puisses définir, s'appelle désir en français, mot dont la traduction
latine est précisément le nom même de l'amour. Par ce trait ingénieux,
les anciens marquaient que ce mouvement-là fait tout le prix de cette
passion-ci. Le désir se réduit à l'attente de la volupté, accompagnée
de la représentation anticipée de l'objet de notre transport. Sa
puissance est seule infinie, et non celle de l'amour; elle transforme
à son gré les imperfections en beautés, interprète les données des
sens suivant l'idéal que nous nous proposons, de telle sorte que nous
le réalisons toujours à coup sûr, anéantit en nous les préoccupations
étrangères à l'idée qui nous domine et simplifie cette psychologie
trop complexe, obstacle à la grandeur de nos actions. Ainsi, par un
double travail dont l'effet paraît immanquablement, le désir modifie
l'univers et nous-mêmes, qu'il embellit d'un même élan. Sans que je
m'étende autrement sur des détails difficiles à pousser à la lumière
dans la situation où nous sommes, tu sauras apercevoir ici quelle
méthode d'exaltation je viens de mettre à ta portée en te dotant de
quelques principes généraux. Le désir seul, n'en doute pas, me fait si
belle et te transfigure à ce point que tu devines une danse dont tu
ignorais tout, et que les hommes font cercle pour t'admirer, encore que
le plus souvent tu passasses pour peu plaisant à voir. Ne te sens-tu
pas confondu par l'élégance concertée de nos mouvements. Les figures
que nous dessinons ici gardent ce caractère hautain des conceptions les
plus pures de l'homme, bien que l'unique sensualité nous guide vers un
point final, facile à prévoir[1]. Le souci de la composition ne saurait
mieux balancer nos attitudes respectives, car tout naturellement le
désir nous conduit à la beauté. L'accord qui paraît entre nous mène
graduellement chacun à ne plus contempler que l'autre. Ainsi sur ces
peintures de la comédie italienne, deux danseurs très grands et tenant
la toile presque entière compensent leurs gestes respectifs, tandis
que tout au bas du tableau on aperçoit minuscule et lointaine, la
place de la ville avec ses maisons à colonnades et les passants perdus
dans cette petitesse. Remarque encore, ô bel amant, qu'au cours de
ce morceau d'éloquence, ce qui nous entoure a pris l'aspect que lui
prêtaient nos paroles. Le décor où se meut notre sensibilité commune
se croit dans l'obligation de se plier à notre vision du monde. Voici
que nous nous trouvons, comme des partenaires, perdus dans l'île de
Robinson. Les autres hommes et les villes et les palais sont à de
telles distances qu'il ne vient pas à l'esprit d'y songer. Il ne reste
plus à nos pieds qu'une palmeraie géante que la perspective atténue
à n'en faire qu'un bouquet d'herbe. Pour simplifier le paysage, il
suffit de nous rapprocher. Mais à ce moment de la danse, un nouveau
sens intervient dans l'imagination que nous nous faisons de l'autre.
Le divin toucher bouleverse nos représentations. Laissons durer ce
point extrême du désir. Nous commençons à nous connaître, avec lenteur,
immobiles, craignant de perdre le pouvoir d'éterniser nos jeux,
d'analyser nos corps et de damner nos âmes. Tremblant émoi de cet arrêt
mutuellement consenti qui nous épuise sans nous vaincre. Un instant
semble nous suspendre. Mais dans la courbe de mon bras, au pli du
coude, à peine bleue, tu aperçois une étoile tatouée, signe mystérieux
qui t'attire vers moi. Tu as bougé, le charme est rompu, je ne peux
plus attendre, ni toi-même. Appuie tes lèvres sur le signe, rouges sur
bleu, et serre-moi. Murmure encore avant de me saisir le nom que j'aime
dans l'amour: Lulu. Mais qu'attends-tu maintenant que ma tête est
renversée, et mes cheveux. Ah prends tes aises.»
Docilement je me conforme aux enseignements de cette tendre beauté,
si semblables à ceux de la nature qu'elle la personnifie à mes yeux.
