaquer aux plus belles et aux plus nobles visions que
l'homme ait eues de la nature.» Quand Anicet eut suffisamment goûté le
style de cette information, il replia son journal et brisa le cachet de
la lettre qu'il venait de recevoir. Il lut:
«Mon fils bien-aimé,
«Depuis ton départ, la maison est si morte, la vie est si morne
que je ne sais ce qui me retient dans l'une et dans l'autre si ce
n'est l'espoir de ton retour. Hélas, ton père m'apprend cette fatale
résolution que tu prétends avoir prise, de ne plus jamais revenir. Mon
enfant, mon enfant, je ne peux pas y croire. Tu avais les yeux d'un
petit qui aime sa mère, et je ne saurais m'habituer à me passer de ces
yeux-là. On dit que tu te montres en public avec de vilaines gens, que
tu te conduis mal, mais je n'écoute pas ces propos. Tu n'agis jamais,
je te connais bien, que pour obéir à une conviction profonde. Ton père,
furieux, me charge de te dire que si tu ne rentres pas d'ici huit
jours. il te coupera les vivres et te défendra de te présenter jamais
devant lui. Cela me fend lame d'écrire de pareilles duretés, mais il
ne veut pas s'en dédire. Mon Agnelet, je t'en conjure, ne le tente
pas, cède et reviens-nous. Pense que je n'aime que toi, que je touche
à l'âge irréparable où rien n'existe que le passé. J'ai vingt ans à
vivre encore peut-être si tu me restes, mais si tu me fais défaut,
tout s'écroule. Songe à notre vie en commun, à ton enfance, à tout ce
que tu me dois, à cet amour de ce qui est beau que je t'ai communiqué.
Rappelle-toi ces jours de soleil, quand tu me faisais mettre devant
la croisée pour que la lumière joue à travers mes cheveux blonds.
Rappelle-toi les grands tournesols que tu cueillais pour fleurir ma
chambre. Rappelle-toi les dimanches passés à lire ensemble... et cætera
et cætera... les soirées... Ffffft... Mon chéri, se peut-il que tant de
douceur calme soit finie? Ne me laisse pas mourir seule, Anicet, ne me
laisse pas sans amour. La vieillesse est une perspective si terrible
pour ceux qui n'ont pas d'enfant... Heu... Heu... On est une jeune
femme, puis un matin on a l'idée qu'on devrait se teindre. Oh ça passe,
ça passe. Nulle tristesse n'atteint celle-là... Tutt... Tutt... Ne
m'abandonne pas à cette nuit. Mon petit, si, comme on le raconte, c'est
pour une femme que tu veux nous quitter, épouse-là quelle qu'elle soit:
j'obtiendrai ton pardon; ou vis avec elle, je fermerai les yeux, je
serai même ta complice; j'accepte tout, mais reviens-moi. Ne désole pas
à jamais ta pauvre maman toute grise.
«Hélène.»
--Le temps est clair aujourd'hui, dit le Marchesino quand il vit
qu'Anicet avait achevé sa lecture, et ce petit froid de janvier est
d'une lucidité à faire peur.»
Sans répondre Anicet tournait la lettre entre ses doigts avec des
précautions infinies; il la roulait délicatement, avec un air appliqué.
Quand il eut achevé d'en faire un cornet. qu'il l'eut parfait, qu'il
l'eut perlé, il sortit de sa poche un briquet à essence. Puis il alluma
le papier par le bord; la flamme se propagea en cercle, vacilla, comme
un mouchoir pour l'adieu, brilla trop vivement, puis mourut près du
sommet, en se restreignant peu à peu à un cercle bleuâtre qui alla
diminuant, qui pâlit, se détacha de la feuille un instant, flotta comme
un nimbe miraculeux, puis disparut avec plus de précipitation qu'on
n'en attendait. Il ne resta plus entre les doigts d'Anicet que quelques
cendres qu'il secoua, qui s'envolèrent, dansèrent dans le soleil et se
dispersèrent.
Alors le Marchesino vit des larmes sur le visage d'Anicet:
«Vous pleurez, dit-il?
