Francine est de mauvaise humeur. Nestor bougonne. Sirloup détériore le
gazon. Depuis quelques semaines toutes les habitudes de la maison sont
bouleversées. Ma cuisinière est vexée parce que je lui ai repris la clef
de la serre pour empêcher l’intrusion de Bouchette chez la femme nue. On
ne peut plus nettoyer cette pièce, toujours si poussiéreuse à cause de
son parquet de simple terre battue.
Nous sommes au début de juin et les _mères de famille_ avortent,
s’étiolent. Quant aux nénuphars de la vasque, ils exhibent d’informes
boutons jaunâtres donnant l’impression de moitié d’œufs à la coque. Le
gazon, lui-même, prend un aspect de maladie de peau que Sirloup, embêté,
énervé, gratte, gratte, s’enrageant à cette besogne comme un chien fou.
Il faudra se résigner au grand départ, à la fuite éperdue en auto. Pour
où? Les voyages sont, en certaines circonstances, de tels arrachements
qu’ils ressemblent aux opérations chirurgicales. Si on n’en meurt pas,
on est soulagé, mais c’est une chance à courir.
Bouchette n’est pas revenue. Elle ne reviendra jamais, je le sens.
Pauline Vallier s’est sauvée, l’autre jour, sous le cinglement d’une
insulte que les femmes prudes ne peuvent guère pardonner.
Et c’est pourtant celle-là que j’attends, c’est plus fort que moi. Je la
devine, je la vois encore à Paris restée pour mettre de l’ordre dans ses
affaires, courant les grands magasins, se risquant jusqu’au théâtre
sérieux, se reprenant à la vie parisienne et la revivant à l’envers
pendant que les vrais Parisiens s’en vont. Avec qui se promène-t-elle?
Tant que je me l’imaginerai respirant le même air que moi, je ne pourrai
pas changer d’air.
Je travaille, c’est-à-dire que je m’efforce de me distraire. Je m’occupe
d’une jeune Muse en service commandé sur un monument aux morts et je
tâche de lui dessiner un geste naturel. Ça ne vient pas, car je la crée
sans modèle. Tous les modèles me dégoûtent. Je pense de plus en plus à
la femme en deuil, ce travesti funèbre de ma passion de jadis. Ce
qu’elle m’a lancé à la tête, durant sa fatale visite, me descend
jusqu’au cœur. Il n’est pas bon qu’un homme de mon espèce se mette à
réfléchir. Je finis par me rendre compte qu’elle pourrait bien avoir
raison. Nous avons exagéré chacun de notre côté! Comment une femme
revenue à la vie normale, la vie végétative de province, au calme de la
vertu, pourrait-elle juger autrement cette période anormale de son
existence où elle fut séduite, subjuguée par une violence qu’elle
n’avait jamais... admise? Elle est retombée sur elle-même comme l’écume
de la cascade retombe en eau courante, puis dormante, le champagne
mousseux se transformant en eau pure. C’est l’éternel malentendu. Pour
se quitter bien, il faudrait ne se rien laisser à désirer. Or, moi, je
la désire encore. Elle est encore la complémentaire de la couleur de mon
amour! Il ne fallait pas la laisser partir, j’aurais dû la chambrer, la
séquestrer, au besoin, en face de son image et, comme chaque fois que je
me trouve en présence d’une énigme, je me suis employé à l’obscurcir,
j’ai laissé agir la fatalité, plus par orgueil que par dépit. Ni
adresse, ni référence d’aucune sorte. Je ne peux pas lui écrire, je sais
très bien qu’elle n’est pas retournée à son ancien logis. Je subis le
supplice de l’incognito. Ça m’est égal pour Bouchette. Ça m’exaspère au
sujet de Pauline Vallier! Et ce ridicule fatalisme qui commande tous mes
actes représente, en somme, ma loyauté, mon unique honnêteté vis-à-vis
des femmes: celles que je veux, je les attends parce que je les veux
réellement à moi, désignées par le sort.
Enfin, je crois que je me suis conduit comme un imbécile, selon l’usage.
Et je souffre mille morts...
Francine s’approche de son menu pas de souris:
--Faudrait tout de même faire cette chambre, Monsieur? Ce doit être une
pourriture...
--Hein? Quoi? Ah! oui, la serre! Écoutez-moi, Francine, il faut
respecter les miracles.
--Quels miracles, Monsieur?
Je me lève, heureux d’une diversion, car la Muse en service commandé
pour le frontispice de cet album tourne mal. Je casse, sur elle, autant
de pastels que je voudrais briser de... fleurs sur les épaules de Mme
Pauline Vallier.
--Oui, l’arbre sec ressuscite!...
J’entraîne Francine au rez-de-chaussée. Nous pénétrons dans cette grotte
sombre où sourit ma Vénus.