Je sens des points de moi-même naître à une vie de laquelle je ne les
eusse pas cru capables. Le plaisir s'étire doucement, se propage, se
précise, se prolonge avec toute la fantaisie géographique d'un fleuve
sinueux. Je puis dire tout à coup que la volupté débute, et plein de la
leçon que je viens d'écouter j'annonce en ces termes la nouvelle à ma
camarade: «Lulu». Elle n'hésite pas à frissonner, je cours après son
souffle et tandis qu'elle s'échappe des dimensions coutumières, je me
perds sans m'en rendre compte au centre des sensations.»
Anicet junior se tait au moment même qu'il passe du désir à sa
satisfaction. Tout d'abord sa pensée trop faible l'abandonne au sein
de la matière. Puis il parvient à un paroxysme fugitif, auquel il
demeure comme une machine au point mort, comme un navire au sommet de
la vague. Et brusquement tout s'écroule sous lui. Il sent ce petit
trouble qu'on éprouve en ascenseur à la descente. Il pense avec
à-propos qu'il a faim, que les petits pains au beurre sont des objets
de délectation, et qu'il se trouve dans une situation ridicule dont il
ne se croit pas l'énergie de sortir. Un certain agacement lui vient
de sacrifier banalement à une tristesse proverbiale, et pour racheter
la vulgarité dans laquelle il est tombé, notre héros se tourne vers
le monde extérieur et le regarde. Justement voici Monsieur son père,
dont l'entrée était dès longtemps préparée, qui lève les bras au ciel
et ne peut plus ignorer la polissonnerie de sa progéniture. Voici
le rassemblement classique, avec ses figurants habituels. Voici les
vieilles filles qui contemplent l'inconduite du jeune homme, qu'elles
décorent, à l'instar des journaux du lendemain, de noms sylvestres
et mythologiques. Voici dans l'indignation la plus vive tous les
autres personnages de Guignol: le Commissaire ceint de son écharpe
et qui représente ici l'ordre, la loi, la Société; le gendarme qui
se fait une haute idée de sa mission; le propriétaire qui s'en prend
à Tolstoï de l'immoralité de ses contemporains; le brigand calabrais
lui-même qui ponctue d'un _Diavolo_ traditionnel l'affirmation qu'on
ne devrait offenser la pudeur qu'à huis-clos ou dans la campagne. Il
n'est pas jusqu'au crocodile qui ne verse un pleur sur la perversion
de la jeunesse. Au milieu de la réprobation générale, Anicet fils ne
perd pas le sentiment de sa dignité. Il se rajuste d'un geste plein
de noblesse qui ramène un instant son attention sur la parfumeuse
endormie. À vrai dire, il manifeste quelque étonnement, sans néanmoins
se laisser aller à une mimique de mauvais goût, lorsqu'il constate
qu'en retournant à l'époque actuelle sa séductrice a repris cinquante
années d'âge quelle avait omis d'accuser. Ses cheveux sont teints au
henné, le fard ne masque pas ses rides, il ne faut pas être grand clerc
pour juger ses dents trop parfaites, ni ses charmes trop avantageux.
