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LOUIS ARAGON
ANICET
OU LE PANORAMA
ÉDITION ORIGINALE
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME.
1921
L'absence de système est encore un
système, mais le plus sympathique.
TRISTAN TZARA
CHAPITRE PREMIER
ARTHUR
_Anicet_ n'avait retenu de ses études secondaires que la règle des
trois unités, la relativité du temps et de l'espace; là se bornaient
ses connaissances de l'art et de la vie. Il s'y tenait dur comme fer
et y conformait sa conduite. Il en résulta quelques bizarreries qui
n'alarmèrent guère sa famille jusqu'au jour qu'il se porta sur la
voie publique à des extrémités peu décentes: on comprit alors qu'il
était poète, révélation qui tout d'abord l'étonna mais qu'il accepta
bonnement, par modestie, dans la persuasion de ne pouvoir lui-même en
trancher aussi bien qu'autrui. Ses parents, sans doute, se rangèrent à
l'avis universel puisqu'ils firent ce que tous les parents de poètes
font: ils l'appelèrent fils ingrat et lui enjoignirent de voyager. Il
n'eut garde de leur résister puisqu'il savait que ni les chemins de fer
ni les paquebots ne modifieraient son noumène.
Un soir, dans une auberge d'un pays quelconque (Anicet ne se fiait
pas à la géographie, basée comme toutes les sciences sur des données
sensibles et non sur les intangibles réalités), il remarqua tandis
qu'il dînait que son voisin de table d'hôte ne touchait à aucun
des mets et semblait cependant passer par toutes les jubilations
gastronomiques du gourmet. Anicet saisit immédiatement que ce convive
étrange était un esprit libre qui se refusait à recourir aux formes
_a priori_ de la sensibilité et n'éprouvait pas le besoin de porter
les aliments à ses lèvres pour en concevoir les qualités. «Je vois.
Monsieur, lui dit-il, que vous ne tombez pas dans la crédulité où se
tiennent généralement les hommes, et que, par mépris de leur sotte
représentation de l'étendue, vous vous abstenez des simulacres par
lesquels ils s'imaginent changer leurs rapports avec le monde. De
même que certains peuples croient à la vertu des signes écrits, de
même le commun attribue superstitieusement à ses gestes le pouvoir
de bouleverser la nature. Je me gausse autant que vous-même d'une
semblable prétention, laquelle dénote la légèreté d'esprit de nos
contemporains (mot dénué de sens que j'emprunte, comme vous le pensez
bien, à leur propre langage) et la facilité qu'éprouvent les apparences
à les abuser de leur jeu. On me nomme Anicet, je suis poète et fais
semblant de voyager pour complaire à ma famille. Je ne saurais vous
dissimuler combien je brûle d'apprendre à côté de qui je suis assis. La
distinction qui paraît sur votre visage et l'excellence des principes
dont vous avez fait montre en cette occasion m'incitent à n'avoir
pas de plus vif désir.» Anicet se tut, fort content de soi-même, de
l'aménité qu'il avait mise en ses propos, de sa période et de la
délicatesse des sentiments qu'il y avait exprimés, enfin des quelques
archaïsmes par lesquels il avait si finement nargué l'idée de temps et
la chronologie puérile et honnête des lourdauds qui _présentement_ se
pourléchaient de l'illusion d'un rapprochement de leur palais et d'une
tarte à la crème.
L'inconnu ne se fit pas prier et commença le récit suivant: «Je
m'appelle Arthur et je suis né dans les Ardennes, à ce qu'on m'a dit,
mais rien ne me permet de l'affirmer, d'autant moins que je n'admets
nullement, comme vous l'avez deviné, la dislocation de l'univers en
lieux distincts et séparés. Je me contenterais de dire: je suis né, si
même cette proposition n'avait le tort de présenter le fait qu'elle
exprime comme une action passée au lieu de le présenter comme un
état indépendant de la durée. Le verbe a été ainsi créé que tous ses
modes sont fonctions du temps, et je m'assure que la seule syntaxe
sacre l'homme esclave de ce concept, car il conçoit suivant elle, et
son cerveau n'est au fond qu'une grammaire. Peut-être le participe
naissant, rendrait-il approximativement ma pensée, mais vous voyez
bien, Monsieur,» et ici Arthur frappa la table du poing, «que nous n'en
finirons plus si nous voulons approprier nos discours à la réalité des
choses, et que le maître d'auberge nous chassera de cette salle avant
la fin de mon histoire, si nous ne consentons chemin faisant à des
concessions purement formelles aux catégories que nous abominons comme
de faux dieux, et dont nous nous servirons, si vous le voulez bien, à
défaut de les servir.
«Je m'appelle _Arthur_ et je suis né dans les Ardennes. De très
bonne heure, on me donna un précepteur lequel devait m'enseigner le
latin mais qui préféra m'entretenir de philosophie. Mal lui en prit,
car très rapidement je remarquai que mon professeur démentait par
sa conduite les principes mêmes qu'il avait démontrés. Il agissait
comme si Dieu pour construire la terre avait préalablement calculé la
dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. Je fus outré de
cette malhonnêteté. Aux reproches un peu véhéments que je lui fis, le
philosophe improbe répondit par la délation. Mon père, homme simple
et qui ignorait tout de l'impératif catégorique, me fustigea devant
mes sœurs. Je décidai de quitter la maison car déjà je possédais ce
sens aigu de la pudeur qui devait me dominer par la suite. Je voyageai
d'abord par les routes, mendiant mon pain ou le dérobant de préférence.
