XVII

Francine est de mauvaise humeur. Nestor bougonne. Sirloup détériore le

gazon. Depuis quelques semaines toutes les habitudes de la maison sont

bouleversées. Ma cuisinière est vexée parce que je lui ai repris la clef

de la serre pour empêcher l’intrusion de Bouchette chez la femme nue. On

ne peut plus nettoyer cette pièce, toujours si poussiéreuse à cause de

son parquet de simple terre battue.

Nous sommes au début de juin et les _mères de famille_ avortent,

s’étiolent. Quant aux nénuphars de la vasque, ils exhibent d’informes

boutons jaunâtres donnant l’impression de moitié d’œufs à la coque. Le

gazon, lui-même, prend un aspect de maladie de peau que Sirloup, embêté,

énervé, gratte, gratte, s’enrageant à cette besogne comme un chien fou.

Il faudra se résigner au grand départ, à la fuite éperdue en auto. Pour

où? Les voyages sont, en certaines circonstances, de tels arrachements

qu’ils ressemblent aux opérations chirurgicales. Si on n’en meurt pas,

on est soulagé, mais c’est une chance à courir.

Bouchette n’est pas revenue. Elle ne reviendra jamais, je le sens.

Pauline Vallier s’est sauvée, l’autre jour, sous le cinglement d’une

insulte que les femmes prudes ne peuvent guère pardonner.

Et c’est pourtant celle-là que j’attends, c’est plus fort que moi. Je la

devine, je la vois encore à Paris restée pour mettre de l’ordre dans ses

affaires, courant les grands magasins, se risquant jusqu’au théâtre

sérieux, se reprenant à la vie parisienne et la revivant à l’envers

pendant que les vrais Parisiens s’en vont. Avec qui se promène-t-elle?

Tant que je me l’imaginerai respirant le même air que moi, je ne pourrai

pas changer d’air.

Je travaille, c’est-à-dire que je m’efforce de me distraire. Je m’occupe

d’une jeune Muse en service commandé sur un monument aux morts et je

tâche de lui dessiner un geste naturel. Ça ne vient pas, car je la crée

sans modèle. Tous les modèles me dégoûtent. Je pense de plus en plus à

la femme en deuil, ce travesti funèbre de ma passion de jadis. Ce

qu’elle m’a lancé à la tête, durant sa fatale visite, me descend

jusqu’au cœur. Il n’est pas bon qu’un homme de mon espèce se mette à

réfléchir. Je finis par me rendre compte qu’elle pourrait bien avoir

raison. Nous avons exagéré chacun de notre côté! Comment une femme

revenue à la vie normale, la vie végétative de province, au calme de la

vertu, pourrait-elle juger autrement cette période anormale de son

existence où elle fut séduite, subjuguée par une violence qu’elle

n’avait jamais... admise? Elle est retombée sur elle-même comme l’écume

de la cascade retombe en eau courante, puis dormante, le champagne

mousseux se transformant en eau pure. C’est l’éternel malentendu. Pour

se quitter bien, il faudrait ne se rien laisser à désirer. Or, moi, je

la désire encore. Elle est encore la complémentaire de la couleur de mon

amour! Il ne fallait pas la laisser partir, j’aurais dû la chambrer, la

séquestrer, au besoin, en face de son image et, comme chaque fois que je

me trouve en présence d’une énigme, je me suis employé à l’obscurcir,

j’ai laissé agir la fatalité, plus par orgueil que par dépit. Ni

adresse, ni référence d’aucune sorte. Je ne peux pas lui écrire, je sais

très bien qu’elle n’est pas retournée à son ancien logis. Je subis le

supplice de l’incognito. Ça m’est égal pour Bouchette. Ça m’exaspère au

sujet de Pauline Vallier! Et ce ridicule fatalisme qui commande tous mes

actes représente, en somme, ma loyauté, mon unique honnêteté vis-à-vis

des femmes: celles que je veux, je les attends parce que je les veux

réellement à moi, désignées par le sort.

Enfin, je crois que je me suis conduit comme un imbécile, selon l’usage.

Et je souffre mille morts...

Francine s’approche de son menu pas de souris:

--Faudrait tout de même faire cette chambre, Monsieur? Ce doit être une

pourriture...

--Hein? Quoi? Ah! oui, la serre! Écoutez-moi, Francine, il faut

respecter les miracles.

--Quels miracles, Monsieur?

Je me lève, heureux d’une diversion, car la Muse en service commandé

pour le frontispice de cet album tourne mal. Je casse, sur elle, autant

de pastels que je voudrais briser de... fleurs sur les épaules de Mme

Pauline Vallier.

--Oui, l’arbre sec ressuscite!...

J’entraîne Francine au rez-de-chaussée. Nous pénétrons dans cette grotte

sombre où sourit ma Vénus.