Anicet trouve ce spectacle écœurant, d'autant plus qu'il ne peut
douter qu'on l'ait trompé à bon escient. Il s'en veut d'avoir prêté
une attention quelque peu soutenue à des ruines, belles encore, mais
qu'on se vexe d'avoir pris pour un palais confortable. Ainsi elle
lui ment effrontément, profite du désarroi dans lequel le met le
décor, et, sous prétexte de lui enseigner à considérer l'univers,
surprend sournoisement son innocence. Une perfidie si noire mérite un
châtiment immédiat: Anicet soulève la tête de la vieille impudique,
et sans autre procès lui tord proprement le cou. Ce dernier point
n'émeut pas tant la population présente que ne l'a fait l'attentat
scandaleux à la morale sociale. Certains fantoches soulignent avec
horreur le raffinement particulier qu'il existe à outrager les bonnes
mœurs sur la voie publique, précisément devant la porte d'un Hôtel
Meublé où pour la somme infime de deux francs l'on eût trouvé les
moyens de dissimuler à l'honnête peuple de Paris des intempérances
tolérables seulement à moins de trois spectateurs. Poussés aussi bien
par les exigences de la conscience publique que par celles de leurs
fonctions, le Commissaire et le gendarme s'avancent et procèdent à
l'arrestation du jeune libertin. Celui-ci, avec toute la réserve qu'une
telle éventualité comporte, les assure de sa parfaite soumission. À ce
moment, la scène est envahie par les machinistes qui la transforment
en tribunal à l'aide de quelques bancs, de quelques greffiers et de
quelques municipaux. Les juges font leur apparition, avec la toge, la
toque et l'hermine, mais sans se porter à d'autres excentricités. La
foule prend place dans les devantures des boutiques tandis qu'Anicet
se félicite d'un jugement rendu au lieu même du crime, et, si l'on
peut dire, au milieu de ses circonstances atténuantes. Le cérémonial
de la procédure l'enchante: il ne sait comment remercier les juges du
spectacle gratuit qu'ils lui donnent. Il goûte comme un morceau du plus
délicieux humour le discours en trois points de son avocat qui plaide
la folie. Il apprécie h sa juste valeur l'énergie du procureur qui
requiert contre lui avec une fougue cicéronienne. Enfin quand on lui
demande sacramentellement son avis personnel, Anicet se lève, et sur le
ton d'urbanité que nous lui connaissons, expose à la cour la véritable
version d'un incident déplorable, où lui-même fut le premier lésé, le
premier leurré, le premier désabusé. Il prend à témoins les divers
étalages qui l'entourent, et qui sont tous légèrement fautifs dans
cette aventure, pour expliquer au tribunal d'une façon primesautière
et pittoresque la marche des événements. Il ne dédaigne dans son
brillant exposé ni quelques redondances rhétoriques, ni cet esprit un
peu mordant qui lui vaut le plus souvent des succès d'estime. Mais
l'auditoire ne semble pas se laisser convaincre, et sur l'assurance du
Docteur qu'Anicet est fou, mais inoffensif, on rend notre jeune orateur
à sa famille avec des conseils hydrothérapiques que celle-ci met à
profit en lui intimant l'ordre de voyager. Au finale, tandis que la
foule massée à gauche entonne un chant injurieux pour le voyageur et
que ses parents au premier plan à droite baissent tristement la tête
de honte, on voit Anicet s'éloigner dans le fond d'un air allègre,
un bâton sur l'épaule et toute sa fortune dans un mouchoir noué au
bout de ce bâton: une montre en or, cadeau maternel, un centimètre en
ivoire, don de son père, le mépris général et quelques principes de
philosophie. Et comme il n'y a pas de rideau pour clore le spectacle,
on se contente d'un manque opportun d'électricité qui vient rappeler
bien à propos à l'honorable société qu'il n'est comédie si légère ni
badinage si superficiel qui ne nous doive faire souvenir de ce que la
lumière n'appartient que passagèrement aux hommes et de ce que les
plaisirs dont nous nous croyons le mieux assurés sont précisément les
plus illusoires et les plus éphémères.»
«Je n'ai point goûté comme vous faites, dit Arthur, l'ordonnance
un peu trop théorique de votre récit. Mais si j'ai quelques fois
bâillé durant sa préface et son exposition, vous conviendrez que
j'ai marqué l'attention la plus vive à toute la dernière partie, qui
m'a particulièrement touché pour une raison que vous ignorez et dont
il faut que je vous éclaircisse. À l'étoile bleue de son bras, au
diminutif intime qu'elle aimait, et surtout à la nature de ses propos,
je n'ai pu méconnaître en la personne de votre parfumeuse cette même
Gertrud dont je vous ai tout à l'heure entretenu. Elle ne possédait
plus, d'après la fin de votre histoire, cet éclat incomparable et cette
fraîcheur qui la mettaient au-dessus de toutes les femmes et de toutes
les louanges au temps déjà lointain de nos amours. Je ne pourrais,
m'étant toujours tenu au courant de ses aventures, m'étonner qu'une
fille aussi galante ait pu vous faire illusion avec si peu d'atouts
dans son jeu. Mais je vous sais gré de l'avoir fait disparaître: elle
commençait à encanailler ma mémoire et à rouler avec le premier venu
dans les lieux les moins propices au respect que j'eusse aimé qu'on
lui portât. Elle enseignait, vous l'expérimentâtes, Monsieur, à tort
et à travers à tous les croquants les méthodes quelle tenait de moi
et qu'elle galvaudait sans scrupule pour se tailler auprès des jeunes
gens une façon de popularité. Aussi ne me reste-t-il plus qu'à vous
remercier de ce service involontaire et du compte rendu que vous m'en
avez fait avec tout l'art désirable, malgré ce petit ton pédant dont
vous ne savez pas assez vous défendre, qui ne vous passera qu'avec
l'âge et qui n'est au demeurant qu'un travers bien minime que vous
pardonnerez sans peine à un barbon de relever.»