--N'avez-vous jamais versé des pleurs au moment de la volupté? Elle
atteint parfois des régions si intimes qu'elle exige ce tribut des
yeux. Et certes j'avais ressenti une joie profonde à ce feu de la
Saint-Jean l'autre jour sur l'Arc de Triomphe. Mais je brûlais alors
des objets d'exécration, tandis que je viens de regarder consumer ce
qui fut jadis tout mon amour. Doux renoncement de ce qui ne me tient
plus au cœur, mais au souvenir, comment ne pas pleurer en me reniant
moi-même? Je trahis l'enfant que je fus, avec décision, et je ne crains
pas de m'avouer la mort des affections anciennes. Les fers tombent: je
cesse d'être esclave de mon passé.»
À ce moment on s'aperçut que les interlocuteurs se trouvaient dans un
Biard près de Saint-Philippe-du-Roule. La laveuse de vaisselle regarda
le jeune Anicet avec des yeux si ronds qu'on ne put ignorer plus
longtemps qu elle était sa maîtresse et qu'il l'appelait _Traînée._
Le masque voleur de mandarine qui, pour l'instant, portait au lieu de
loup le visage de la naïveté, un chapeau melon, une canne d'osier et
un nœud-papillon tout fait, se penchait par-dessus le zinc éclatant
pour embrasser Traînée que son travail portait alternativement de
chaque côté de la pile d'assiettes qui la séparait avec précision du
poursuivant malheureux. Le patron du café (_Boulard_ aîné), colosse
obèse en bras de chemise, surgit entre les réservoirs nickelés, fit
glisser la peau de son front chauve de bas en haut sur son crâne de
telle sorte que ses yeux sortirent de ses orbites et que ses moustaches
noires remontèrent vers ses yeux; il roula ses pupilles de droite à
gauche, puis de gauche à droite et mugit d'une voix rauque: «Un malt
Kneipp, Monsieur _Pol?_»
Monsieur Pol recula d'effroi jusqu'aux portes vitrées, ballantes,
chargées de lettres blanches, qui cédèrent sous ce supplément de poids
et laissèrent sortir le galant effaré.
«On sacrifie plus aisément, reprit Anicet, l'avenir incertain que le
souvenir assuré. L'homme redoute le risque. Et moi, je joue contre une
possibilité vague tout ce que je possède encore aujourd'hui. Voici
mon dernier billet de mille francs, ma famille ne m'en donnera point
d'autres et je ne sais aucun métier. À travers le jour, je regarde
encore une fois les figures du filigrane dans le médaillon blanc.
L'art. 130 du Code Pénal punit des travaux forcés ceux qui auront
contrefait ou falsifié les billets de banque autorisés par la loi,
ainsi que ceux qui auront fait usage de ces billets contrefaits ou
falsifiés.»
Sa main droite tenait le précieux papier en l'air, sa main gauche
s'efforçait malhabilement d'allumer le briquet. Un consommateur auquel
on n'avait tout d'abord pas pris garde, rasé, coiffé d'une casquette à
carreaux noirs et blancs et doué d'un accent américain indubitable, se
précipita pour arrêter le geste incendiaire: «Un instant, gentleman,
si vous ne voulez plus de cette banknote, je la prends.» Il fit mine
de la saisir. Mais au même moment, Pol qui venait de rentrer dans le
café vit aux regards que Traînée fixait sur le papier magique que cette
belle personne, ses robustes biceps, le pouf volumineux de ses cheveux
blonds, ses joues rouges, le bouffant de tulle qui lui engonçait le
menton, appartiendraient à celui qui lui donnerait les mille francs
en litige. Il lança violemment les battants des portes de façon à
provoquer un courant d'air brutal lequel arracha le billet des doigts
d'Anicet, l'entraîna hors de portée de l'Américain, l'enleva au-dessus
de la tête de Pol et l'emporta dans la rue en tourbillonnant. Pol
s'élança derrière lui, l'Américain derrière Pol, Traînée éperdue à
leur suite, retroussant ses jupes, puis levant les bras au ciel, puis
portant avec effroi ses mains à ses joues, enfin le tenancier du café
pour rattraper Traînée. À travers les vitres on vit tournoyer la bande
comme un essaim de mouches. On la vit osciller, courir, revenir puis
s'éloigner si bien que la perspective permit de croire quelle montait
en zig-zag sur la façade des maisons.
«Sans doute, ma mère imagine-t-elle d'après les rapports qu'on lui en
a fait que je veux épouser cette fille-là, dit Anicet en montrant au;
loin Traînée que son patron attrapait par un pied, mais je sacrifierai
aussi l'amour charnel au but que je veux atteindre. Je lègue ma
maîtresse à Pol sans le moindre regret. Je vous laisse, cher Marquis,
le soin de régler les consommations.»
Sur ces mots Anicet sortit du Café et s'éloigna. Quand il fut hors de
vue, il sortit d'une poche un autre billet de mille francs et le mit
soigneusement dans son portefeuille. Mais il ne vit pas l'Américain,
qui le suivait à distance sous un déguisement hâtif.
«La pauvreté, pensait Anicet, s'appelle aussi la misère. _A priori_
je ne sais pas si je pourrai la supporter. Car pour moi qu'est-ce
qu'un homme pauvre hors un mendiant ou un camelot? Sans doute est-ce
aussi, comme mon ami le peintre M. l'homme marié qui vit dans un petit
appartement de trois pièces au sixième d'une maison de sept étages,
dont les chambres sont meublées de sièges de jardin et tapissées de
papier modern-style. On compte trois portes sur le palier, et il n'y
a l'électricité que jusqu'au cinquième. Mais ce manque de confort
lui coûte encore six heures de présence quotidienne dans un bureau,
et trois visites au jour de l'an. Autant se faire agent de change et
gagner des cent mille francs. Les travaux dont je me sens capable
entraînent une pauvreté plus absolue: l'Homme Pauvre seul peut me
renseigner sur elle.» Il appelait ainsi le septième masque, nommé
Chipre, qui demeurait dans une chambre si vide qu'il fallait compter
le lit pour y trouver trois sièges. Une chaise, une planche fixée
au mur en guise de table et surchargée de pots de colle, de papiers
et de bouteilles d'encres de couleur, une seconde planche en guise
de bibliothèque où dormait le Tome XIV de Fantômas, le Tome III des
Confessions de Saint-Augustin, et l'Almanach Vermot, un petit homme
sans âge et sans faux-col, une fenêtre sans rideaux par laquelle on
apercevait les enfants des ouvriers des trois corps de bâtiment, un
tabouret boiteux sur lequel se maintenait Anicet, un éventail «Petit
vent du Nord» sur la table, formaient tout le décor. «On se fait à
cette vie-là comme à celle des cours, dit Chipre, quand il n'y a pas
moyen de l'éviter. Vous ne pouvez pas très bien comprendre le sel de
cette plaisanterie parce que vous avez toujours eu une famille. «Jean,
disait ma mère, donne un sou au pauvre.» À votre âge je ne savais rien
d autre de la misère. Mais quand j'eus quitté les miens, je connus de
dures journées. La première fois que je sentis mon malheur, j'étais
dans la rue avec une femme... oui. Jeunesse. Elle admira les violettes
d'une marchande de quatre-saisons. Quand je voulus payer le bouquet,
je n'avais qu'un sou dans la poche. Ce n'est que plus tard que cela
commença avec la faim. Un jour, avec un ami, nous avons pleuré en
lisant _la Chute d'un Ange._ C'est que le matin même en regardant par
la fenêtre de notre mansarde le trottoir du boulevard Bonne-Nouvelle,
nous nous étions demandé si nous ne nous jetterions pas sur lui. Mais
quelle liberté: échapper à toute classification, n'être ni le fruitier
du coin, ni le sous-chef de bureau de la Direction du Service des
Chemins Vicinaux. Dialogue entre les conjoints qui passent: «Poulot,
que fait donc ce Monsieur?
--Mais rien, ma biche, c'est un poète.» À quoi ne s'habituerait-on pas
à la longue? Ne pas avoir d'argent empêche de fréquenter ceux qui en
possèdent. Aussi les gens riches ne voient-ils que leurs semblables, et
il n'y a pas de quoi les envier. Ceux qui viennent me voir, comme vous,
ne viennent que pour moi-même et me suffisent. Je n'ai pas besoin de
tous les luxes des hommes, j'ai assez d'imagination pour y suppléer et
je ne peux pas sentir les œuvres d'art, ni les livres. Aussi mes amis
ne m'envoient-ils plus les leurs, parce qu'ils savent que je les porte
aussitôt chez le bouquiniste. Cela ne me gêne nullement. Voyez-vous
bien, jeune homme, le grand bienfait de la pauvreté, c'est de donner le
droit de rester seul.» L'ombre descendait, le froid aussi.
«On n'a pas besoin de se voir pour parler, reprit Chipre, cela
permet de mentir à son aise. Comme cela serait gênant une lampe qui
ferait voir la pensée! Ces journées d'hiver si courtes engagent à la
somnolence. Dans cet état j'entends les bruits extérieurs et les voix
des prophètes. Je reste les yeux clos, comme sur une mer, et j'écoute
la maison toute entière, les cris de la concierge, les racontars de
la dame du second qui fait des ménages chez des gens qui ne sont pas
mariés, figurez-vous, les jeux des enfants, l'écho de la politique.
Tout se décale avec facilité sans que j'y prenne garde, et pour peu que
je remue légèrement et que les idées remontent vers le haut, tout d'un
coup suspendues au-dessus du sol, un poème de plus peuple la terre.
Attendez, je vais allumer, si, si, vous n'êtes pas accoutumé à la nuit.»
Dès que la lampe à pétrole brilla sous son abat-jour de carton dessiné
sans compas, il fit plus noir dans la pièce; Anicet ne distingua même
plus Jean Chipre qui disait: «Pauvreté, pureté. La richesse dans l'art
s'appelle mauvais goût. Un poème n'est pas une devanture de bijouterie,
les créateurs sont ceux qui forment la beauté de matériaux sans valeur.
J'admirerais sans réserve les sculpteurs qui nous donneraient les
statues de carton. _Bleu_, le génie de cette époque, se sert pour ses
tableaux de papiers peints, de journaux, de sable, d'étiquettes. La
richesse me paraît encore détestable de ces gens qui pour dire une
chose trouvent toujours trois mots. Soyons plus pauvres.»
Machinalement il feuilletait le cahier qu'Anicet portait pour se donner
une contenance, et qui renfermait les poèmes du jeune homme. Comme il
les parcourait des yeux tout en parlant, il prit à témoin le sixain
qu'Anicet avait récité le soir de sa première entrevue avec Mire:
«Tel est ce sixain, dit-il, charmant, mais qui le serait davantage
habillé en quatrain. Comparez, je le transpose à mon idée,
grossièrement, votre version mieux faite et la mienne plus gauche.
/$
J'endosse un habit de gala Beaux sentiments; mon habit de gala.
Beaux sentiments que de chevalerie Tout pour la galerie.
Je pose pour la galerie La gloire: col de chinchilla.
Dans la gloire d'un col de chinchilla Plus galamment: bras de Marie.
Que par pure galanterie
Je compare aux bras de Marie
$/
Vous voyez quelles redondances cela supprime. Après tout, c'est vous
qui avez raison, je bafouille et votre poème est délicieux:
Dans la gloire d'un col, de chinchilla.
C'est bien dit, c'est élégant, c'est distingué. Il n'y a que vous
pour la distinction: la fine fleur de la poésie moderne. Cela vous
plaît-il: la fine fleur de la poésie moderne; l'œillet du poète et le
désespoir du peintre. Croyez-moi cependant et faites vœu de pauvreté.
Il faut savoir se garder de tous les développements faciles, se borner
à exprimer une image sans la poursuivre. L'abondance nuit. Surtout
évitez la description, fastidieuse et trop aisée, richesse de mauvais
aloi. Il y a bien longtemps que nous savons tous les arbres verts.
Tuez la description. Le souci de briller ne doit pas vous conduire. Il
faut que vous soyez animé d'un véritable esprit de sacrifice, que vous
risquiez de n'être pas entendu plutôt que d'exploiter une image ou une
situation. Ayez en toute chose l'esprit de pauvreté. Le christianisme
a compris admirablement l'importance de cet esprit en l'exigeant des
prêtres, qui ne restent chastes que grâce à lui. Heureux les pauvres en
esprit.»