--Voyez-vous ce bourgeon, Francine, ce petit brin vert qui va se
dérouler, cette menue feuille qui se tendra comme une petite main? Eh
bien, c’est la dernière branche du centenaire, _il revit_. Sa race
renaît!
A gauche du chevalet, du tronc luisant de l’arbre mort, a jailli une
minuscule pousse écartant péniblement l’écorce, puis, plus solide et
aussi parce qu’en face d’elle j’ai laissé pénétrer le soleil, la
branchette s’est dressée peu à peu, du vert tendre passant au vert
foncé, du jade allant à la translucide émeraude, écartant, comme des
doigts, une feuille de platane, parfaitement conformée.
--Voilà, Francine. C’est un miracle. Un arbre desséché depuis que nous
sommes ici, c’est-à-dire depuis plus de seize ans, nous apprend que
certaines puissances sont éternelles.
D’un air incrédule, Francine secoue la tête:
--Je dois dire à Monsieur que ça lui est arrivé plusieurs fois, à cet
arbre-là, depuis que je le connais, seulement c’est la première qu’on ne
me le laisse pas frotter. Quand je faisais le ménage ici, les autres
printemps, je lui donnais quelques bons coups de plumeau et je le
passais à l’encaustique pour le débarrasser de tous ces vilains petits
champignons qui pourrissaient. Si j’avais su que ça plaise à Monsieur,
ce genre de bourgeon-là...
Elle n’ose pas rire devant ma mine déçue. Mon miracle est par terre!
Aucune coïncidence, pas même un tour de force de la nature.
Ponctuellement, depuis plus de quinze ans, mon arbre mort manifeste une
vie intérieure qui s’extériorise au retour de la saison tiède. Il n’a
jamais cessé de vivre, de pousser sa petite branche, son rameau, espoir
de sa race, et sans la pâte à reluire de la civilisation il aurait, sans
doute, mis tout naturellement son enfant au monde!
--Vous comprenez, Monsieur, glisse timidement Francine, cherchant à me
consoler, un arbre qu’en enferme dans une chambre, bien à l’abri, qui
sert de cadre aux peintures de Monsieur, ce n’est qu’un meuble de plus
pour moi, je ne pensais pas mal faire de l’entretenir comme tous les
autres meubles, rapport à l’hygiène!...
Ah! oui, la fameuse hygiène! On doit tuer pas mal de gosses au nom de
cette hygiène intensive, de même qu’en essayant de perfectionner, de
refaire la race française par les sports intensifs, on a réussi à
produire cette effroyable espèce d’animal qu’on appelle un _champion_,
le garçon aux oreilles décollées, aux yeux bovins, dont les bras de
singe terminés en battoirs peuvent se taper les genoux sans le forcer à
se baisser. Ils font peur aux femmes et, en outre, ils ont très peur
d’elles, parce que ça les empêcherait de gagner leur match du dimanche.
Le soir tombe et une lueur presque rose vient empourprer l’eau de ma
citerne.
Je suis excessivement déprimé.
On entend les gonds de la grille du jardin qui tournent, appelant au
secours: c’est un petit télégraphiste. Il apporte un pneu. Francine
réapparaît:
--Est-ce que Monsieur dînera ce soir?
--Non, je ne crois pas.
Et elle me laisse en tête à tête avec... l’autre miracle, le vrai,
celui-là, _son écriture_:
«J’attendrai, ce soir, 7 h., M. Alain Montarès, à l’hôtel de Flandres.
Demander Mme Valérie.»
Je reçois une telle commotion que ce crépuscule rose me monte
brusquement au cerveau comme un verre de vin pur.
Elle? Qui va me recevoir dans un hôtel, celui-là même probablement où
elle est descendue et où je vais rencontrer le notaire, sinon l’avocat
m’interdisant de me servir de ce portrait pour la reproduction. Ah! on
peut être tranquille! Aucune reproduction n’est possible avec Mme
Pauline Vallier, la bourgeoise stérile et pudique!
Je cherche l’hôtel de Flandres sur un plan. C’est dans une rue écartée
de toutes les grandes voies. J’aperçois ça d’ici. Un endroit proprement
tenu où descendent des curés de campagne, des institutrices de province.
Inutile de commander l’auto. Je vais droit aux enfers, à moins que je ne
reprenne le paradis de force et je m’habille comme pour une messe de
mariage.
Arrivé là, je demande Mme Valérie.
--Au second, à gauche, numéro 10, me répond une dame qui a des
moustaches comme un ancien soldat.
Je suis en trois bonds devant la porte en question. J’ai beau frapper
très légèrement, il me semble que je viens de lancer une pierre sur le
couvercle d’un cercueil. Ça résonne en moi. Il faut, je veux, que le
mort ressuscite. O mon sauvage amour, ce n’est pas toi qu’on peut
empêcher de foncer dans la vie et puisque tu es libre, seul, désormais,
ne portant plus rien sur ton dos de cheval échappé à toutes les
entreprises de dressage, nous allons savoir si on te domptera malgré
toutes tes résolutions d’indépendance. Je ne veux plus rien entendre ni
des lois mondaines ni des lois du code.
La porte s’ouvre. Elle est en face de moi comme une ombre. C’est tout de
même elle, je la reconnais beaucoup mieux que lors de sa visite, parce
qu’elle n’a pas de chapeau. Elle est en longue tunique de voile noir
serrée par une lourde ceinture cloutée de jais. Coiffée très
soigneusement, ses cheveux repliés en rouleaux pour imiter les cheveux
courts, assez fardée, pas trop, elle a le visage tragique des êtres qui
se sont fait un tourment de la vie au lieu de l’accepter avec l’orgueil
humain, car c’est une très belle chose que vivre pour l’unique joie de
vivre.
Je cherche à ses côtés le Monsieur aux revendications sociales. Elle est
seule. La chambre est blanche, genre hôpital de luxe, comme toutes les
chambres bien modernes, meubles laqués, lit virginal (un peu large, tout
de même), rideaux de mousseline aux fenêtres, de la propreté, de
l’ordre. C’est froid. Je me fais l’effet d’un gros bourdon tombé dans
une corolle de lis. Mais une violente piqûre aux yeux me rappelle que je
ne suis pas ici le maître de la place: il y a un autre insecte de mon
espèce. Sur la cheminée, je vois une photographie, dans un cadre, une
carte-album représentant un homme plus jeune que moi, très grand, très
mince, les épaules un peu voûtées, l’air intelligent et triste avec un
regard lointain. C’est certainement M. Vallier.
--Alain Montarès, murmure la dame en noir, vous m’avez dit, l’autre
jour, une chose ignoble. Je vais quitter Paris. Êtes-vous toujours dans
la même intention?
Elle s’est assise sur le lit et elle croise ses mains fines sur ses
genoux bien joints, elle s’enferme elle-même dans ses propres bras. Je
regarde la photographie du mari mort. Je voudrais lui faire de mentales
excuses et je me demande pourquoi je le trouve entre nous. C’est
ridicule. Je ne l’ai jamais vu qu’en effigie et j’ignore encore s’il me
gêne ou si je le gêne. Préoccupé, je réponds, tâchant de conserver mon
calme:
--Je vous restituerai tout ce que vous voudrez, Pauline, à la condition
que vous ne me déroberez pas, vous, mon bien le plus précieux. J’ai vécu
avec ce portrait, il est à moi, comme vous étiez à moi, jadis. Alors,
choisissez! Je ne suis qu’une brute, c’est entendu. Ne recommençons pas
à nous injurier. Je ne suis pas allé vous troubler dans votre sécurité!
Pourquoi venez-vous me troubler dans mon chagrin?
Je regarde toujours la photographie.
--Oui, c’est mon mari. Vous n’avez pas besoin de me questionner. Je lui
ai promis à son lit de mort de réparer ma faute dans la mesure du
possible. Il a compris qu’il y avait une preuve de cette faute. Sans
savoir qui vous étiez, il s’est douté de la profonde immoralité de cet
amant qui n’avait jamais songé à m’épouser, lui.
Je coupe:
--Vous n’aimiez pas cet homme... voyons?
--Je l’aime à présent.
--Si je comprends bien, c’est un amour qui, n’ayant pas commencé, ne
doit pas finir (et sans transition:) Où voulez-vous que nous allions
dîner, Pauline, avant de revenir ici?
Elle se lève, s’étire un peu les bras, soupire:
--Vous serez bien toujours le même, Alain. La jalousie vous rend
féroce... Vous me renverrez cette toile demain avant midi. J’ai changé
d’hôtel. Ici, personne ne me connaît et je pourrai la détruire sans que
l’on m’interroge, je la brûlerai, le feu purifie tout...
--Il y a aussi la chaux vive, Madame, et le vitriol. Voulez-vous que je
joigne ces ingrédients au paquet?
--Non! Je saurai bien tout anéantir moi-même. Et maintenant, allons
vivre un instant de la vie de ce pays où rien n’est propre, rien n’est
sacré, rien ne peut nous faire oublier la seule importance de la bonne
mort. Dans cent ans que restera-t-il, mon dieu, de toute cette fange?
Rien... rien... que la pureté de nos intentions. Ah! revivre cette
vie-là?... Quelle honte!
Avant qu’elle ait pu s’en défendre, je l’ai prise dans mes bras et je
dévore sa bouche.
--Refaire l’amour, chérie, c’est en effet la plus noble des intentions
et le refaire à ton image est certainement le plus pur de mes désirs.
Renversée, les yeux clos, ses cheveux déroulés de leur joli pli
rectiligne, elle souffle, très doucement:
--Par pitié, Alain, faites tout ce que vous voudrez, mais ne me parlez
pas d’amour. C’est la seule grâce que je vous demande!