«Je n'aurais garde de m'en formaliser, répondit en souriant Anicet,
mais ce qui me tient assez désagréablement à cœur pour la minute, c'est
d'apercevoir à notre rencontre et aux propos que nous avons échangés un
sens caché, prétentieux, ambitieux, qui dépasse sans le moindre souci
des proportions le cadre, somme toute un peu mesquin, des conversations
de tables d'hôte, en un mot, pour parler grec et clairement m'exprimer:
un symbole. Je le dégagerai, si vous y consentez, dans le désir d'en
faire prompte justice. Nous représentons ici l'un et l'autre aussi
bien que nous le pouvons deux générations différentes. Si la vôtre
avait besoin pour se développer de passer tout d'abord par les bras
d'une Hortense, qui figurera selon votre fantaisie la conception
commune de l'univers ou la poésie romantique, la mienne qui dès le
collège fut initiée à ces Hortenses-là, débuta dans la vie par l'amour
de Gertrud. Cette dame, la plus belle de votre époque et l'idéal de
vos contemporains, quand vous l'avez abandonnée pour réaliser votre
destinée personnelle, s'est graduellement mise à la portée de tous au
fur et à mesure que ses charmes se flétrissaient. Un moment elle a pu
me retenir comme Hortense fit de vous-même, et me berner de quelques
fantasmagories d'un autre âge. Cela ne sut que m'attirer la haine
des épiciers de ce temps et un sort assez semblable à celui qui vous
échut après l'aventure de l'enterrement. Mais, quand je m'aperçus de
quels philtres démodés je faisais usage, je ne persistai pas dans mon
erreur et partis à la recherche de l'idée moderne de la vie, de la
ligne même qui marquait l'horizon de vos contemporains. Après avoir
comparé le cycle révolu de vos jours à celui commençant des miens, il
ne nous reste plus, Monsieur, à ce que je crois, qu'à nous séparer,
emportant de cette rencontre, moi la leçon de votre exemple et le désir
de trouver dans l'avenir ma Gertrud et ma Viagère (c'est là tout le
sujet de cette histoire), vous le souvenir de vos seules amours et
l'incompréhension totale d'une jeunesse qui n'est plus la vôtre.»
[1]Plaisanterie un peu lourde (_Note des Éditeurs_).
CHAPITRE TROISIÈME
AVENTURE DE LA CHAMBRE
Au moment même qu'ils n'eurent plus rien à se dire, l'aubergiste, avec
ce tact traditionnel qu'on voit toujours aux aubergistes, s'approcha
des causeurs, demeurés seuls dans la salle en raison de l'heure
avancée et, mettant le bonnet à la main, leur assura que bien qu'il
fût à la douleur de les déranger, il se trouvait dans l'obligation de
leur apprendre que les ordonnances de police exigeaient la fermeture
des hôtelleries, débits et restaurants à neuf heures du soir et que
son établissement qui participait de ces trois catégories tombait
triplement sous le coup de cet arrêté, qu'en conséquence il priait
ces Messieurs aussi poliment que possible mais avec toute la fermeté
désirable, en leur faisant comprendre que c'était là une mesure
générale dont ils n'avaient point à s'offenser, de se retirer dans
leurs appartements. Arthur prit aussitôt congé de son voisin pour se
faire conduire à la chambre qu'il avait retenue. Anicet qui, moins
prudent, avait omis de s'en faire réserver une, demanda à l'aubergiste
la plus belle qu'il lui restât. Celui-ci parut affligé du plus violent
désespoir: «Monsieur, dit-il, je vous eusse donné la chambre qu'habita
plusieurs années avant la guerre le futur roi du Hedjaz, alors simple
étudiant qui nous faisait l'honneur de courtiser une fille de vaisselle
que nous avions embauchée pour les extras, malheureusement j'ai dû la
céder à un marchand de Halifax, fort riche mais assez épais, que d'ici
même vous pouvez entendre ronfler.