C'est pendant cette période de ma vie que j'appris à concevoir les
eaux, les forêts, les fermes, les figurants des paysages indépendamment
de leurs liens sensibles, à me libérer du mensonge de la perspective,
à imaginer sur un plan ce que d'autres considèrent sur plusieurs comme
les enfants qui épèlent, à ne plus me laisser berner de l'illusion des
heures et embrasser simultanément la succession des siècles et des
minutes. Un beau soir, un peu fatigué de ces panoramas champêtres,
je me glissai dans un train et fis, caché sous une banquette pour ne
pas payer mon billet, le chemin de C... à Paris. Cette position ne
m'incommoda pas, dans la connaissance où j'étais qu'un préjugé seul
amène les voyageurs à en préférer une autre. J'utilisai le trajet à
m'accoutumer à regarder le monde du ras du sol, ce qui me permit de
me faire une idée des représentations qu'en ont les animaux de basse
taille. Puis je m'avisai qu'à l'inverse de mon passe-temps habituel
rien n'était plus aisé que de reporter sur plusieurs plans ce que
l'on voit sur un seul: il suffit de fixer obliquement ce qu'on veut
dissocier au lieu de le regarder de champ. J'appliquai immédiatement
ce procédé pour éloigner de ma figure les bottes du voyageur assis
au-dessus de moi. Dans l'enthousiasme de ces exercices, je scandai
mentalement, au bruit rythmé du train sur le ballast, des poèmes qui
faisaient bon marché du principe d'identité lui-même.»
Anicet se permit de l'interrompre: «Vous êtes donc aussi poète,
Monsieur?»
--À mes moments perdus, reprit le narrateur. J'arrivai à destination
dans la plus heureuse disposition d'esprit. Songez à ce qu'est Paris
pour un garçon de seize ans qui sait s'émerveiller de tout et de mille
manières. Dès la gare, je me sentis transporté: ce mouvement, les
maisons chargées de la perspective, cette façon orientale d'écrire
CAFÉ au fronton des palais, les fêtes lumineuses du soir, et les murs
couverts d'hyperboles, tout concourait à ma joie. Il y avait peu
d'apparence que je me lassasse jamais d'un décor, varié sans cesse par
les quelques méthodes de contemplation que je possédais, quand une
aventure vint me donner les loisirs et la retraite nécessaires pour en
élaborer d'autres.
Un matin que je croisais un convoi funéraire, je me représentai le
mort, comme je m'étais assoupli à le faire, indépendamment de la durée.
Simultanément je le perçus dans les poses les plus prétentieuses, les
plus insignifiantes et les plus naturelles, accomplissant toutes les
bassesses et toutes les sottises d'une vie sans intérêt, avec ses
petits vices et ses petites vertus, si peu responsable que je ricanai
assez haut de voir des passants se découvrir devant la boîte cirée qui
renfermait ses restes. À cette époque, l'issue malheureuse d'une guerre
encore récente, les dissensions politiques et le joug toujours sévère
du romantisme portaient les esprits parisiens à des violences peu
coutumières aux habitants de la ville la plus polie du monde. Un quidam
m'arrêta et m'ordonna d'un ton emphatique de mettre chapeau bas devant
je ne sais quelle image de notre humilité. Je caressai mon olibrius
de quelques épithètes et n'en fis rien. Comme cet individu cherchait
à m'y contraindre, je lui donnai une leçon pratique de philosophie.
Cela se termina au poste de police et je fus jeté dans une pièce
obscure où l'on m'oublia trois jours. Pour être plus libre que mes
geôliers, il suffisait de m'abstraire du temps ou de l'étendue, mais je
préférai mettre à profit cette réclusion pour des évasions nouvelles.
Les mathématiciens ont inventé d'autres espaces que le nôtre, à _n_
dimensions, disent-ils. Mais embarrassés par l'habitude de penser
suivant trois dimensions, ils ne parviennent pas à se représenter
leurs propres imaginations. Grâce à ses gymnastiques préalables, ce
fut au contraire un amusement pour mon esprit que d'envisager le monde
en donnant à _n_ les valeurs les plus diverses; j'étais en train de
concevoir l'étendue à un tiers de dimension quand on se souvint de
ma présence pour me faire comparaître devant le commissaire. Comme
mes réponses subissaient un léger trouble du fait de cet exercice,
ce fonctionnaire, qui avait une idée puérile de la relativité des
concepts, ne comprit rien à mes discours et, dans la persuasion de
parler à un fou, me fit relâcher.
Paris devint pour moi un beau jeu de constructions. J'inventai une
sorte d'Agence Cook bouffonne qui cherchait vainement à se reconnaître
un guide en main dans ce dédale d'époques et de lieux où je me mouvais
avec aisance. L'asphalte se remit à bouillir sous les pieds des
promeneurs; des maisons s'effondrèrent; il y en eut qui grimpèrent sur
leurs voisines. Les citadins portaient plusieurs costumes qu'on voyait
à la fois, comme sur les planches des Histoires de l'Habillement.
L'Obélisque fit pousser le Sahara Place de la Concorde, tandis que des
galères voguaient sur les toits du Ministère de la Marine: c'étaient
celles des écussons aux armes municipales. Des machines tournèrent à
Grenelle; il y eut des Expositions où l'on distribua des médailles
d'or aux millésimes différents sur l'avers et sur le revers; elles
coïncidèrent avec des arrivées de Souverains et des délégations
extraordinaires. On habita sans inquiétude dans des immeubles en
flammes, dans des aquariums gigantesques. Une forêt surgit soudain
près de l'Opéra, sous les arbres de fer de laquelle on vendait des
étoffes bayadères. Je changeai de quartier les Abattoirs et le canal
Saint-Martin; le bouleversement n'épargna pas les Musées, et tous les
livres de la Bibliothèque Nationale submergèrent un jour la foule des
badauds.
Vous parlerai-je des mille métiers que j'adoptai, tour à tour camelot
et chantant comme des poèmes les titres des journaux que je vendais,
homme-réclame par amour des chapeaux hauts de forme, porteur de
bagages, débardeur à la Villette? L'étrangeté de ma vie m'attira des
curiosités, des fréquentations, des amitiés. Je connus dans certains
milieux une vogue égale à celle d'un prestidigitateur ou d'un danseur
de cordes. Enfin quelques oisifs de la rive gauche me trouvèrent
du génie. Je fus admis dans des cercles choisis, des académiciens
m'hébergèrent, des femmes du monde voulurent me connaître. Le contact
journalier de mes semblables avait fortement développé chez moi ce
sentiment de la pudeur dont je vous ai déjà parlé et qui m'était inné.
Je me dérobai aux sollicitations du monde pour éviter de me mettre à
nu devant tous. C'est à cette époque que je connus _Hortense._ Elle
ignorait tout de la vie, mais non de l'amour. Image de la passivité,
elle supporta mes fantaisies sans les comprendre. Elle admit toutes
les expériences, se plia à tous les caprices et me laissa pénétrer
jusqu'au dégoût les secrets de la féminité. Devant elle je pouvais
dépouiller tout masque, penser haut, dévoiler l'intime de moi-même,
sans crainte qu'elle y entendît rien. Elle me fut un manuel précieux
que j'abandonnai au bout de trois semaines: j'avais appris à connaître
la vision féminine du monde, aussi distante de celle des hommes que
l'est celle des souris valseuses du Japon, lesquelles n'imaginent que
deux dimensions à l'espace.
Parmi les amis que m'avaient valus quelques dons naturels il en fut
un qui s'attacha plus particulièrement à moi. Quand L*** parvenait à
pénétrer ma pensée, je le battais jusqu'au sang. Il me suivait comme
un chien. Ma pudeur était incommodée à l'excès de cette présence
perpétuelle et mon seul recours était de m'évader dans un univers que
je bâtissais et dans lequel L*** cherchait à m'atteindre avec des
efforts si grotesques que parfois je riais de lui jusqu'à ce qu'il en
pleurât. Cette honte qui me prenait quand on me devinait s'exagéra vers
ce temps au point qu'une simple question, comme: quelle heure est-il?,
si par hasard je l'allais moi-même prononcer, me faisait monter le
rouge aux joues et me rendait la vie intolérable. Je devins agressif,
méfiant, insolent. Je giflais à tous propos les indiscrets. Il y eut
des scandales, dans des réunions, des banquets. Le comble fut qu'une
aventure de cet ordre se trouva contée ironiquement dans un journal
avec mon nom en toutes lettres. Je ne pus plus supporter le regard des
gens dans la rue: je décidai de m'expatrier.
L*** m'accompagna à Londres où le brouillard nous permit quelques
distractions nouvelles. Joli songe doré des bords de la Tamise, on se
fatigue à la fin de comparer tes réverbères à des points d'orgue. La
diversion survint heureusement sous les espèces d'une fille de comptoir
dans une de ces maisons de picles et de picalilies qui parfument tout
un quartier au vinaigre rose, encens d'un culte inconnu. Elle avait
l'aspect de ces poupées anglaises, héroïnes des récits de Golliwog,
et qui s'appellent inlassablement Peg, Meg ou Sarah Jane, les cheveux
peints très noirs sur le crâne ovoïde, les pommettes carminées, les
yeux faits au pinceau, pas de nez, le corps formé de pièces de bois
apparentes articulées par des chevilles, les membres cylindriques.
Dès quelle fut ma maîtresse je m'aperçus de mon erreur: rien de plus
harmonieux que cette enfant potelée, rien de plus souple que ses
gestes. Habitué à Hortense, je me laissai aller à penser haut devant
_Gertrud_, à transposer la vie, à me montrer au naturel. Bien vite il
fallut convenir qu'elle me pénétrait, que rien ne lui échappait de
ce que je lui abandonnais et qu'il n'y avait pas de jeu si compliqué
qu'elle n'en sût saisir la règle et la marche. Après m'être un instant
révolté d'une perspicacité qui ne venait point sur commande, je ne
pus me retenir d'un mouvement d'admiration pour cette Gertie si
voisine de moi que je pensais déjà l'atteindre et me confondre avec
elle. Elle apportait à me suivre une intelligence, une lucidité qui
me déconcertaient. Elle me devançait dans ces courses spirituelles,
devinait la direction que j'allais prendre, me surprenait par les
bonds quelle exécutait de système en système et m'enseignait à son
tour mille divertissements nouveaux. Parfois nous nous poursuivions
à travers les espaces de notre invention, nous nous fuyions, nous
cachions l'un à l'autre, et finalement nous rencontrions au détour d'un
univers. Tout aboutissait à l'amour. Il devenait le but suprême de la
vie: pas un geste, pas un rire qui n'y menât. Que je me sentais loin
au-dessus de l'émotion goûtée aux premiers jours de Paris, maintenant
que j'allais contempler avec Gertie de la coupole de St Paul Church
cette autre métropole que les mêmes techniques accommodaient à mon
gré, mais pour mener à une joie plus noble et plus complète, du sein
de laquelle je regardais avec pitié ces pauvres astronomies passées et
les enthousiasmes de mes seize ans! Suprême abolition des catégories,
l'amour rendait tout aisé, tout docile, nous n'avions plus de limites
à nous-mêmes au moment qu'il s'accomplissait. Nous admettions sans
protestation qu'il fût notre maître, mais nous le lui rendions bien. Il
se pliait à nos caprices, car nous savions le secret de l'éterniser,
de le recommencer, de le suspendre. Nous le connûmes sous toutes
ses formes, nous en inventâmes, et nous portâmes dans l'amour nos
méthodes d'exaltation. Nous nous y adonnâmes aux confusions de plans,
de lieux, d'instants et de durée. Tout prenait un sens érotique et
tout devenait autel pour la religion de l'amour. Une factice rivalité
d'imagination nous poussa aux fantaisies les plus folles. Nous nous
aimâmes dans toutes les contrées, sous tous les toits, dans toutes
les compagnies, sous tous les costumes, sous tous les noms. Ce fut
un merveilleux voyage de noces. «Gertie, si nous allions aux lacs
italiens?» Nous cherchions à nous décevoir, mais la déception même
tournait à la volupté. Au temps précis où l'un de nous perdait le
contrôle de soi-même, le second parfois se sauvait dans un autre monde.
Le jeu consistait à forcer l'évadé au gîte. Que me fallait-il de plus?
Par moments j'éprouvais le besoin d'être seul et Gertie intervenait,
me tourmentait jusqu'à ce qu'un mensonge m'eût débarrassé d'elle. Par
moments je me lassais d'être un lutteur à armes égales devant un autre
lutteur. Par moments, cela me gênait de dire: _nous_ toujours, jamais:
_je._ Par moments il y avait un abîme entre nos lèvres réunies. Par
moments je me sentais hostile, dur, avec la mâle envie de frapper
cette fille trop clairvoyante dont les roueries m'agaçaient, dont
les moqueries me blessaient, dont les provocations n'excitaient pas
seulement mon désir mais aussi la haine noire de ma pudeur offensée.
Bref le dialogue m'excédait, et le prétexte qui s'offrit (L*** voulait
revenir sur le continent), fut accueilli comme un soulagement. Un jour,
au lieu de prendre la voie lactée, je pris le vapeur à Douvres.
Quelques discussions avec L*** qui dégénérèrent en querelles, un voyage
pendant lequel je pensai mourir, la certitude trouvée au cours de ma
liaison dernière que l'art n'est pas la fin de cette vie, un scandale
qui se fit vers la même époque autour de mon nom, la publicité qu'on
lui donna et la calomnie qui s'en empara, enfin mille causes plus
offensantes les unes que les autres m'engagèrent à changer d'existence.
Je résolus de donner un but différent à mes jours et de tourner mon
activité vers le commerce et l'acquisition des richesses. Après
avoir liquidé ce qui restait de mon passé, je me munis d'un lot de
verroteries et je partis en Afrique orientale, dans l'intention de
pratiquer la traite des nègres.
L'aisance que j'apportais à m'adapter à n'importe quelle manière de
concevoir, l'absence de tous les liens qui enchaînent les Européens
en exil, me mirent rapidement en lumière aux yeux des indigènes,
peu accoutumés de voir un blanc se soucier d'eux avec autant de
clairvoyance, et à ceux des colons qui durent bientôt en passer par
moi pour toute tractation avec les gens du pays. Il n'y eut plus
un échange, une affaire que je n'y fusse intéressé ou que je n'y
intervinsse. Je m'enrichis impudemment aux dépens de tout le monde,
et tout le monde en retour m'en exprima sa gratitude. Je devenais
une sorte de potentat économique, aussi indispensable à la vie que
le soleil aux cultures. Je me grisais de ces succès rapides, mes
seules préoccupations désormais. Toute la poésie pour moi se bornait
aux colonnes de chiffres sous les rubriques DOIT et AVOIR de mes
registres. Je m'enivrais de nombres, je me saoulais de mesures. Tout
ce qui concernait les évaluations de la durée, de l'espace, des
quantités, me paraissait subitement la plus merveilleuse création
humaine. L'assurance qu'aucune réalité ne les légitimait me poussait
à l'admiration de ces unités que l'homme a méticuleusement choisies
de façon arbitraire pour servir de point d'appui à ses emprises sur
la nature. Rien de plus pur, de plus exempt d'éléments étrangers que
les idées mathématiques. Ce sont des vues de l'esprit, qui n'existent
que si quelqu'un les imagine et qui n'ont ni fondement ni existence en
dehors de celui qui les conçoit. Les plus beaux poèmes furent éclipsés
à mes yeux par les épures, par les machines. La pendule, étonnante
réalisation d'hypothèse, qui continue, quand son propriétaire n'est
plus là, à calculer une quantité qui n'a de réalité qu'en présence de
lui, me bouleversait plus qu elle ne faisait les peuplades auxquelles
j'en montrais une pour la première fois. J'étudiais les sciences
exactes comme j'eusse cherché à pénétrer les secrets du lyrisme.
Un grand orgueil me naissait, que seul peut-être j'en sentisse la
beauté. J'essayais parfois de la divulguer parmi quelques-uns de ces
sorciers de tribus, hommes éminents et sages, mieux ouverts à la
spéculation que ces Messieurs de Paris. Ils ne parvenaient point à
me comprendre, hochaient la tête, et l'un d'eux disait: «Voici une
datte, une deuxième datte, une troisième datte. Il y en a trois. Je
les vois, donc le nombre trois n'est pas seulement une vue de l'esprit
mais aussi des yeux.» Ainsi raisonnent faussement les plus experts des
hommes, sans saisir que les dattes existent mais non le rapport qu'eux
seuls établissent entre elles. Les rares relations épistolaires que je
conservais avec l'Europe m'apprirent qu'on y déplorait ma disparition
et mon silence, que la gloire m'y attendait pour peu que je consentisse
à y revenir. Cette nouvelle ne m'émut pas; je préférais à ces lauriers
vulgaires la situation de despote et de sage que je m'étais faite
dans ces pays africains. Tout le monde reconnaissait ma supériorité
intellectuelle, matériellement je n'avais plus rien à désirer. Quelques
prodigalités me sacrèrent dieu, j'eus un nom dans les dialectes de la
région, je devins légendaire. Je fus de tous les débats religieux; la
casuistique dépendit de moi; je traitai des dogmes solaires, du culte
des idoles; on me mit à contribution pour expliquer les phénomènes
naturels, les cataclysmes, les signes célestes.
C'est ainsi qu'un jour on m'amena en grande pompe dans un village
où j'avais affaire, une fille, folle, me dit-on, que la population
considérait comme sacrée. Un Européen qui s'était fixé aux environs
et qui pratiquait la médecine dans ces parages, m'expliqua: «Cette
jeune négresse, sans doute sourde, mais non pas muette, est affligée
depuis sa naissance d'une maladie nerveuse assez complexe. Elle n'a
jamais pu apprendre à communiquer avec ses semblables ni par la voix
ni par la mimique. Ses gestes, incordonnés, ne semblent pas appropriés
à une fin. Elle ne peut se mouvoir, même pour l'accomplissement de ses
fonctions naturelles qu'il faut bien que des servantes préviennent pour
elle. Par bonheur elle ne résiste jamais à une impulsion quelconque
qu'un étranger donne à l'un de ses membres. Elle semble demeurée
dans l'état du nouveau-né, et ces gens naïfs la respectent comme un
prodige.» Dès quelle se trouva devant moi, je fus frappé de la grande
beauté de cette fille. Elle possédait visiblement la virginité la
plus rare, celle que jamais un désir d'homme n'effleura, tant la
crainte et la vénération tenait chacun éloigné d'elle. Je remarquais
tout d'abord cette apparente incoordination des mouvements, signalée
par l'officier de santé; on eût dit, quand elle cherchait à saisir
un objet, que ses regards, séparément commandés, partaient d'un être
différent de celui qui tendait la main. Il n'y avait aucun rapport
entre l'étendue de son geste et la distance à franchir; parfois un
objet qui passait devant elle la tentait plusieurs minutes après sa
disparition et elle faisait mine de l'atteindre vers l'emplacement
depuis longtemps vide ou dans toute autre direction. Aucun doute pour
moi ne subsista quand j'eus pensé au mot: synchronisme qui désigne
admirablement cela qui faisait défaut à ses actes: cette fille n'était
ainsi isolée de ses semblables que parce quelle n'avait pas l'idée
de temps, et vraisemblablement pas celle de l'espace. Gertrud quand
elle s'abstrayait des modes de la sensibilité avait de ces attitudes,
inexplicables pour un tiers, mais que je ne pouvais méconnaître. L'idée
me vint qu'en appelant à mon aide mes anciens talents, je parviendrais
à m'entendre avec la folle-par-philosophie. Cela ne manqua pas, et,
après quelques jours d'éducation, j'arrivai à communiquer avec elle
à l'aide de monosyllabes, de gestes qui semblaient incoordonnés aux
assistants, de contacts. Ma réputation de sorcier déjà établie fut
confirmée du coup et l'on me confia la vierge noire qui manifestait
de mon caractère magique en correspondant avec moi. Je l'emmenai dans
une habitation où je m'appliquai à parfaire son instruction. Elle
me fit tout d'abord comprendre que, parvenue à l'âge nubile, elle
entendait prendre un amant, ce qui lui semblait un mal nécessaire,
et que, puisque je l'avais conquise comme nul autre, il était normal
que ce fût moi. Je n'eus garde de lui refuser ce service, et, l'amour
aidant, ma tâche se trouva simplifiée. Je lui donnai bien des noms par
la suite, mais si je veux encore aujourd'hui penser à mon Africaine,
je l'appelle de celui qu'elle préférait, quoiqu'il ne soit pas sur le
calendrier, _Viagère_, que je ne puis, après bien des années et à un
âge moins ardent, prononcer sans une certaine émotion. Viagère, trop
intelligente, s'était mentalement développée avec une précocité rare
alors qu'elle n'avait pas encore acquis de ceux qui étaient chargés de
sa petite enfance la science de considérer l'univers suivant les modes
généralement adoptés. Aussi vivait-elle au milieu des siens comme une
étrangère, laquelle ne comprend pas la langue que l'on parle autour
d'elle. Mais son esprit, déjà formé quand j'en commençai l'éducation,
exempt de toute idée préconçue, apprit aisément les divers systèmes
que je lui proposai, sut les appliquer rapidement, non point comme
Gertrud qui était embarrassée par la vision commune du monde, mais d'un
point de vue général, large, philosophique, auquel je n'avais atteint
qu'au prix d'incessants efforts. Elle put se mettre en liaison avec
les hommes et ne retint de leurs discours qu'une admiration sans borne
à mon égard, et le juste sentiment de ma supériorité sur eux. Tout ce
qu elle savait lui venait de moi, je l'avais façonnée à mon image:
elle n'eut qu'une religion, m'aimer. Mais cet amour fut d'autre sorte
que celui rencontré à Paris ou à Londres. Le calme y régnait, et non
cette inquiétude de connaître qui me talonnait aux bras d'Hortense,
ni cette pudeur d'être connu qui me faisait quitter ceux de Gertie.
Je n'avais pas besoin de sonder son âme, œuvre de mon génie, et le
mot pudeur perdait pour moi tout sens devant elle, puisqu'elle était
un reflet de moi-même. Je songeais avec orgueil de combien j'avais
dépassé, en modelant cet être, les faibles imaginations des hommes:
s'éprendre d'une statue au point de l'animer n'était pas un exploit
pareil à celui de dissiper les ténèbres qui entouraient Viagère et
d'appeler cette larve à la vie. L'existence avec elle n'avait pas
l'amour pour but, elle était l'amour même. Rien ne me choquait chez
ma maîtresse puisque tout en elle venait de moi. Pas un instant je ne
pouvais cesser de l'aimer ni elle de m'adorer, par simple instinct de
conservation. Ce n'est que dans le récit que j'emploie, en parlant
de nous deux, le pronom personnel à la première personne du pluriel.
Nous n'étions qu'une seule personne, une seule volonté, un seul amour.
Aussi la volupté ne s'épuisait-elle jamais pour nous, et grâce à la
science que j'avais de me soustraire aux lois physiques inventées
par les hommes, je trouvais sans cesse en moi les ressources qui la
perpétuait. Toutes les variations que j'avais fait subir à mes amies
passées devenaient superflues, où l'acte se suffisait, sans que nos
fantaisies demandassent d'autres décors. Néanmoins du nœud de cette
étreinte sans fin qui nous unissait nous associions le monde à nos
ébats. Mais au lieu de nous explorer nous-mêmes à l'occasion d'un
spectacle donné, ainsi que je l'avais fait au cours de mes aventures
antérieures, nous ne portions nul intérêt à nos réactions affectives,
mais nous souciions de la seule ambiance où nous nous trouvions.
Ainsi nous n'étions curieux que d'autrui et pas de nous-mêmes, parce
que nous échangions à tout instant le meilleur de notre énergie, et
que chacun donnait à l'autre l'image de son propre don. Sans jamais
interrompre le commerce de nos corps, nos esprits s'appliquèrent à
connaître la substance réelle des choses et la conception que l'univers
avait de nous. C'est dans la poursuite de ces expériences que nous
apprîmes que le lion ne mange les hommes que parce qu'il les prend pour
des plantes qui courent; que nous sûmes des grandes fourmis rouges
quelles croient à l'immortalité de l'âme; que nous discutâmes avec des
sensitives des théories qui assimilent la lumière à des vibrations,
à des émanations; que les serpents nous enseignèrent la véritable
explication de l'hypnotisme, basée sur la grande vitesse de la lumière,
l'impossibilité pour l'homme d'évaluer des fractions infinitésimales
de la durée et de l'espace, et la confusion de temps et de lieu que le
regard fait naître en lui par sa soudaineté et qui, artificiellement,
abolit les formes de sa sensibilité. Nous transposions le plaisir
de nos sens à chacune de ces découvertes, de telle sorte que par un
doux mensonge nous feignions de le croire purement intellectuel et
intimement attaché à la satisfaction du travail accompli. Ainsi notre
joie avait mille visages sans que la source en fût modifiée. Cela dura
toute une éternité.
Mais c'est en France que je suis mort, voici plus de vingt ans. Dans
le mépris où je me tiens de la façon humaine de regarder la vie, je
n'hésite pas à n'en point tenir compte et à dîner anachroniquement ce
soir à vos côtés. Il n'y a rien d'étonnant, Monsieur, à ce que mes
traits vous aient incité à entamer la conversation, car ce sont ceux
d'un homme, lequel a délaissé la poésie où il excella, paraît-il,
au-dessus de tout autre, qui a connu l'amour comme personne ici-bas,
mais qui sait aujourd'hui se suffire, qui a dédaigné une gloire
offerte, délaissé une popularité dont il se passe fort bien, abandonné
des richesses dont il ignore le compte, qui est revenu de la vie dont
il peut sortir à son gré et de la mort qu'il connaît trop bien pour
y croire et qui, tout solde fait de tant de qualités naturelles et
de connaissances amassées, n'a gardé que l'affabilité bavarde d'un
vieillard, petit fonctionnaire retraité de province qui s'entretient
à l'issue d'un repas de table d'hôte, en buvant le café trop chaud à
petites lampées, avec un Monsieur Anicet, poète, et qui fait semblant
de voyager pour complaire à sa famille.»
CHAPITRE DEUXIÈME
RÉCIT D'ANICET
«Monsieur, dit Anicet, je dînerais tous les soirs chez les aubergistes
pour peu que je fusse assuré d'y trouver toujours un voisinage qui
valût le vôtre. Par un miracle assez inexplicable, votre récit était
précisément celui que j'attendais à cette heure de ma vie, et vous avez
bien vu qu'il m'a tenu sous le charme. Mais permettez-moi quelques
critiques sur la façon dont vous avez usé pour le faire. Il m'y a paru
un certain désordre qui porte assez la marque de l'époque où vous êtes
censé avoir vécu, une certaine anarchie, conséquence de la tempête
romantique dont les meilleurs esprits se ressentaient encore à la fin
du siècle dernier, une certaine complexité que la raison déplore et de
laquelle un homme, aussi libéré que vous l'êtes des préjugés en cours,
pourrait aisément se défaire. Vous vous êtes peint dans l'enfance,
l'adolescence et la maturité; vous m'avez promené par les contrées les
plus diverses; vous m'avez conté au moins trois romans amoureux. Il eût
été très simple et bien plus démonstratif de vous soumettre dans cet
exposé à la règle des trois unités, qui présente l'avantage de réduire
au minimum l'importance des concepts humains et de permettre une
clarté narrative qu'on n'atteindrait pas sans elle. Ainsi vous eussiez
présenté dans un seul décor, sans sacrifier à l'exotisme, vos amours
avec une seule femme qui prît successivement les diverses attitudes de
vos maîtresses successives dans une unité de temps à votre choix, le
jour par exemple. N'objectez pas que vous auriez altéré la réalité,
je sais que cela vous indiffère, et si vous y voulez réfléchir, vous
conviendrez que cela n'eût rien changé à la portée de votre récit mais
aurait conféré à celui-ci la composition et la pureté qui lui manquent.
Ne vous froissez pas d'une observation qui prouve seulement l'intérêt
que suscite en moi votre narration et qui part tout naturellement d'un
jeune homme de ce temps-ci, accoutumé par tempérament et par souci du
style à se soumettre toujours à une règle, non pas par conviction, mais
dans la certitude que peu importe à quelle discipline on se plie pourvu
qu'on en reconnaisse une. Cette époque-ci n'est point à la révolte,
elle sourit facilement des incartades mais ne pense pas détenir la
vérité. Voici pourquoi, en bon fils de mon siècle, je conforme mes
actes et mes oeuvres à une loi, probablement sans fondement, mais qui
revêt à mes yeux le prestige d'être tombée en désuétude, de sembler
intolérable à autrui, et de ne me peser guère à moi qui ne crois ni au
temps, ni au lieu, ni à l'action. En illustration à ce préambule, et
pour répondre à votre confiance et à vos confidences, je vous ferai le
récit suivant dans lequel je vais m'efforcer d'appliquer les principes
qui me sont personnels comme ceux qui nous sont communs. Remarquez
bien, Monsieur, que leur strict usage entraîne d'une façon constante
l'emploi du présent de l'indicatif qui vient ainsi se substituer au
passé défini bien pompeux pour le goût actuel, embarrassant dans
l'expression des sentiments familiers et trop souvent escorté dans les
propositions relatives du disgracieux imparfait du subjonctif. Excusez
de si longs prolégomènes de n'introduire que le bref: Conte de la
Parfumeuse et des Bonnes Mœurs.
Souffrez qu'il débute, puisque j'emprunte au théâtre la règle à
laquelle je le ploie, comme ferait un texte dramatique, par la
description du décor unique dans lequel il va se dérouler. Le lieu
impersonnel, neutre, où tout peut advenir, où à toute heure du jour
les divers acteurs ont accès, où d'anciens amis pourront se retrouver,
des amoureux se réunir, la cour et la ville défiler, n'est, je vous
en fais grâce, ni le vestibule à colonnes de la tragédie, ni la place
publique de la comédie, mais participe de ces deux cadres comme
l'action suivante fait de ces deux genres. Elle se déroule à Paris de
nos jours, dans un des passages vivants qui mènent des plaisirs aux
affaires, des boulevards aux quartiers commerciaux. C'est la route que
prend quotidiennement Anicet, fils de famille, pour se rendre de la
maison paternelle aux domaines plaisants de la galanterie, et celui que
Monsieur son père, agent de change, suit également quand il va de son
bureau à la Bourse, la tête bourrée de chiffres et sans prendre garde
aux tentations du chemin. Mille appâts pour la curiosité d'un garçon
de vingt ans arrêtent aux devantures les regards d'Anicet junior. Il
y a l'étalage d'un marchand de papiers peints, celui d'un épicier qui
vend des produits exotiques, mandarines du Cambodge, noix de galles,
jujubes, au milieu desquels trône un œuf de verre rempli de graines
de cacao; l'étalage d'un tailleur auquel moulés sur des fonds blancs
obliques des pantalons rayés et des vestons cintrés frappent de stupeur
les âmes sensibles à ce prodige qu un vêtement suffise à soi-même;
l'étalage d'un second tailleur constitué de pièces de draps de trois
ou quatre gris, du fer à la perle, de chinés beige, rouge et vert, à
carreaux petits et grands, obliques ou droits et pointillés de tous
acabits; l'étalage d'un orthopédiste, mains coupées, corsets barbares,
chaussures chinoises avec les affreux plâtres des diverses sortes de
pieds contrefaits, béquilles évocatrices des sorcières, et bandages
hideux qui déshonorent des Vénus de Milo de plomb doré; l'étalage d'une
fabrique de machines à coudre, bêtes féroces au milieu desquelles se
hasardent des ouvrières dompteuses (si seulement j'avais la chance d'en
voir dévorer une); l'étalage d'un coiffeur-parfumeur avec ses cires
blousées de soie rose, ses fers à friser, ses flacons d'essences aux
noms entièrement créés, le buste du Monsieur décoré dont les cheveux,
la barbe sont blancs du côté droit et noirs du côté gauche. Enfin il
y a là l'entrée de l'Hôtel Meublé, entre des plantes vertes, où vient
aboutir directement l'escalier au tapis gris à marges rouges, aux
tringles de cuivre; sous le titre bleu et blanc qu'une lampe à gaz
éclaire, ce seuil s'ouvre avec une discrétion professionnelle sans
que le visage d'aucun portier retienne le passant de le franchir.
Sous le toit de verre qui garde ce lieu des intempéries, le promeneur
sentimental se trouve assez retranché du monde pour se laisser aller
à ses fantaisies, assez voisin de lui pour emprunter à son activité
industrielle les éléments d'un enthousiasme singulier.
Ce promeneur, c'est Anicet fils, qui parle, mentalement et non pas
frappant les parois de sa bouche avec sa langue, en soufflant l'air
de ses poumons sur ses cordes vocales et en agitant ses lèvres comme
font puérilement les acteurs dans les pièces de théâtre: «Décor où
se complaît ma sensibilité, je te baptise Passage des Cosmoramas.
J'ai parmi mes vieux jouets une boîte de prestidigitation où, sur
des étagères garnies de miroirs de métal, sont rangés les gobelets,
les muscades, la baguette jaune et noire, les mouchoirs de couleur,
les pièces de cinq francs à l'effigie de Napoléon III multipliables
à volonté, tout l'attirail d'un transfigurateur des mondes. Ce
lieu en est l'image, et tout s'offre à ma guise pour y transposer
la vie. Aux devantures, les inscriptions ne demandent qu'à changer
de sens, et si je lis: _ici on parle anglais_, l'humble boutique
devient pour moi un endroit mystérieux où l'on s'assemble pour se
croire en Grande-Bretagne: merveilleux subterfuge dont je demeure
saisi. Les majuscules sur les glaces des magasins se muent en
troublants hiéroglyphes. Les noms propres des fabricants prennent des
significations menaçantes. Le faux-jour qui naît du conflit des lampes
aux vitrines et de la clarté blafarde du plafond, permet toutes les
erreurs et toutes les interprétations. Quel étrange aspect revêtent
chez l'orthopédiste ces appareils trop bien faits, sinistres imitations
de la nature même, démons qui attendent un amputé pour le posséder en
s'interposant entre sa volonté et la vie. Écris, main de bois, dit
le manchot, mais elle continue à se déplacer suivant son grand axe,
avec une précision mécanique, sans tenir compte des observations. Tout
à coup le malheureux infirme s'aperçoit que ce qui bouge au bout de
son bras mutilé, c'est un horrible scorpion qui tourne lentement sur
soi-même. Pour qu'il m'épargne, je lui offre les fruits des îles à
l'étalage de l'épicier. Du rose au rouge et au violet, ils prennent
l'apparence de viandes bleues, et les figues fendues saignent comme
de jolis cancers. Les racines d'ignames se multiplient, rampent,
courent, montent et toute une forêt vierge éclot de l'œuf de verre où
les graines de cacao gardaient les parfums des Indes et des Amériques.
De la boutique du naturaliste, qui jusqu'ici me passait inaperçue,
s'échappe la faune qui peuple les branches, les taillis, les lianes, en
tout point semblable à celle des figures dans les livres de prix. Mais,
rat musqué, casoar, loutre, eider, petit gris ou carabe doré, tous
conservent en recouvrant la vie ce caractère poussiéreux des animaux
empaillés. La végétation se développe tellement, les bêtes deviennent
si nombreuses, que je me sens enserré, étouffé, étranglé et que des
êtres vermiculaires me frôlent le visage, que des pattes d'insectes
s'insinuent sous mes vêtements, que la nature m'envahit. J'ai beau
me dire que l'illusion me tient, que ces ramages n'existent qu'à la
devanture du marchand de papiers peints, que le crissement des ongles
des chacals sur les feuilles mortes, le hurlement des loups blancs, le
sifflement des boas constricteurs se réduisent au bruit des machines à
coudre, que l'homme mangé par le tigre qui n'en a laissé que le buste
est une réclame de teinture pour les cheveux, j'ai beau me dire que je
ne cours aucun danger, l'épouvante me gagne à force d'imaginations.
Comment sortir de la forêt? Je ne sais pas les mots magiques qui
feraient évanouir le charme. Avec angoisse je regarde autour de moi
sans rien apprendre. Tout à coup une inscription me saute aux yeux.
Je la lis tout haut: VÊTEMENTS TOUT FAITS ET SUR MESURE. Le sort est
rompu, merci mon Dieu, je suis sauvé. Je n'ai pas cessé de me trouver
dans le Passage où se complaît ma sensibilité. Seulement il fait nuit
dans le monde et les magasins ont gagné la bataille de l'électricité
contre le jour. Parce que je reviens d'un long voyage, je contemple le
paysage avec des yeux d'étranger, sans bien comprendre sa signification
ni me faire une idée nette du point de l'espace et du moment des
siècles où je vis. Sans doute, à ma droite, à ma gauche, les mannequins
des deux tailleurs, les corps qui animent ces habits visibles, n'en
ont pas non plus notion. Leurs têtes, leurs jambes, leurs mains sont
vraisemblablement restées dans une autre époque. Je m'y transporte,
et par un curieux renversement des valeurs je n'aperçois plus autour
de moi que des mains, des jambes, des têtes, des chapeaux, des gants,
des pantalons démodés. Mais quel style adoptent donc ces êtres
fragmentaires? Aux gibus, aux escarpins, je reconnais le Second Empire.
Je suis entre deux haies de boursiers et gandins: l'un en habit de
nankin bleu barbeau revient de conduire en tilbury dans l'Allée de
l'Impératrice; l'autre, les favoris à l'autrichienne, cravaté jusqu'au
menton, la serviette de chagrin sous le bras, siffle un quadrille que
ses pieds scandent déjà; celui-ci est un milord; ce quatrième porte
un pantalon collant cuisse de nymphe émue, un gilet de velours et des
bagues à tous les doigts; on reconnaît à la presse qui l'entoure que ce
beau merle-ci est un couturier; ce cavalier un peu trop brun appartient
à la suite de l'Empereur du Brésil; ce joli cœur, ce cocodès... mais
place aux dames! Voilà les partageuses, qui se mettent de la partie.
On ne les distingue pas au visage: elles sont uniformément coiffées
en bandeaux comme la divine Eugénie. On les classe d'après leurs
robes dont les noms sont au goût du jour: Lady Rowena, Stéphanie,
Rendez-vous bourgeois, Desdémone, L'Absence, Camille, Les Repentirs,
Sans-Souci, Pensez-y toujours, Le Torrent. Qu'arrive-t-il donc? Toutes
les femmes se précipitent vers un nouvel arrivant. Qui me dira son nom?
La rumeur le murmure: Palikao, Palikao, c'est le futur ministre de la
guerre, le plus charmant homme de l'État. Il semble qu'on n'attendait
que lui pour tirer les ficelles. Voici toute la foule qui se met à
danser. Les couples se font vis-à-vis, sautent, saluent, chahutent.
On saisit subitement pourquoi le bas des pantalons épouse les mollets
des hommes à voir ceux-ci passer le pied par-dessus la tête de leur
danseuse. Quelle musique joue-t-on là, elle a le diable au corps. Les
entrechats s'accélèrent. Le bal devient général. Il n'y a que moi qui
fais cavalier seul. Bousculé par tout le monde, je ne sais plus où me
garer; cet air de bastringue me trotte par la tête, il faut bien que je
danse aussi. Vite, une femme. Toutes sont prises, je reste désemparé.
Justement de la Parfumerie sort celle que j'attendais: elle a seize
ans et un costume à la Moresque. Tout de suite, je l'engage pour la
mazourke à cause de son ingénuité. Mais nous dansons le cancan. Quelle
fougue elle y apporte. Je ne m'imaginais pas qu'on pût lever si haut
la jambe. La Parfumeuse naïve replie la cuisse et la détend d'un seul
coup comme un ressort, le pied pointé en avant, qui vient donner
contre ma poitrine et m'envoie de surprise à quelques pas. Dès que je
suis remis de mon émotion, nous renouons le motif et nous rapprochons
corps à corps. Par exemple, je me demande un peu ce que ce petit démon
me fait danser là. Il n'y a pas de nom pour ces cabrioles, ces tours
de force, ces voltiges. Comment puis-je suivre ces pas que j'ignore?
Toute la société fait cercle autour de nous. Je ne sais quelle force
me pousse, on jurerait que j'ai dansé ce charivari-là toute ma vie.
Exaltante gymnastique, chaque passage me permet de mieux connaître
une des merveilles de ma partenaire. La fermeté de ses seins ne peut
plus m'échapper, maintenant que je soulève ce corps par la taille et
qu'ensuite je le ramène contre moi. Comment ne pas apprécier ses bras,
noués autour de mon cou pour la figure suivante? Je ne parle pas des
intimes contacts. L'assemblée applaudit, et, fort de son approbation,
ivre de la beauté qui s'abandonne à moi, je continue cet exercice.
Cependant ma danseuse demeure mon guide, et quand les mouvements nous
rapprochent, elle m'enseigne en ces termes l'art et la volupté: