tout au moins naïf. Pour vous montrer ceux que j'aime recevoir de
mes amis, et vous marquer par là l'étendue de l'erreur que vous avez
commise, je veux que vous demeuriez ici, le temps au moins que ces
Messieurs me présenteront les leurs.»
Les charmes de la dame, la bonne grâce de cet ordre et la curiosité le
convainquirent aisément qu'il ne pouvait se soustraire à une volonté si
nettement exprimée. Il se compara d'instinct à Michel Strogoff quand
l'Émir de Tatarie, au moment qu'il lui va faire brûler les yeux, offre
à cet intéressant personnage un ballet réglé par Madame Stichel, et
se prépara du mieux qu'il put à jouir de la cérémonie promise. Faites
entrer les filles du lac Baïkal, dit l'Émir, c'est-à-dire que la belle
inconnue se tourna vers les masques et leur demanda sur le ton de la
coquetterie mondaine s'ils ne lui avaient point apporté quelque bouquet
de violettes ou ces petits pots de réséda qui ont le parfum modeste de
l'amitié.
L'un des sept hommes s'avança le premier, s'inclina, tendit à la dame
une boule de verre argenté comme on en voit dans les jardins, et dit:
«Chère Mirabelle, voici le globe dans lequel les astronomes contemplent
l'univers, aussi voient-ils tout rond, circulaire, sphérique, ce qui
est bien commode pour établir des systèmes ou effectuer des calculs.
Quand vous y regarderez le monde, vous l'apercevrez simplifié, facile
à embrasser, joliment théorique et rehaussé de quelques reflets
d'agrément. Votre image y paraîtra le centre de toutes choses, non sans
subir les déformations dues à l'esthétique particulière des miroirs
sphériques. Ainsi vous aurez toujours à votre portée pour les jours de
tristesse une façon de considérer la vie, aisée et consolante qui vous
permettra de tout ramener à vous-même et d'introduire sans difficulté
l'ordre et la raison dans vos conceptions des phénomènes. Quand vous
serez fatiguée d'y chercher des idées générales, cette boule vous
pourra servir encore à jouer sans arrière-pensée avec les rayons du
soleil. Je l'ai cueillie dans un parc des environs de Paris».
Mirabelle la prit et se mit à la lancer comme une balle vers le
plafond. Elle prenait un plaisir évident à ce jeu, rendu délicieux
par la peur que le fragile objet ne vînt se briser à terre et la
représentation que les assistants se faisaient du fracas produit par
un tel accident. Anicet regardait la lumière croître et décroître dans
le globe au fur et à mesure qu'il montait ou descendait. Il y devinait
son propre visage, au pôle inférieur, comme le nœud d'où partent tous
les fils d'une toile d'araignée. Tout le reste de la scène avec ses
sept hommes, la table, la lampe et Mirabelle, s'y réfléchissait tant
bien que mal suivant la hauteur à laquelle le projectile se trouvait.
L'importance de certaines parties du paysage s'y exagérait, tandis
que d'autres se resserraient à l'envie. Anicet comparaît cette vision
du monde à la sienne, sans pouvoir préférer l'une à l'autre: «Nous
croyons, pensait-il, que ce que nous voyons existe tel que notre œil
nous l'affirme, mais si la boule était notre œil nous la croirions
aussi dur. Elle ne juge d'ailleurs la nature différemment de nous que
parce qu elle place au point de rencontre de deux de ses rayons le
point infini de la perspective que nous plaçons au point de rencontre
hypothétique de deux parallèles.» Tout à coup, à voir jouer Mirabelle,
il se sentit profondément humilié de l'inutilité de ses remarques, dont
il eût été fier autrefois, et que cette beauté sereine semblait bien
éloignée de faire, occupée quelle était de la seule joie de rattraper
sa balle et de la renvoyer comme un petit satellite de sa propre
révolution.