--Tant pis, dit Anicet, je me contenterai d'une chambre moins illustre.
--Je vous eusse bien encore fait préparer la chambre où coucha, dans un
but resté mystérieux, cette ballerine malaise qu'on a depuis fusillée
comme espionne, mais un homme de mauvaise mine auquel j'ai fait payer
comptant s'y est installé sur les six heures.
--Je me contenterai, dit Anicet, de ce que vous avez.
--Mais je n'ai plus rien, mon bon Monsieur.
--D'un cabinet, d'une mansarde.
--Les derniers arrivés dorment dans le grenier à foin, et bien que
certaine distinction qui paraît en vos traits m'ait attiré dès l'abord
vers vous, je me vois forcé de vous inviter à chercher ailleurs un
logement pour la nuit.
Anicet ne crut pas la partie perdue pour si peu et ne douta pas un
instant qu'il se trouvât parmi les voyageurs un homme assez aimable
pour partager sa chambre avec lui, comme il est de règle en pareille
occurrence. Il en fit part à l'aubergiste et le pria de découvrir parmi
ses clients le complaisant étranger qui ne demandait qu'à lui donner
asile. Tout s'accomplit suivant les rites et l'aubergiste invita notre
héros à le suivre jusqu'à l'appartement dans lequel il était attendu.
À la lueur dansante de la bougie qui fausse, il est vrai, les valeurs,
Anicet crut apercevoir sur le visage de l'hôte, tandis qu'ils montaient
les escaliers et traversaient les corridors, un air de mystère sur
lequel il fut tenté d'interroger son guide. Mais celui-ci s'effaça
soudain, ouvrit une porte devant Anicet, et disparut.
Le jeune homme se trouva dans une pièce à peine éclairée en son centre
par une lampe à pétrole; un abat-jour opaque rejetait toute la lumière
sur une table ovale, qui ne portait, outre la lampe et sa clarté, qu'un
seul fardeau légèrement posé sur son bord: une main transparente et
propre à inspirer de l'amour. Quand il fut mieux accoutumé à l'ombre,
Anicet découvrit au bout de cette main le plus beau bras du monde,
puis au bout de ce bras-là précisément la seule femme pour laquelle
son cœur n'ait jamais battu. Sa première idée l'incitait à se réjouir
à haute voix de cette rencontre inattendue, de la bizarre coïncidence,
de l'heureux hasard, et même, pour ne rien céler des vulgarités de
pensée auxquelles mon héros se laissait parfois entraîner, de la bonté
du vent et de la queue du loup; mais il la repoussa comme grossière
et déplacée. La seconde, la bonne à ce qu'on assure, le poussait à
détailler à voix basse les charmes dont le spectacle se proposait à
ses yeux. Le pressentiment injustifié l'en détourna qu'il en aurait en
plein jour tout le loisir et toute la facilité. Il nota seulement que
la dame était grande, belle et brune, et n'avait pas l'air farouche.
À cet endroit de ses réflexions il se rappela qu'il ne venait pas
dans cette chambre pour y chercher fortune, y compter fleurettes, ou
tout autre euphémisme qu'il vous plaira, mais pour y dormir; ce qu'il
exprima fort bien en ces termes:
«Excusez-moi, Madame, de me présenter ainsi, mais Monsieur votre mari
sans doute ou Monsieur votre frère avait eu la bonté.»
La dame eut celle de comprendre qu'Anicet ne désirait pas continuer
plus longtemps sa phrase, aussi ne peut-on dire proprement quelle
l'interrompit pour répondre:
«Je n'ai ni frère ni mari, Monsieur, et c'est moi-même qui vous ai fait
offrir de vous reposer ici.»
Le ton de correction parfaite avec lequel elle avait prononcé ces
paroles en imposa pendant quelques secondes au jeune homme, au point
que la proposition lui en parut toute naturelle. Mais la troublante
beauté de la main posée sur le bord de la table le ramena vite à un
sentiment plus rigoureux des convenances. Il ne put lui échapper plus
longtemps qu'on lui faisait des avances, il se formula même cette
pensée au moyen d'expressions assez cavalières. Le croira-t-on? Ce
jeune bachelier, plein de sang et prompt à son ordinaire à saisir
l'occasion de le prouver fut plus irrité que flatté de la façon dont on
en usait avec lui, il se répéta qu'il ne désirait que dormir, se tint
ferme à cette idée et se mit de mauvaise humeur à celle qu'on l'avait
traité comme une c., car il n'eut point songé à donner un nom pareil
à la personne qui l'avait ainsi convoqué et qui commandait par son
maintien le respect autant que l'admiration. Il se crut attaqué, se mit
en état de défense, devint rébarbatif et ne rêva plus que de battre en
retraite.
«Je ne saurais, Madame, dit-il, accepter un bienfait qui vous pourrait
compromettre, et je redouterais d'abuser de vous en l'acceptant.
--Fi, Monsieur, comment osez-vous étaler de ces petits préjugés après
avoir analysé votre belle âme sur le ton de la liberté la plus grande
en compagnie de ce vieux homme un peu gras avec lequel vous parliez
si haut qu'il fallait bien que vos voisines vous entendissent, alors
même que la décence ne l'exigeait pas. Oui, Monsieur Anicet, nous vous
avons mandé en tout état de cause, et non point comme nous eussions
fait Monsieur, le premier venu. Votre vanité juvénile est-elle enfin
satisfaite, que vous nous dispensiez de vous implorer davantage?
--Madame, dit Anicet auquel le piège parut enfantin et qui se sut bon
gré de l'avoir éventé, vous concevrez aisément que quelle que soit
l'excellence des principes qu'il a reçu de sa famille, un jeune homme
ne puisse répondre du respect qu'il portera toute une nuit à une jolie
femme, qu'il ait par ailleurs envie de dormir et qu'en troisième lieu
il cherche à fuir une aventure que quelqu'un d'autre a suscitée pour
lui».
La dernière proposition relative était concertée de telle sorte que
notre héros pût la dire du seuil, en s'inclinant et sur le point de
sortir; mais un petit éclat de rire sec et insolent lui coupa la
retraite.
--Eh, Monsieur le fat, qu'imaginez-vous donc, je vous prie, dans votre
simplicité? Sans doute avez-vous cru qu'une femme qui n'est ni vieille
ni à faire peur, et encore ces deux points d'après vos récits ne vous
embarrasseraient-ils peut-être guère, ne peut offrir bon gîte à un
jeune homme sans le reste, et que de la bonté aux bontés il n'est qu'un
S qui ne se prononce pas. Jugement téméraire qui plaide en faveur de
votre innocence. Mais puisque vous craignez pour ma vertu, j'espère au
moins autant que pour la vôtre, allez, Monsieur, je ne vous retiens
plus.»
Anicet avait lu partout qu'une honnête femme n'est ni spirituelle ni
loquace, que rien n'approche la passion comme le dépit, et que rien
ne présage mieux la chute d'une beauté que de la voir congédier le
galant qu elle agace, et, comme on ne saurait avoir impunément vingt
ans, il remarqua que la belle méprisante possédait de longues jambes
à son goût, ce qui ne manqua pas d'altérer sa complexion. Quand un
homme se laisse aller à de telles observations, on peut bien affirmer
qu'il ne dira plus rien de sensé qu'il ne se soit trempé la tête dans
l'eau froide ou qu'il n'ait satisfait aux exigences de son tempérament;
aussi Anicet n'eut-il pas plus tôt évalué la distance de ces hanches
souples à ces pieds perdus dans l'ombre, qu'il se sentit aussi décidé
à demeurer dans la place qu'il l'avait été à coucher à la belle étoile
pour conserver l'équilibre de ses facultés.
