--Alors?
--Eh bien! Je voudrais... (sa voix tremble, hésitante et fatiguée), si
je ne suis pas indiscrète, vous prier, ne me répondez rien de cruel, car
je n’ai jamais pu m’habituer à votre éclat de rire de vieux gamin qui se
moque de tout, je voudrais savoir si on ne pourrait pas _habiller_ la
femme nue?
--Quelle femme nue?
--Mon portrait, naturellement, celui que vous devez m’envoyer avant
midi.
Cette fois, je retiens un éclat de rire, parce que, brusquement, j’ai
envie de l’étrangler et plus du tout celle de plaisanter.
--Line, je ne comprends pas.
--Voyons, Alain, vous êtes un artiste capable de ça, je pense. Est-ce
que vous ne pourriez pas essayer?... Qui peut plus, peut moins!
J’achève de m’habiller, moi, dans ce cabinet microscopique où règne un
désordre bien féminin et où j’ai l’impression de porter le plafond bas
sur ma tête, tellement cela ressemble à une souricière. Dans mon crâne
m’entre comme le clou qui tue les pauvres bestioles coupables d’avoir eu
faim et d’avoir voulu mordre à l’appât. Je n’ai pas la migraine,
seulement je continue à y voir un peu rouge. En face de moi, la tache
sanglante d’un bâton de fard, un ruban écarlate et des jarretières
nouées sous deux fleurs de grenades; c’est irritant, surtout lorsqu’on
se rappelle pas mal d’autres joujoux du même ton. Le peintre s’hypnotise
facilement et cela devient dangereux pour l’homme, cette couleur qui
agace les taureaux.
Je sors de ce réduit parfumé en secouant mes rudes cheveux, car, n’ayant
pas découvert la brosse, je n’arrive pas à les discipliner avec ce
démêloir d’écaille trop souple, qui plie dans les doigts.
Pauline Vallier est étendue, statue tombale, autre genre de Muse en
service commandé, dans le ravage des draps et des couvertures, ombrée
d’une longue écharpe de dentelles noires. On devine la merveille de ce
corps, très blanc, sous ce voile, celle de la poitrine où les deux seins
ont l’apparence de coupes d’albâtre dont on aurait brisé les pieds en
les collant à la chair, montrant, à la place de la cassure, une
dépression rose. Les jambes sortent de l’écharpe, gantées d’un
Chantilly, soigneusement damasquiné de broderies, quoique troué par
place. Le tableau m’évoque celui de mon glorieux ami, Féderico
Beltran-Massès, un des premiers peintres de l’Espagne, représentant une
mystérieuse manola entièrement nue sous les arabesques de sa mantille.
--Expliquons-nous, s’il vous plaît, Line. Je n’entends rien à vos
énigmes bien morales. A quel nouveau genre de supplice faites-vous
allusion? Au lieu de détruire ou de recommencer votre image, ne
serait-ce pas plus simple, qui peut plus peut moins, comme vous dites,
de me détruire moi-même? Pas ici, non, ailleurs, où Mme Valérie ne
serait point inquiétée pour un assassinat qui nuirait, probablement, à
sa vertueuse réputation.
--Alain, vous ne me répondez pas sérieusement. Vous avez tort.
Je m’assieds au bord du lit. J’ai une affreuse sensation de déchéance et
de tristesse. Qu’ai-je fait de mon bel amour? Après tant de bonheur, je
suis très malheureux. J’incruste les ongles dans le satin du couvre-pied
et je me produis l’effet de mon chien qui gratte le gazon, comme pour
s’enterrer lui-même.
--Vous désirez que je recommence un autre portrait de vous? Ce sera
long. Oui, certainement, si cela me procure la joie de vous retenir à
Paris, chère Madame.
--Moi, je n’ai pas le temps, mais, retouchez le même: conservez la tête
qui me plaît parce qu’elle est mieux que la mienne d’aujourd’hui. Jamais
vous ne pourrez réussir ce sourire-là, maintenant, puisque je ne vous
aime plus. Et simplement habillez le corps. Si c’est _faire la fille_
que vous demander ça... je me risque.
Je glisse à genoux devant elle en réunissant ses deux mains dans les
miennes, ses deux mains froides.
--Ah! pas cela! Line, pas cela! Demandez-moi tout ce que vous voudrez,
tout, mais pas cette chose odieuse: refaire votre portrait en
_l’habillant_! Ne me condamnez pas à ce martyre... Je consens à vous
perdre, à le perdre, puisque c’était l’enjeu de la bataille, je consens
à voir pâlir mon dernier rayon de joie et à demeurer seul en plein
crépuscule... je veux encore bien vous avoir retrouvée pour me bien
pénétrer de cette vérité qu’il n’y a plus d’âme dans votre corps,
c’est-à-dire d’amour pour moi, mais, non, pas ça, je ne veux pas
travailler pour les sous-préfectures, je ne veux pas que vous vous
sauviez de moi en emportant le joli portrait décent pour un public que
j’ignore, que je veux ignorer. Vous avez le droit, puisque je reconnais
ce droit, de me reprendre votre ancienne image, ou de la détruire. Je ne
vous donne pas celui de me la faire renier... publiquement. Autre
scandale! D’ailleurs, que m’importe le public! Je n’ai pas l’intention
de vous... vendre un tableau pour une rétrospective ou une galerie de
château. Je veux simplement tenir ma parole. Cette image vous déplaît?
Déchirez-la. Vous ne pouvez pas me déchirer davantage! La chose est
facile, n’en parlons plus! A mon tour de vous défendre quelque geste
superflu! Celui de me parler _en fille_, vous!...
Elle murmure, d’un accent singulier, enfantin, et je n’ai jamais vu ses
yeux si étrangement durs:
--Je retarde la pendule, Alain. Est-ce que par hasard, je n’ai pas aussi
le droit de choisir mon heure?
J’avais fait le plus héroïque effort qu’un amant, toujours épris, puisse
faire en acceptant ce premier marché, car si je l’avais étourdiment
proposé, je n’avais pas osé croire qu’on le réaliserait. Maintenant, je
suis pris à mon propre piège, pris comme la souris, la grosse souris
dans la petite souricière de son cabinet de toilette.
Je n’ai pas eu tort de refaire l’amour avec cette fille qui ressemble à
la femme que j’ai tant aimée, parce que le flacon vide ayant contenu de
l’essence précieuse conserve toujours une fugace et enivrante senteur de
son parfum, mais j’ai tort de me figurer le retour de l’extase de jadis.
Si j’ai eu la même ferveur à la respirer... il est évident qu’elle ne
peut plus me sentir, pour employer une expression vulgaire. J’ai dû la
froisser cruellement autrefois, et deux années de silence n’ont pas
suffi à calmer ses rancunes. On n’est jamais _pareils_, jamais assez
intimes pour tout s’avouer. Elle n’avait pas confiance en moi. Je
n’éprouvais même pas le besoin d’avoir confiance en elle. Je n’étais
jaloux que sur le moment. Elle me racontait des histoires que je
n’écoutais pas ou que je ne saisissais pas dans toutes leurs
répercussions. Et puis, il aurait fallu l’intuition, le pressentiment de
mon amour futur qui n’est, peut-être, que la fougueuse exaspération de
l’absence.
Elle m’a quitté frauduleusement. Je n’ai pas cru à son départ total et,
restant rivé à elle par la terrible habitude de la pensée, la
_cristallisant_ en mon cerveau comme une matière chimique, inerte aux
réactions prévues, je me suis abominablement intoxiqué.
Je réponds sur un ton moins âpre:
--Voyons, Line, comment l’entendez-vous, ce... sur-portrait?
--En toilette de soirée, très osée, très dernier cri, mais atténuant
toutes les nudités inconvenantes.
--Une femme qui rira de ce rire-là, dans les vêtements d’une mondaine,
mais ce sera effarant! Une élégante provinciale ayant fait venir de
Paris le costume destiné à aguicher, sans doute, le vieux magistrat
blasé ou le jeune gentilhomme farmer complètement idiot, hein? Merci
bien, Line! Vous me prenez pour un autre. Tordez-moi le cœur en
admettant que j’ai encore un cœur malgré vos doutes, mais n’essayez pas
de tordre mes pinceaux. Alain Montarès n’est pas, ne peut pas devenir le
peintre ordinaire des prudes ou des belles dévotes repenties. Il me faut
à moi, pour pouvoir travailler, la liberté des chairs ou la suprême
volupté de leurs gestes. Je ne peux pas songer à voir habiller de
nouveaux préjugés sociaux la femme qui fut mienne entièrement, sans
scrupules. J’admets volontiers que l’étude, un peu trop approfondie, que
je m’en suis permise, soit injurieuse et je m’en rends tellement compte
que je veux la détruire pour vous prouver mon... nouveau respect,
cependant, je n’irai pas plus loin.
--Vous n’êtes, comme toujours, Alain Montarès, qu’un orgueilleux et un
inutile. Vous préférez la destruction à la réhabilitation. Si vous
faisiez cela, je pourrais croire à votre belle passion et emporter de
vous, avec ce portrait, un meilleur souvenir. Vous ne m’aimez pas.
Je réfléchis, le front dans le couvre-pied de satin, me bouchant les
oreilles pour ne plus rien entendre. Mon vieux fatalisme remonte. Après
tout, c’est stupide de s’emballer comme ça sur des mots, des fictions.
Il est clair que j’ai fini par entrevoir, tout à l’heure, la
possibilité, pour moi, le plus vivant et le plus fort, de ne plus vivre,
de me faire sauter la cervelle en rentrant chez moi, là-bas, derrière la
grille de ce jardin, les barreaux de ma prison, c’est donc que
j’envisageais de rester le plus faible après avoir joué, malgré moi,
cette partie dangereuse?
Je suis surtout un impulsif. J’ai aussi le tort fondamental de devenir
enragé dès qu’on me résiste. L’amour, ça ne doit pas être une
perpétuelle révolte devant le sens commun. Je n’ai pas encore trouvé la
créature passive qui me subira tout en daignant me comprendre ou me
pardonner. Est-ce une raison pour me priver d’une consolation à laquelle
je tiens plus qu’à l’existence quotidienne? Je ne suis ni ambitieux, ni
intéressé par quoi que ce soit en dehors de mes passions, de ma
passion... la belle affaire qu’une composition gâchée, une œuvre tarée,
un portrait _dit de complaisance_, comme ceux que nous fabrique en série
cet excellent Carlos Véra, cet homme de génie pour salon officiel? J’ai
refusé de faire la tête de la princesse Servandini à cause de son profil
chevalin qui ne m’inspirait pas, n’étant pas un _animalier_, je suis
peut-être encore plus ridicule en refusant une retouche à une jolie
personne. Je murmure, essayant de railler:
--Une robe de cinq heures, un déguisement, quoi? Lequel déguisement
permettrait la pose en arrière, les cheveux flous, de ces robes chemises
qui tiennent sans agrafes et qu’on rajuste, dans les garçonnières, en
deux tours de mains pour courir ensuite chez Mme X... qui donne un thé,
_l’alibi_.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Alain, je n’ai jamais eu de
ces costumes-là. Mais, une draperie sur ma gorge, sur mes hanches, et je
vous abandonne les jambes, puisqu’on porte des robes courtes, à la
condition de leur mettre des bas...
Je riposte, brutalement:
--... Avec quelque chose dedans, si vous y tenez!
Elle fait une moue d’une innocence peut-être sincère, à la fois confuse
et vexée qu’on ne semble pas estimer ses jambes à leur véritable valeur
picturale:
--Vous n’allez pas me dire que dans ce bas-là il n’y a rien... ou vous
seriez aveugle, Alain Montarès!
Et elle pose par terre la pointe de son pied, montre sa jambe gainée de
dentelles, blanche comme un clair de lune sous le caprice léger d’un
nuage.
Je me tais.
J’ai perdu... ou mieux, je suis perdu.