--Voyez-vous ce bourgeon, Francine, ce petit brin vert qui va se

dérouler, cette menue feuille qui se tendra comme une petite main? Eh

bien, c’est la dernière branche du centenaire, _il revit_. Sa race

renaît!

A gauche du chevalet, du tronc luisant de l’arbre mort, a jailli une

minuscule pousse écartant péniblement l’écorce, puis, plus solide et

aussi parce qu’en face d’elle j’ai laissé pénétrer le soleil, la

branchette s’est dressée peu à peu, du vert tendre passant au vert

foncé, du jade allant à la translucide émeraude, écartant, comme des

doigts, une feuille de platane, parfaitement conformée.

--Voilà, Francine. C’est un miracle. Un arbre desséché depuis que nous

sommes ici, c’est-à-dire depuis plus de seize ans, nous apprend que

certaines puissances sont éternelles.

D’un air incrédule, Francine secoue la tête:

--Je dois dire à Monsieur que ça lui est arrivé plusieurs fois, à cet

arbre-là, depuis que je le connais, seulement c’est la première qu’on ne

me le laisse pas frotter. Quand je faisais le ménage ici, les autres

printemps, je lui donnais quelques bons coups de plumeau et je le

passais à l’encaustique pour le débarrasser de tous ces vilains petits

champignons qui pourrissaient. Si j’avais su que ça plaise à Monsieur,

ce genre de bourgeon-là...

Elle n’ose pas rire devant ma mine déçue. Mon miracle est par terre!

Aucune coïncidence, pas même un tour de force de la nature.

Ponctuellement, depuis plus de quinze ans, mon arbre mort manifeste une

vie intérieure qui s’extériorise au retour de la saison tiède. Il n’a

jamais cessé de vivre, de pousser sa petite branche, son rameau, espoir

de sa race, et sans la pâte à reluire de la civilisation il aurait, sans

doute, mis tout naturellement son enfant au monde!

--Vous comprenez, Monsieur, glisse timidement Francine, cherchant à me

consoler, un arbre qu’en enferme dans une chambre, bien à l’abri, qui

sert de cadre aux peintures de Monsieur, ce n’est qu’un meuble de plus

pour moi, je ne pensais pas mal faire de l’entretenir comme tous les

autres meubles, rapport à l’hygiène!...

Ah! oui, la fameuse hygiène! On doit tuer pas mal de gosses au nom de

cette hygiène intensive, de même qu’en essayant de perfectionner, de

refaire la race française par les sports intensifs, on a réussi à

produire cette effroyable espèce d’animal qu’on appelle un _champion_,

le garçon aux oreilles décollées, aux yeux bovins, dont les bras de

singe terminés en battoirs peuvent se taper les genoux sans le forcer à

se baisser. Ils font peur aux femmes et, en outre, ils ont très peur

d’elles, parce que ça les empêcherait de gagner leur match du dimanche.

Le soir tombe et une lueur presque rose vient empourprer l’eau de ma

citerne.

Je suis excessivement déprimé.

On entend les gonds de la grille du jardin qui tournent, appelant au

secours: c’est un petit télégraphiste. Il apporte un pneu. Francine

réapparaît:

--Est-ce que Monsieur dînera ce soir?

--Non, je ne crois pas.

Et elle me laisse en tête à tête avec... l’autre miracle, le vrai,

celui-là, _son écriture_:

«J’attendrai, ce soir, 7 h., M. Alain Montarès, à l’hôtel de Flandres.

Demander Mme Valérie.»

Je reçois une telle commotion que ce crépuscule rose me monte

brusquement au cerveau comme un verre de vin pur.

Elle? Qui va me recevoir dans un hôtel, celui-là même probablement où

elle est descendue et où je vais rencontrer le notaire, sinon l’avocat

m’interdisant de me servir de ce portrait pour la reproduction. Ah! on

peut être tranquille! Aucune reproduction n’est possible avec Mme

Pauline Vallier, la bourgeoise stérile et pudique!

Je cherche l’hôtel de Flandres sur un plan. C’est dans une rue écartée

de toutes les grandes voies. J’aperçois ça d’ici. Un endroit proprement

tenu où descendent des curés de campagne, des institutrices de province.

Inutile de commander l’auto. Je vais droit aux enfers, à moins que je ne

reprenne le paradis de force et je m’habille comme pour une messe de

mariage.

Arrivé là, je demande Mme Valérie.

--Au second, à gauche, numéro 10, me répond une dame qui a des

moustaches comme un ancien soldat.

Je suis en trois bonds devant la porte en question. J’ai beau frapper

très légèrement, il me semble que je viens de lancer une pierre sur le

couvercle d’un cercueil. Ça résonne en moi. Il faut, je veux, que le

mort ressuscite. O mon sauvage amour, ce n’est pas toi qu’on peut

empêcher de foncer dans la vie et puisque tu es libre, seul, désormais,

ne portant plus rien sur ton dos de cheval échappé à toutes les

entreprises de dressage, nous allons savoir si on te domptera malgré

toutes tes résolutions d’indépendance. Je ne veux plus rien entendre ni

des lois mondaines ni des lois du code.

La porte s’ouvre. Elle est en face de moi comme une ombre. C’est tout de

même elle, je la reconnais beaucoup mieux que lors de sa visite, parce

qu’elle n’a pas de chapeau. Elle est en longue tunique de voile noir

serrée par une lourde ceinture cloutée de jais. Coiffée très

soigneusement, ses cheveux repliés en rouleaux pour imiter les cheveux

courts, assez fardée, pas trop, elle a le visage tragique des êtres qui

se sont fait un tourment de la vie au lieu de l’accepter avec l’orgueil

humain, car c’est une très belle chose que vivre pour l’unique joie de

vivre.

Je cherche à ses côtés le Monsieur aux revendications sociales. Elle est

seule. La chambre est blanche, genre hôpital de luxe, comme toutes les

chambres bien modernes, meubles laqués, lit virginal (un peu large, tout

de même), rideaux de mousseline aux fenêtres, de la propreté, de

l’ordre. C’est froid. Je me fais l’effet d’un gros bourdon tombé dans

une corolle de lis. Mais une violente piqûre aux yeux me rappelle que je

ne suis pas ici le maître de la place: il y a un autre insecte de mon

espèce. Sur la cheminée, je vois une photographie, dans un cadre, une

carte-album représentant un homme plus jeune que moi, très grand, très

mince, les épaules un peu voûtées, l’air intelligent et triste avec un

regard lointain. C’est certainement M. Vallier.

--Alain Montarès, murmure la dame en noir, vous m’avez dit, l’autre

jour, une chose ignoble. Je vais quitter Paris. Êtes-vous toujours dans

la même intention?

Elle s’est assise sur le lit et elle croise ses mains fines sur ses

genoux bien joints, elle s’enferme elle-même dans ses propres bras. Je

regarde la photographie du mari mort. Je voudrais lui faire de mentales

excuses et je me demande pourquoi je le trouve entre nous. C’est

ridicule. Je ne l’ai jamais vu qu’en effigie et j’ignore encore s’il me

gêne ou si je le gêne. Préoccupé, je réponds, tâchant de conserver mon

calme:

--Je vous restituerai tout ce que vous voudrez, Pauline, à la condition

que vous ne me déroberez pas, vous, mon bien le plus précieux. J’ai vécu

avec ce portrait, il est à moi, comme vous étiez à moi, jadis. Alors,

choisissez! Je ne suis qu’une brute, c’est entendu. Ne recommençons pas

à nous injurier. Je ne suis pas allé vous troubler dans votre sécurité!

Pourquoi venez-vous me troubler dans mon chagrin?

Je regarde toujours la photographie.

--Oui, c’est mon mari. Vous n’avez pas besoin de me questionner. Je lui

ai promis à son lit de mort de réparer ma faute dans la mesure du

possible. Il a compris qu’il y avait une preuve de cette faute. Sans

savoir qui vous étiez, il s’est douté de la profonde immoralité de cet

amant qui n’avait jamais songé à m’épouser, lui.

Je coupe:

--Vous n’aimiez pas cet homme... voyons?

--Je l’aime à présent.

--Si je comprends bien, c’est un amour qui, n’ayant pas commencé, ne

doit pas finir (et sans transition:) Où voulez-vous que nous allions

dîner, Pauline, avant de revenir ici?

Elle se lève, s’étire un peu les bras, soupire:

--Vous serez bien toujours le même, Alain. La jalousie vous rend

féroce... Vous me renverrez cette toile demain avant midi. J’ai changé

d’hôtel. Ici, personne ne me connaît et je pourrai la détruire sans que

l’on m’interroge, je la brûlerai, le feu purifie tout...

--Il y a aussi la chaux vive, Madame, et le vitriol. Voulez-vous que je

joigne ces ingrédients au paquet?

--Non! Je saurai bien tout anéantir moi-même. Et maintenant, allons

vivre un instant de la vie de ce pays où rien n’est propre, rien n’est

sacré, rien ne peut nous faire oublier la seule importance de la bonne

mort. Dans cent ans que restera-t-il, mon dieu, de toute cette fange?

Rien... rien... que la pureté de nos intentions. Ah! revivre cette

vie-là?... Quelle honte!

Avant qu’elle ait pu s’en défendre, je l’ai prise dans mes bras et je

dévore sa bouche.

--Refaire l’amour, chérie, c’est en effet la plus noble des intentions

et le refaire à ton image est certainement le plus pur de mes désirs.

Renversée, les yeux clos, ses cheveux déroulés de leur joli pli

rectiligne, elle souffle, très doucement:

--Par pitié, Alain, faites tout ce que vous voudrez, mais ne me parlez

pas d’amour. C’est la seule grâce que je vous demande!

Refaire l'amour · 第 23 / 31 题