«N'accusez, dit-il, que l'excessive timidité d'un jeune homme qui
tremble de s'avancer à tort et non pas la présomption dont le langage
serait autre. Mais souffrez que je me justifie à vos yeux.» Tout en
disant ces mots, Anicet progressait d'un pas vers son interlocutrice.
«Tout beau, s'écria-t-elle, vous faites bien la girouette pour un
altéré de sommeil.
--Ah c'est que vous m'avez tourné la tête.
--Outre que ce trait est de la dernière platitude, de la banalité
suivante et du goût le moins douteux, votre phrase. Monsieur,
s'explique assez d'elle-même sans que vous ayez à éprouver le besoin de
la commenter d'une main indiscrète.
--L'amour seul. Madame, m'égare auprès de ce lieu redoutable.
--Finissez donc, dit-elle en s'écartant avec vivacité, vous comprenez
l'amour à la façon la plus grossière.
--Il n'en est qu'une.
--Tenez, voilà précisément une répartie de calicot qui est à écœurer.
Je vous prie encore une fois de m'épargner le spectacle de votre
intempérance.
--Tu n'as qu'à fermer les yeux.
--Hé là. Monsieur, j'eusse pu souffrir l'inconvenance de votre
conduite, mais je ne tolérerai pas vos écarts de langage. Nous allons y
mettre bon ordre.»
Elle fit un bond en arrière, et, laissant à ses pieds le soupirant
désajusté, elle frappa trois fois dans ses mains.
Aussitôt on entendit grincer les gonds de plusieurs portes entièrement
dissimulées par l'ombre qu'Anicet put juger au nombre de sept et par
lesquelles pour confirmer cette arithmétique auditive pénétrèrent sept
formes d'hommes qui s'avancèrent avec ensemble de manière à encercler
les personnages de la scène précédente. Quand ils furent assez près de
la lumière pour que l'on vît qu'ils étaient masqués, ils ne semblèrent
pas croire utile de se porter à d'autres extrémités. Néanmoins Anicet,
qui sentait fortement le ridicule de sa position, ne s'expliqua pas
leurs intentions et se lança mentalement parmi ses souvenirs à la
recherche d'une situation semblable qui lui donnât la clef de toute
cette mise en scène; mais comme il n'en trouvait l'équivalent que
dans les romans historiques, qu'il fallait faire appel à Marguerite
de Bourgogne ou à Lucrèce Borgia, et que d'autre part les habitudes
de ces dames ne permettaient à pareille aventure qu'une issue plutôt
désagréable, Anicet repoussa la solution qu'il eût puisée dans leur
exemple comme romantique et hors de propos.
«Vous n'avez rien à redouter de ces Messieurs, dit la dame, mais
veuillez seulement vous remettre et considérer qu'il y avait
quelque prétention à craindre pour une femme aussi bien gardée les
inconséquences de votre conduite, et qu'à supposer que vous consentiez
encore à passer ici votre nuit, il faudrait que je vous voulusse
beaucoup de bien pour que vous réussissiez à me mettre à mal.»
Anicet prit pour réparer le désordre de sa toilette tout le temps
nécessaire à calmer une fougue, inutile à présent, et le désordre de
ses esprits. Puis, quand il eut recouvré le sentiment de sa dignité
personnelle et le sens de l'attitude, il fit un salut profond, qui
exprimait d'une façon correcte et non équivoque le regret dans
lequel il était d'avoir offensé une si belle personne sans avoir pu
l'offenser davantage et la ferme résolution à laquelle il se tenait de
quitter les lieux, témoins sans doute de son insuccès, mais aussi de
l'élégance qu'il apportait à les déserter, encore qu'il regrettât de
les abandonner sans connaître le pourquoi d'une mascarade qu'un souci
décoratif ne suffisait pas à expliquer complètement. Mais la beauté
singulière qui dirigeait cette scène l'arrêta dans sa retraite en
devinant ce désir: