XVIII

--Alors?

--Eh bien! Je voudrais... (sa voix tremble, hésitante et fatiguée), si

je ne suis pas indiscrète, vous prier, ne me répondez rien de cruel, car

je n’ai jamais pu m’habituer à votre éclat de rire de vieux gamin qui se

moque de tout, je voudrais savoir si on ne pourrait pas _habiller_ la

femme nue?

--Quelle femme nue?

--Mon portrait, naturellement, celui que vous devez m’envoyer avant

midi.

Cette fois, je retiens un éclat de rire, parce que, brusquement, j’ai

envie de l’étrangler et plus du tout celle de plaisanter.

--Line, je ne comprends pas.

--Voyons, Alain, vous êtes un artiste capable de ça, je pense. Est-ce

que vous ne pourriez pas essayer?... Qui peut plus, peut moins!

J’achève de m’habiller, moi, dans ce cabinet microscopique où règne un

désordre bien féminin et où j’ai l’impression de porter le plafond bas

sur ma tête, tellement cela ressemble à une souricière. Dans mon crâne

m’entre comme le clou qui tue les pauvres bestioles coupables d’avoir eu

faim et d’avoir voulu mordre à l’appât. Je n’ai pas la migraine,

seulement je continue à y voir un peu rouge. En face de moi, la tache

sanglante d’un bâton de fard, un ruban écarlate et des jarretières

nouées sous deux fleurs de grenades; c’est irritant, surtout lorsqu’on

se rappelle pas mal d’autres joujoux du même ton. Le peintre s’hypnotise

facilement et cela devient dangereux pour l’homme, cette couleur qui

agace les taureaux.

Je sors de ce réduit parfumé en secouant mes rudes cheveux, car, n’ayant

pas découvert la brosse, je n’arrive pas à les discipliner avec ce

démêloir d’écaille trop souple, qui plie dans les doigts.

Pauline Vallier est étendue, statue tombale, autre genre de Muse en

service commandé, dans le ravage des draps et des couvertures, ombrée

d’une longue écharpe de dentelles noires. On devine la merveille de ce

corps, très blanc, sous ce voile, celle de la poitrine où les deux seins

ont l’apparence de coupes d’albâtre dont on aurait brisé les pieds en

les collant à la chair, montrant, à la place de la cassure, une

dépression rose. Les jambes sortent de l’écharpe, gantées d’un

Chantilly, soigneusement damasquiné de broderies, quoique troué par

place. Le tableau m’évoque celui de mon glorieux ami, Féderico

Beltran-Massès, un des premiers peintres de l’Espagne, représentant une

mystérieuse manola entièrement nue sous les arabesques de sa mantille.

--Expliquons-nous, s’il vous plaît, Line. Je n’entends rien à vos

énigmes bien morales. A quel nouveau genre de supplice faites-vous

allusion? Au lieu de détruire ou de recommencer votre image, ne

serait-ce pas plus simple, qui peut plus peut moins, comme vous dites,

de me détruire moi-même? Pas ici, non, ailleurs, où Mme Valérie ne

serait point inquiétée pour un assassinat qui nuirait, probablement, à

sa vertueuse réputation.

--Alain, vous ne me répondez pas sérieusement. Vous avez tort.

Je m’assieds au bord du lit. J’ai une affreuse sensation de déchéance et

de tristesse. Qu’ai-je fait de mon bel amour? Après tant de bonheur, je

suis très malheureux. J’incruste les ongles dans le satin du couvre-pied

et je me produis l’effet de mon chien qui gratte le gazon, comme pour

s’enterrer lui-même.

--Vous désirez que je recommence un autre portrait de vous? Ce sera

long. Oui, certainement, si cela me procure la joie de vous retenir à

Paris, chère Madame.

--Moi, je n’ai pas le temps, mais, retouchez le même: conservez la tête

qui me plaît parce qu’elle est mieux que la mienne d’aujourd’hui. Jamais

vous ne pourrez réussir ce sourire-là, maintenant, puisque je ne vous

aime plus. Et simplement habillez le corps. Si c’est _faire la fille_

que vous demander ça... je me risque.

Je glisse à genoux devant elle en réunissant ses deux mains dans les

miennes, ses deux mains froides.

--Ah! pas cela! Line, pas cela! Demandez-moi tout ce que vous voudrez,

tout, mais pas cette chose odieuse: refaire votre portrait en

_l’habillant_! Ne me condamnez pas à ce martyre... Je consens à vous

perdre, à le perdre, puisque c’était l’enjeu de la bataille, je consens

à voir pâlir mon dernier rayon de joie et à demeurer seul en plein

crépuscule... je veux encore bien vous avoir retrouvée pour me bien

pénétrer de cette vérité qu’il n’y a plus d’âme dans votre corps,

c’est-à-dire d’amour pour moi, mais, non, pas ça, je ne veux pas

travailler pour les sous-préfectures, je ne veux pas que vous vous

sauviez de moi en emportant le joli portrait décent pour un public que

j’ignore, que je veux ignorer. Vous avez le droit, puisque je reconnais

ce droit, de me reprendre votre ancienne image, ou de la détruire. Je ne

vous donne pas celui de me la faire renier... publiquement. Autre

scandale! D’ailleurs, que m’importe le public! Je n’ai pas l’intention

de vous... vendre un tableau pour une rétrospective ou une galerie de

château. Je veux simplement tenir ma parole. Cette image vous déplaît?

Déchirez-la. Vous ne pouvez pas me déchirer davantage! La chose est

facile, n’en parlons plus! A mon tour de vous défendre quelque geste

superflu! Celui de me parler _en fille_, vous!...

Elle murmure, d’un accent singulier, enfantin, et je n’ai jamais vu ses

yeux si étrangement durs:

--Je retarde la pendule, Alain. Est-ce que par hasard, je n’ai pas aussi

le droit de choisir mon heure?

J’avais fait le plus héroïque effort qu’un amant, toujours épris, puisse

faire en acceptant ce premier marché, car si je l’avais étourdiment

proposé, je n’avais pas osé croire qu’on le réaliserait. Maintenant, je

suis pris à mon propre piège, pris comme la souris, la grosse souris

dans la petite souricière de son cabinet de toilette.

Je n’ai pas eu tort de refaire l’amour avec cette fille qui ressemble à

la femme que j’ai tant aimée, parce que le flacon vide ayant contenu de

l’essence précieuse conserve toujours une fugace et enivrante senteur de

son parfum, mais j’ai tort de me figurer le retour de l’extase de jadis.

Si j’ai eu la même ferveur à la respirer... il est évident qu’elle ne

peut plus me sentir, pour employer une expression vulgaire. J’ai dû la

froisser cruellement autrefois, et deux années de silence n’ont pas

suffi à calmer ses rancunes. On n’est jamais _pareils_, jamais assez

intimes pour tout s’avouer. Elle n’avait pas confiance en moi. Je

n’éprouvais même pas le besoin d’avoir confiance en elle. Je n’étais

jaloux que sur le moment. Elle me racontait des histoires que je

n’écoutais pas ou que je ne saisissais pas dans toutes leurs

répercussions. Et puis, il aurait fallu l’intuition, le pressentiment de

mon amour futur qui n’est, peut-être, que la fougueuse exaspération de

l’absence.

Elle m’a quitté frauduleusement. Je n’ai pas cru à son départ total et,

restant rivé à elle par la terrible habitude de la pensée, la

_cristallisant_ en mon cerveau comme une matière chimique, inerte aux

réactions prévues, je me suis abominablement intoxiqué.

Je réponds sur un ton moins âpre:

--Voyons, Line, comment l’entendez-vous, ce... sur-portrait?

--En toilette de soirée, très osée, très dernier cri, mais atténuant

toutes les nudités inconvenantes.

--Une femme qui rira de ce rire-là, dans les vêtements d’une mondaine,

mais ce sera effarant! Une élégante provinciale ayant fait venir de

Paris le costume destiné à aguicher, sans doute, le vieux magistrat

blasé ou le jeune gentilhomme farmer complètement idiot, hein? Merci

bien, Line! Vous me prenez pour un autre. Tordez-moi le cœur en

admettant que j’ai encore un cœur malgré vos doutes, mais n’essayez pas

de tordre mes pinceaux. Alain Montarès n’est pas, ne peut pas devenir le

peintre ordinaire des prudes ou des belles dévotes repenties. Il me faut

à moi, pour pouvoir travailler, la liberté des chairs ou la suprême

volupté de leurs gestes. Je ne peux pas songer à voir habiller de

nouveaux préjugés sociaux la femme qui fut mienne entièrement, sans

scrupules. J’admets volontiers que l’étude, un peu trop approfondie, que

je m’en suis permise, soit injurieuse et je m’en rends tellement compte

que je veux la détruire pour vous prouver mon... nouveau respect,

cependant, je n’irai pas plus loin.

--Vous n’êtes, comme toujours, Alain Montarès, qu’un orgueilleux et un

inutile. Vous préférez la destruction à la réhabilitation. Si vous

faisiez cela, je pourrais croire à votre belle passion et emporter de

vous, avec ce portrait, un meilleur souvenir. Vous ne m’aimez pas.

Je réfléchis, le front dans le couvre-pied de satin, me bouchant les

oreilles pour ne plus rien entendre. Mon vieux fatalisme remonte. Après

tout, c’est stupide de s’emballer comme ça sur des mots, des fictions.

Il est clair que j’ai fini par entrevoir, tout à l’heure, la

possibilité, pour moi, le plus vivant et le plus fort, de ne plus vivre,

de me faire sauter la cervelle en rentrant chez moi, là-bas, derrière la

grille de ce jardin, les barreaux de ma prison, c’est donc que

j’envisageais de rester le plus faible après avoir joué, malgré moi,

cette partie dangereuse?

Je suis surtout un impulsif. J’ai aussi le tort fondamental de devenir

enragé dès qu’on me résiste. L’amour, ça ne doit pas être une

perpétuelle révolte devant le sens commun. Je n’ai pas encore trouvé la

créature passive qui me subira tout en daignant me comprendre ou me

pardonner. Est-ce une raison pour me priver d’une consolation à laquelle

je tiens plus qu’à l’existence quotidienne? Je ne suis ni ambitieux, ni

intéressé par quoi que ce soit en dehors de mes passions, de ma

passion... la belle affaire qu’une composition gâchée, une œuvre tarée,

un portrait _dit de complaisance_, comme ceux que nous fabrique en série

cet excellent Carlos Véra, cet homme de génie pour salon officiel? J’ai

refusé de faire la tête de la princesse Servandini à cause de son profil

chevalin qui ne m’inspirait pas, n’étant pas un _animalier_, je suis

peut-être encore plus ridicule en refusant une retouche à une jolie

personne. Je murmure, essayant de railler:

--Une robe de cinq heures, un déguisement, quoi? Lequel déguisement

permettrait la pose en arrière, les cheveux flous, de ces robes chemises

qui tiennent sans agrafes et qu’on rajuste, dans les garçonnières, en

deux tours de mains pour courir ensuite chez Mme X... qui donne un thé,

_l’alibi_.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Alain, je n’ai jamais eu de

ces costumes-là. Mais, une draperie sur ma gorge, sur mes hanches, et je

vous abandonne les jambes, puisqu’on porte des robes courtes, à la

condition de leur mettre des bas...

Je riposte, brutalement:

--... Avec quelque chose dedans, si vous y tenez!

Elle fait une moue d’une innocence peut-être sincère, à la fois confuse

et vexée qu’on ne semble pas estimer ses jambes à leur véritable valeur

picturale:

--Vous n’allez pas me dire que dans ce bas-là il n’y a rien... ou vous

seriez aveugle, Alain Montarès!

Et elle pose par terre la pointe de son pied, montre sa jambe gainée de

dentelles, blanche comme un clair de lune sous le caprice léger d’un

nuage.

Je me tais.

J’ai perdu... ou mieux, je suis perdu.

Refaire l'amour · 第 24 / 31 题