Le deuxième masque à son tour parut dans le cercle lumineux; Anicet
nota seulement qu'il avait la lèvre hautaine. Il posa sur la table un
polygone de taffetas changeant rose et gris. Suivant qu'on la regardait
d'aplomb ou à frise-lumière, l'étoffe prenait l'une de ses couleurs, et
l'on se sentait triste ou gai. «J'ai volé ceci dans un grand magasin
de Nouveautés, dit le donateur, à titre d'échantillon. Les coupons,
jolis monstres enchaînés, me suppliaient avec tant de douceur de leur
rendre la liberté, que je n'ai pas osé leur résister. Un pan qui
traînait m'a tenté d'y découper l'image de la beauté pure, et j'ai
saisi les ciseaux du chef de rayon, Lucifer barbu. Admirable sacrifice
des rognures perdues! Je tremblais au massacre de cette chair, qui va
de la volupté à la mélancolie, que les commis me demandassent compte
de la pièce endommagée à plaisir. Le moment le plus pathétique fut
celui que l'acier se trompa et fit une entaille cruelle au visage de
la beauté. Le crissement des fils sous la morsure m'enivrait jusqu'à
l'alarme et quand je vis la fin prochaine de ce délicieux carnage,
j'en prolongeai la durée et restai un instant immobile, avec, entre
les doigts, ce lambeau surhumain qui ne tenait plus qu'à peine à la
pièce, qui semblait vivre à la façon des statues ébauchées et qui me
paraissait la merveille du jour. Le voici, détaché, mort et sans charme
pour moi, qui ne doit la gaucherie de ses contours qu'à l'émotion
que j'éprouvai à les tailler et que je n'arrive plus à comprendre.»
Tous les regards convergèrent vers le polygonel que le second masque
avait posé sur la table, et le double enchantement du gris et du rose
les posséda, les fit osciller pour contempler l'étoffe de face et de
biais; les assistants connurent à les parcourir des yeux le trouble
du tailleur improvisé de ces bords hésitants, ils s'exaltèrent tout à
coup à concevoir clairement cette forme comme celle de la beauté, puis,
comme ils étaient un peu penchés et sous l'impression du gris, ils se
laissèrent aller à l'abattement qui suit la jouissance. Alors Mirabelle
qui fit décrire à ses bras ronds une ellipse trop parfaite posa sur le
taffetas inconstant le présent du premier donateur; sur ce tapis, la
boule apparut sans éclat, timide et naïve, et ne refléta plus que le
duel égal des deux teintes du sol.
Le troisième masque obéit au désir de Mirabelle quand on eut
l'intuition qu'elle l'allait formuler, et s'avança. Tout dans sa
démarche était mécanique, il y paraissait plusieurs volontés qui
mouvaient séparément les parties de son corps de façon à les faire
valoir chacune, et l'on devinait qu'il ne s'en trouvait point que
n'animât le souci de plaire à la belle hôtesse. Le sens aigu du
ridicule et l'impossibilité d'y échapper rendaient en lui le moindre
mouvement dramatique, et si, au premier coup d'œil, Anicet avait
éprouvé l'envie de se moquer de cette marionnette, il dut très vite
s'avouer qu'un émoi singulier l'étreignait à la vue de ce personnage
toujours angoissé, qui se battait à tel point contre le monde matériel
qu'il lui fallait inventer jusqu'au plus petit geste alors même qu'il
le répétait. Le loup laissait apercevoir sur la lèvre une courte
moustache en brosse, brune et drue. Le fantoche tendit à Mirabelle une
mandarine enveloppée dans son papier transparent à inscriptions rouges,
mais, emporté par le sentiment et si désireux de la satisfaire qu'il
lui donnait le fruit le plus délicieux de sa connaissance à mordre
directement, il porta d'un geste spontané son présent au niveau de la
bouche de la belle qui le saisit avec les dents par la queue tortillée
du papier de soie et s'amusa à le balancer ainsi de droite et de gauche
comme une fleur un peu lourde et qu'on laissera sans doute choir.
Cette perspective parut inquiéter violemment le masque; il suivit avec
sollicitude les oscillations de son cadeau puis en expliqua la valeur
en ces termes: «Je ne sais plus le nom du théâtre où j'étais quand
vint à passer la marchande: Bonbons, berlingots, fruits glacés, drops,
pastilles de menthe. Les acteurs se taisaient pour qu'on l'entendît
mieux. Elle me présenta son panier, et je sentis peser sur moi tous les
regards. Je n'avais pas d'argent, mais je craignis l'impolitesse et
pris cette mandarine. La dame me sourit, je crus bon de lui sourire,
puis elle fit mine d'attendre et je compris bien qu'il fallait sortir
mon porte-monnaie, vide, je le savais, pour sauver l'apparence. Le
rouge aux joues, la gêne, la peur et les regards braqués sur moi me
firent prendre une décision subite: je bousculai la marchande dont le
panier sauta du balcon dans l'orchestre, et je me mis à courir les
reins cambrés, les coudes au corps, enjambant les banquettes pour
gagner la sortie. Tous les spectateurs hurlaient désagréablement, je
me retournai le doigt sur la bouche pour leur signifier de parler
moins fort, et je vis qu'on me poursuivait. Alors je me jetai avec
hâte vers la porte, quand surgit devant moi un nègre colossal et
hideux qui me barra la route. J'ôtai mon melon pour laisser se dresser
mes cheveux sur ma tête et je ne le reposai qu après mûre réflexion.
Je fis rapidement demi-tour en me frayant un chemin à travers les
gens assis et j'arrivai ainsi à la balustrade du balcon. Je songeai
à me jeter en bas, mais l'eau me parut trop froide; je montai sur la
balustrade et courus aussi vite que je le pus tout autour de la salle;
le nègre me talonnait de près, mais comme il n'y avait de la place que
pour un sur le rebord, il se servait des genoux des assistants comme
d'une piste et je pus ainsi le distancer. Quand je fus au bout du
théâtre, je repris la même route en sens inverse jusqu'à l'autre bout;
j'arrivai en plusieurs parcours à gagner deux ou trois tours sur mon
poursuivant. Mais tout à coup je tombai sur le parterre. Les clameurs
redoublèrent, et je n'eus que le temps de gagner la porte en marchant
sur la tête des femmes et des enfants et en piétinant les vieillards.
Le dernier obstacle fut l'ouvreuse que je renversai en passant. Soudain
je me trouvai dehors, libre et tenant toujours dans le poing gauche la
précieuse mandarine dont je ne sus plus que faire.» Mirabelle cueillit
le fruit sur ses propres lèvres et le tira de son enveloppe de papier.
Au moment qu'elle sortit de sa pelure, la pomme dorée sembla luire
étrangement. Tous les personnages de la scène respirèrent son parfum
qui les persuada de considérer ce bizarre petit soleil odorant comme
le cœur de celui qui l'offrait. L'on comprit le prix inestimable de ce
don quand Mirabelle l'eut pelé et qu elle en dévora les quartiers en
souriant. Ce sourire fit rentrer dans le rang le troisième masque et
en sortit le quatrième, dont Anicet remarqua seulement le grand air
de distinction et, quand il parla, cet accent un peu grasseyant mais
mesuré qui ne permet pas de reconnaître un Italien de bonne maison d'un
Slave de mauvaise.
«Ce papier, belle _Mire_, dit-il en lui présentant une page couverte
de chiffres, a le pouvoir de bouleverser l'Europe, et serait entre
vos mains la plus dangereuse des armes si vous en connaissiez le mode
d'emploi. Mais jamais vous ne pourrez lire ce cryptogramme, document
diplomatique de la plus haute importance dont je me suis emparé en
pénétrant au deuxième étage du Ministère des Affaires Étrangères, au
moyen d'un bambou élastique haut de plusieurs mètres, au bout duquel
je me cramponnai et auquel le complice qui le tenait sur le trottoir
imprima des mouvements pendulaires. Projeté dans la salle aux secrets,
ce me fut un jeu de me saisir de ce papier, enfermé dans un coffre-fort
dont le chiffre m'avait été révélé par la maîtresse du ministre,
personne dévouée, et de revenir dans la rue par le chemin emprunté à
l'aller. Sitôt dans mon automobile, je troquai mon maillot collant noir
contre un habit de la même teinte et du meilleur faiseur, je serrai le
précieux papier dans mon porte-feuille, je piquai deux gros rubis à mon
plastron, je passai à mon médius gauche un diamant de la plus belle
eau, et j'allumai un londrès au bout d'un fume-cigare en corindon du
plus bel effet. À la lueur de ma lampe électrique, je m'assurai dans le
miroir de l'impecabilité de ma coiffure et de la séduction qui émanait
de toute ma personne, et quand j'eus corrigé d'un geste ce léger rien
qui manquait encore à ma toilette pour en établir la distinction,
je souris à mon image et je prononçai à voix haute: «Et maintenant
Gonzalve, au Palais de l'Élysée!» Gonzalve, c'est mon chauffeur. Ah
qu'il eût été surpris, le Ministre des Affaires Étrangères si quelqu'un
lui avait dit que ce gentleman correct, ce mondain futile, que lui
avait présenté le Vice-président du Conseil et Garde des Sceaux, et qui
l'interrogeait sur les vols diplomatiques, possédait depuis un quart
d'heure dans la poche intérieure de gauche de son habit ce document
capable de mettre le globe à feu et à sang, qu'il croyait en train de
dormir dans son coffre-fort! Mais il ne pensait qu'à briller en contant
des anecdotes sur les détrousseurs de la Valise, et quand cet exercice
fut terminé il ne se soucia plus que du buffet. Je saisis l'occasion de
lui fausser compagnie et me voici.»
Mirabelle prit le papier lentement: on put s'imaginer quelle l'allait
brûler à la lampe, ou froisser, ou jeter à terre, mais elle le plia
soigneusement et l'abrita dans son corsage, puis avec amitié s'adressa
au cinquième masque en ces termes: «_Omme_, mon ami, que m'as-tu donc
apporté?» Omme, dont le plus qu'Anicet pensa fut qu'il n'en pensait
rien du tout, avança lentement et dit d'une voix blanche: «Voici
l'Ohm-étalon que j'ai ravi pour vous dans les caves de l'Institut des
Arts et Métiers, où sont recelées toutes les unités du monde. Comme
nous ne connaissons pas de moindre objet qui ne nous ait été révélé
par la résistance même qu'il nous a opposée et que par suite on peut
dire que la notion de résistance se trouve à la base de l'idée de
connaissance, et que la physique nous permet d'affirmer sans craindre
de nous prononcer à l'aveuglette que la notion de résistance suppose
les notions de longueur, de section et de résistivité, ce qui revient
à avancer que pour évaluer la résistance d'un conducteur il faut en
connaître le coefficient de nature ou résistivité et les dimensions
et que d'autre part quand on connaît les dimensions et la nature d'un
objet on peut assurer sans forfanterie qu'on le connaît lui-même, on
conçoit aisément qu'un conservateur des Poids et Mesures ait été amené
à proclamer que l'Ohm-étalon est à l'origine des idées claires de toute
philosophie. Ainsi cette colonne de mercure dont la longueur et la
section furent calculées de manière qu'une force électromotrice de un
volt y développât un courant d'intensité de un ampère vous apparaîtra
véritablement pour peu que vous y réfléchissiez, Madame, comme le
présent le plus utile, le plus pressant et le plus digne de votre
caractère et du mien.»
Mirabelle contempla ce cinquième hommage le temps qu'il lui parut
décent quelle le contemplât. Puis elle adoucit sa voix pour interroger
le sixième doryphore: «Et toi, mon peintre de paradis, quel jouet as-tu
su découvrir?
--Voici, dit le peintre, le grand signal de la bifurcation de la voie
de chemin de fer de P* à M* et de celle de Pontarlier à N*. J'ai
profité d'un moment d'inattention du garde-voie pour le dérober, de
telle sorte que tandis que je vous remets cette belle fleur rouge
cerclée de blanc, l'express de 24 heures 30 et le rapide de 0 heure 29
entrent précisément en collision, faute de l'avertisseur coutumier.»
Anicet ne put se retenir de comparer ce dernier don successivement à
une tache de sang, à un œil, à un sexe, à un chapeau de conte de fée,
mais il dut convenir que le peintre l'avait excellemment comparé à une
fleur, et il admira l'élégance géométrique de sa tige de fer. Comme le
septième et dernier masque s'était approché à son tour, Anicet ne prit
garde qu'à la pauvreté visible de ce nouvel arrivant.
«Cette photographie, dit ce dernier en mettant dans la main de
Mirabelle un cartouche de petite dimension, représente Isabelle R* à
l'époque des manches à gigot. Au piano elle jouait avec expression le
Beau Danube Bleu. Elle pleurait en lisant Pêcheurs d'Islande. Elle
allait au Bal de l'Hôtel de Ville en grand décolleté, pour y trouver
une âme sœur. Une fois, un Monsieur très bien mis lui avait assuré
dans la rue qu'il la connaissait de longue date. Comme elle ne savait
pas en apprécier la beauté, la grande Roue et la Galerie des Machines
hantaient ses rêves. Elle portait un collier de corail napolitain et
était abonnée au cabinet de lecture de la rue Saint-Placide. Elle avait
donné son portrait à un jeune homme qui l'avait perdu sur un boulevard
dont j'ignore le nom mais dont les arbres en été ont un feuillage
sombre et funèbre, et c'est là que ce poète sans talent avec lequel je
déjeunais tous les jours dans une crémerie où l'on mourrait de faim
pour pas cher, l'avait trouvé sur le bitume, et, l'ayant ramassé,
s'était amouraché de cette fille insignifiante qu'il ne rencontrerait
jamais, au point que cette passion occupait toute sa vie et qu'il a
fallu que je le tue pour lui arracher cette photo sans cadre, jaunie,
passée et sans valeur.»
Anicet se tourmentait vainement l'esprit pour trouver un sens à
cette scène. Il ne pouvait imaginer que cette cérémonie ne cachât
point de symbole, et, ne négligeant aucun détail pour arriver à son
intelligence, il se répétait tout bas le nombre de masques, sept, qui
lui paraissait fatidique mais qui ne lui donna pas la clef du mystère.
«Vous voilà, lui dit Mirabelle, au chevalet de la curiosité. Vous
cherchez bien loin l'explication toute naturelle d'une réunion qui
n'est rien de plus que ce qu'elle montre et qui ne dissimule aucune
arrière-pensée derrière ces simulacres que vous feriez passer pour
ténébreux si l'on vous consultait à leur sujet. Ces Messieurs ont
quelque inclination pour moi, et la manifestent par de petits dons,
susceptibles de me plaire. Mais comme je vois qu'il est encore ici des
points pour vous inquiéter, je vous engage à interroger ces Messieurs
qui vous éclaireront mieux que je ne ferais et vous rassureront tout
à fait. Marchesino, ajouta-t-elle, en se tournant vers le quatrième
masque, parlez, je vous prie, à notre invité de votre association, de
son but, de ses statuts, de son histoire. Ce jeune homme a besoin qu'on
le mette à son aise.
--Madame, dit Anicet quand on l'eut fait asseoir, je ne voudrais pas
que vous me crussiez affecté à l'excès de cette mascarade-ci. Si vous
m'avez vu tout d'abord plus décontenancé que d'usage, votre beauté
seule en saurait être accusée. Mais par ailleurs le loup ne fait pas le
diable, l'on trouve à bon marché sur les quais des boules de jardin,
les coupons se soldent à la fin du mois, une mandarine volée ne se
reconnaîtrait pas d'une autre, je n'ai aucune compétence en diplomatie
secrète, cet ohm-étalon-ci ressemble à un baromètre, la foire à la
ferraille peut fournir bien des peintres en signaux, et nous avons
tous chez nous un album de photographies du temps de notre enfance. Je
n'aurais donc guère besoin d'être mis à mon aise si la nudité de mon
visage ne m'offusquait quand je contemple les masques de ces Messieurs
vos amis. Si vous voulez me délivrer de tout souci, dites-leur de
retirer ces loups ou de m'en donner un, que je revête l'uniforme.
--Madame, gronda le voleur de documents, votre jeune homme ne semble
guère gêné, et le petit air insolent qu'il croit décent de prendre
n'est pas pour m'inciter à des confidences.
--Laissez, Marchesino, dit Mirabelle, cette assurance n'est que de
surface. Et vous, Monsieur l'ironiste, quittez un ton voltairien
qui n'est pas de saison et me déplaît fort. Votre incrédulité, les
railleries quelle affecte, sont ici totalement déplacées et marquent un
esprit trop mesquin pour que vous ne rougissiez pas de l'avoir montré.»
L'effet de ces paroles sur Anicet fut si grand qu'il se sentit honteux
de sa conduite. Il en éprouva un tel dépit qu'il lui fallut bien
s'avouer amoureux de la belle qui le lui faisait ressentir. Cette idée
nouvelle le surprit et l'engagea à plus d'aménité envers ces hommes
masqués affligés d'une faiblesse semblable à la sienne. «Pardonnez,
Messieurs, dit-il, mon incorrection, mais la curiosité l'emporte sur
ma mauvaise éducation et je n'ai plus d'autre envie que d'apprendre
de vous-même ce que j'ignore de vous et qu'il vous semblera bon de
m'en confier. Mais ne prenez pas en mauvaise part ma prière réitérée
d'enlever vos masques, qui me causent, je vous le jure, un réel
malaise. D'autre part il est d'habitude immémoriale qu'en pareille
occurrence le personnage au visage nu objurgue ses compagnons masqués
de quitter leur anonymat, et reconnaissez que ce serait méconnaître
toutes les traditions que de ne pas accéder à cette demande.
--Monsieur, dit le Marchesino, nous portons masque surtout dans la
crainte qu'on nous juge sur la face et non point d'après l'esprit.
Aussi pour vous satisfaire, nous vous dirons chacun notre histoire,
afin que nos traits n'influent pas sur l'idée que vous vous ferez de
nous. Comme je ne vois pour ma part aucun motif de vous refuser une si
minime satisfaction, je vous raconterai ma vie. Je suis né dans les
Abruzzes...
--Ah cher Monsieur, je vous arrête là. Si vous me narrez vos aventures,
l'honnêteté voudra que vos six compagnons en agissent de même et que
je les écoute avec la même attention. Cet exercice me paraît un peu
fatigant et vous semblera tel si vous voulez bien considérer que je
viens d'essuyer un récit de belles dimensions et d'en commettre un
autre, que j'ai assisté au défilé de vos présents et que vous êtes sept
en vous comptant. Je puis donc sans trop préjuger penser que quand ce
sera le tour à ce Monsieur qui donne des photographies de nous fournir
une notice autobiographique, le lecteur et moi-même nous laisserons
aller à une douce somnolence dont vous serez le premier offensé. Pour
éviter un tel inconvénient, restez couverts, Messieurs, je ne m'en
formaliserai plus, et dites-moi seulement pourquoi vous êtes sept à
offrir des présents singuliers à une dame que vous appelez d'un bien
beau nom.
--Nous l'appelons _Mire_ ou _Mirabelle_ suivant notre humeur, sans
attacher un sens à ces vocables qui nous semblent aussi doux à l'ouïe
que Madame est plaisante à la vue. Si nous nous trouvons ici sept à la
courtiser, le hasard seul l'a fait et non la préméditation. Nous avons
été plus ou moins nombreux suivant les années à nous empresser autour
d'elle, nous variâmes de deux à cent, et cependant notre culte n'a
point changé.
--Excusez-moi de vous interrompre, dit Anicet en constatant soudain
la disparition de la beauté dont ils étaient occupés, mais je ne vois
plus cette aimable personne, malgré l'insistance que je mets à sonder
l'ombre qui nous entoure, non plus que les présents que vous lui
offrîtes et qui ont déserté bien mystérieusement cette table.