Dans le boudoir violet où pousse lentement, sûrement la menue branche du
platane, un jour ardent coule du haut plafond de verre.
Il paraît que ce plafond peut s’ouvrir, mais il y a bien longtemps que
les gonds de ses châssis ne jouent plus. Il faudrait appeler un ouvrier
couvreur et ces gens-là ont la funeste habitude de chanter sur les
toits. Entendre un coq humain claironner au-dessus de moi me semble
impossible en ce moment.
Je contemple la pauvre branchette inexorablement vouée au supplice de la
cage. Elle est robuste, cependant, la petite plante, et elle tend vers
le ciel deux mains, deux feuilles digitées encore pliées, comme deux
frêles poings... Ce n’est pas le miracle, c’est la fatalité, et pour le
peintre comme pour l’arbre mort, c’est la joie normale, animale,
réservée, sans doute, à leur expiation. Les miracles ne sont que les
sursauts de nos enthousiasmes, les leurres de nos imaginations ivres
d’un désir passionné. On finit toujours par voir ce que l’on veut ou
voudrait voir. Or il ne faut pas s’endormir dans une superstitieuse
confiance, car c’est en nous que doit résider la maîtresse volonté de
notre direction morale, sinon immorale.
Je ne travaille plus. J’ai presque terminé mon ouvrage et je reste en
prison moi-même avec ma toile. Mon modèle ayant préféré poser dans ce
boudoir, j’ai dû y transporter tout mon attirail et il en résulte un
désordre qui n’est peut-être pas tout à fait un effet de l’art. Le divan
a reculé devant l’estrade où monte _la dame_, ses coussins sont jetés à
terre au hasard de mes réflexions. Assis, les jambes croisées en face de
Sirloup qui bâille, je fume sans m’apercevoir que le bon chien s’est
brûlé plusieurs fois avec des bouts de cigarettes mal éteintes. Il ne me
le reproche pas: il fait si chaud!
Tout est calme autour de nous. Le jardin nous enveloppe de sa
tranquillité estivale. Nous avons une fin de juin splendide. Les _mères
de famille_ sont revenues au sentiment de leur devoir et pullulent. Les
nénuphars boivent avec avidité la grêle pluie que leur distribue le
triton. Quant au gazon, c’est un vrai foin.
Nestor ne bougonne plus. Sa femme daigne sourire... tout en gardant une
certaine réserve vis-à-vis de ce nouveau modèle, bien mondain. Cette
dame avait d’abord posé déshabillée, elle a un remords, maintenant, et
exige qu’on lui rende ses vêtements, c’est très légitime de sa part,
mais combien superflu, vu la saison. Francine nous prépare des déjeuners
et des goûters exquis, se distingue, malgré son mépris des caprices
féminins. Quant aux dîners, on ne dîne pas, mon modèle se conformant au
programme vertueux qu’il s’est tracé. Coucher ou s’attarder chez son
peintre, ça, jamais! Nous nous retrouvons ailleurs.
Sirloup me regarde tristement, de ses deux topazes divergentes. Ce chien
regrette le grand voyage. C’est par excellence le compagnon de l’auto.
Il voudrait courir _assis_, comme Bouchette. Ce sont là des luxes de
simples d’esprit. Se rappelle-t-il la scène du Bois?... Est-ce que je me
rappelle, moi, les modèles du passé? Non! Pas plus que la petite branche
du platane, ayant grimpé jusqu’au toit de verre, ne se rappellera ses
premières feuilles. S’attarder dans le passé ou se trop préoccuper de
l’avenir, c’est trahir deux fois le présent et c’est doublement inutile.
--Mon chien, sois donc raisonnable. Moi je traverse une crise de folie.
C’est moi qui devrais avoir l’air enragé tandis que toi on t’accuse, à
tort, de le devenir, sous prétexte que tu as bouleversé, en grattant,
tous les semis domestiques. Mon cher toutou, elle ne m’aime plus. Je
crois que si on lui demandait de choisir entre toi et moi pour
l’accompagner dans la rue, à pied ou en voiture, elle choisirait le
chien parce qu’il est décoratif, selon l’expression coutumière. Suis-je
décoratif comme suiveur? Non, puisque je m’entête à ne pas me faire
décorer. Son mari devait l’être et son futur le sera également... La
décoration, ça se porte encore, en province. Ce qui est très curieux,
c’est qu’elle n’attache aucune importance aux choses de ce monde. Elle
ne conserve que le respect de leurs apparences. Je commence à la croire
atteinte de la maladie du néant, d’un néant décoratif, un drap mortuaire
semé de jolies larmes d’argent, ponctuation nécessaire à la page où il
n’y a plus rien, mais, comme dirait notre cuisinière, _ça fait plus
riche_! La vie n’a plus de prise sur ce corps envoûté, endormi. Elle
porte son mari défunt comme un enfant dont elle n’accouchera jamais...
Nous ignorons la fin de l’histoire, catastrophe ou épousailles
régénératrices. Le mieux est de se contenter du peu que nous possédons,
ce qui nous procure encore de bonnes heures, à nous, pauvres chiens que
nous sommes!
La toile, en face de moi, est une chose bizarre, un monstre sans nom
connu dans les annales de la peinture, au moins à mon humble avis.
Carlos Véra déclarerait que c’est: _du jus de taupe_, tout en louant le
dessin des dessous. On a tiré des plis sur ce corps blanc, déjà brisé
aux jambes par des hachures sous lesquelles il faut que je retrouve les
belles lignes effacées. L’astre du ventre ne rayonne plus. La robe est
une création de mon personnel atelier qui ferait sourire Bouchette; une
tunique plate, fort courte, bordée de jais, que juponne une longue
frange de soie noire laissant à ces jambes toute leur liberté de...
libertines. Gantées de Chantilly, elles m’ont donné un mal terrible à
suivre, du bout de mon pinceau, inexpert à ces sortes de fioritures, les
méandres de la dentelle qui les enveloppe. Le plus regrettable, c’est
que j’ai fini par m’amuser de ce va-et-vient de franges s’écartant à
propos pour laisser voir, juste au moment psychologique, la courbe d’un
mollet ou la finesse d’une cheville. Ce qui est navrant, sous tous les
rapports, c’est qu’on devine aussi la lascivité du corps, jadis nu, dans
le sournois revêtement de cette robe-chemise. Je n’ai jamais consenti à
ces exercices-là et j’y réussis trop bien. Les habitants de la
sous-préfecture seront ravis, vieux magistrat paillard ou jeune
gentilhomme naïf! Et Pauline Vallier ne s’aperçoit pas de cette
abominable transformation, ça ne la choque pas!
Autrefois, c’était l’amour, la folie des sens lâchés en la pleine
liberté de la passion. Aujourd’hui c’est le précieux et minutieux
travail de la bonne maison X, le sous-entendu voilé de la plus louable
des façons... puisqu’il y a des bas! Je ne suis pas payé pour ça,
seulement je me demande ce que penseraient les camarades devant cette
aguichante personne. Elle a gardé, ma foi, toute sa tête, son sourire
éclatant, ses yeux d’au-delà et le divin renversement extasié. On ne m’a
pas ordonné de lui mettre un chapeau, les cheveux ayant paru d’allure
convenable, même quand leur torsion sur l’épaule indique nettement
l’empreinte de la main amoureuse qui les a caressés.
Dans notre cage de velours, isolés du monde entier, nous sommes
prisonniers tous les deux, tous les trois, avec Sirloup, des journées
longues, angoissantes, nous vivons intensément, douloureusement, en
attendant on ne sait quelle condamnation...
L’atmosphère saturée de parfums mêlés à la fumée de mes cigarettes est
souvent irrespirable. On ouvre alors la porte sur le couloir, cette
porte derrière laquelle arrive Francine discrètement pour annoncer que:
«Monsieur et Madame sont servis», et c’est dangereux, à cause de la
vertu de Francine, qui n’aime pas les modèles à tout faire, je crois.
Pour déjeuner, malgré la chaleur, Pauline Vallier jette, sur son costume
trop court, aux franges trop longues, un kimono plus décent et murmure:
--Je n’ai pas faim, Alain, je suis fatiguée. Vous devriez me laisser
sortir. J’ai tant de courses à faire avant mon départ.
La puérilité de cette femme n’a d’égale que sa profonde indifférence.
Tout se réduit à une phrase leitmotive de toutes les situations: Ça n’a
aucune importance.--Pourtant elle a des courses à faire... et elle tient
à la rectification, à la réhabilitation de son portrait... à moins
qu’une autre volonté la dirige, lui fasse accomplir des actes dont elle
n’aurait pas conscience et, alors, j’ai, en dépit de tous les plaisirs,
un frisson d’horreur.
Je ne réfléchis pas. Je subis. Je ne cherche plus à m’expliquer ou à me
révolter. Le seul coupable c’est moi: je ne devais pas céder, je ne
devais pas revenir. Et je me grise, pour l’oublier, avec _elle_ qui
ressemble à _l’autre_, comme je tâche d’oublier le portrait de la femme
nue pour jouer avec sa silhouette habillée: un mannequin.
Or, je commence à ressentir de véritables symptômes d’intoxication. J’ai
un perpétuel vertige cérébral qui me donne des éblouissements, des
hallucinations.
Hier, au cirque, où je l’avais conduite avant de rentrer à l’hôtel, pour
essayer de la distraire, j’ai entendu distinctement quelqu’un qui
prononçait mon nom, derrière moi. Quand je me suis retourné, il n’y
avait personne, aucune figure de connaissance. J’ai ri et je lui ai dit:
--J’entends des voix, comme Jeanne d’Arc.
Elle m’a répondu, ironiquement:
--La chasteté mène à tout, Monsieur.
Aujourd’hui, il y a un peu d’orage dans l’air. On respire difficilement
dans ce puits de velours sombre et le jour, là-haut, d’un or vert
intense, fait mal comme une clarté électrique.
Sirloup tourne, sur son coussin, en face du mien, et se réduit à sa plus
petite circonférence. Il n’aime pas la chaleur. Il s’ennuie et ne veut
pas me quitter. Il est là pour guetter le moment où son maître excédé, à
son tour, brisera sa chaîne, fuira au grand large de la nature.
J’ai déjà envisagé cette fuite, mais j’ai espéré qu’elle me suivrait.
Elle n’en a nulle envie. Que lui importe la campagne, les aventures dans
les auberges ou les palaces? Elle connaît ces émotions aussi bien que
moi. Elle n’a plus besoin de changer d’air, elle! Là-bas, en un pays que
j’ignore, elle a tout ce qu’il lui faut, en plus paisible, en plus
respectable, dans un confort de tout repos. Ne sait-elle pas, par
expérience, qu’en m’accompagnant, ce serait encore la même corvée, le
même supplice: la chambre de hasard, la nuit faite aux volets fermés
dans l’exaspération de ses parfums et les accrocs à ses dentelles?
Cependant, j’ai prévenu mon chauffeur pour un départ possible et tout
est près, la voiture, la malle, l’album pour les croquis qu’on ne
prendra pas, les papiers, les passeports, si l’on veut aller hors de
France, tout, jusqu’au revolver dans son étui...
Sirloup gronde sourdement...