XVI

Elle est là. C’est elle, _Elle!_ C’est cette femme en deuil...

Immobile sur le seuil de mon atelier, tenant bien serrée cette carte

bordée de noir qu’on vient de me remettre, je me cramponne à la

vraisemblance de l’aventure pour ne pas tomber dans un délire de joie de

très mauvais goût.

Elle, c’est elle, Mme Pauline Vallier, celle qui a posé pour le portrait

de la femme nue.

Je la regarde, je bois, des yeux, cette forme sombre qui contient la

forme blanche en prison au milieu de la serre, attachée à l’arbre mort,

juste sous les pieds de la dame en deuil!

Ah! l’arbre mort n’a pas menti! Il fut l’ambassadeur de cette visite

inespérée. Lui aussi a fait passer sa carte, cette petite feuille

tremblante au bout d’une frêle tige d’un vert transparent.

Depuis que l’arbre mort est séquestré, que je ne laisse plus la clef sur

la serrure du boudoir mauve à cause de l’intrusion possible de

Bouchette, le miracle s’est produit. Les végétaux, les animaux, tous les

êtres vivants de la création font tourner, autour de notre coupable

indifférence, un cycle de miracles permanents, et nous ne savons pas les

voir, les comprendre... ou nous avons grand tort de nous les annexer, de

les enchaîner orgueilleusement à nos particuliers états d’âme.

Que vais-je lui dire? Que vient-elle me dire? Il y a deux ans que nous

nous sommes quittés, pour toujours...

La voici, devant moi, calme, souriant sous son voile de gaze. N’est-ce

pas, ce voile, ses cheveux flottants, très noirs, fuligineux, tordus,

d’un côté, pour lui laisser la liberté du geste comme dans le portrait?

Son deuil est un peu fantaisiste. Elle a une robe droite de soie noire,

tout unie, une longue jaquette de velours de laine et un chapeau

pressant ses tempes d’un diadème de grosses perles de jais. Ce n’est pas

laid, mais c’est inquiétant comme une chose de convention, une élégance

de théâtre. Son visage est, dans ce demi-deuil, plus blanc, ses yeux

plus clairs, sa bouche plus rose, et, cependant quelque chose de dur,

d’arrêté, de définitif s’en dégage comme si on soulignait, au cours

d’une lettre, certaines phrases pour en faire ressortir l’importance.

Elle n’a pas beaucoup changé, sa silhouette est moins hardie, à cause,

sans doute, de cette jaquette lui prenant les hanches, très boutonnée,

mais je connais la liberté de ces hanches-là, aucune mode actuelle ne

peut me les dissimuler.

--Monsieur Alain Montarès, de passage à Paris, je suis venue vous

demander un service et j’espère que vous voudrez bien me le rendre.

La voix est très calme. Aucun tremblement, aucune émotion. C’est une

étrangère qui s’adresse à un homme qu’elle n’a jamais vu.

Nous sommes tellement rompus aux exercices de la politesse mondaine,

comme des chiens au tirage de la laisse, que je m’entends répondre,

machinalement:

--Je me mets entièrement à vos ordres, madame.

Mais pour obtenir l’attitude qui convient en face de la sienne, je suis

obligé de me crisper les poings sur la poitrine, afin d’y enfermer mon

cœur qui voudrait aller lui éclater sous le nez. Je fais un tel effort

d’énergie que la carte de visite s’éparpille, réduite en miettes.

--Vous permettez? (Elle s’assied sur le rebord d’un divan, près de

l’estrade où montent les modèles, et m’indique un fauteuil, très chez

elle, encore plus distante parce qu’elle me fait sentir que j’ai à peine

le droit d’être chez moi.) Je désire vous expliquer ce que je veux et

pourquoi je le veux. Il faut que vous me compreniez bien, monsieur Alain

Montarès.

Nous sommes en face l’un de l’autre. Le grand atelier nous entoure de

son clair-obscur de cinq heures, le moment où tombe, du haut des arbres,

ce jour vert, doucement triste, qui baigne les objets d’une onde

stagnante, d’une eau de citerne. Je n’ose pas allumer une torchère parce

que j’ai peur de faire s’évanouir la vision, l’apparence de cette femme.

Si ce n’était pas elle? Dans l’atmosphère morne, les statues et les

toiles prennent, elles aussi, l’apparence de personnages en visite,

décidés à nous écouter avec déférence. Je suis resté debout, la dévorant

des yeux. Pourquoi n’enlève-t-elle pas ce voile qui ressemble à des

hachures de fusain?

--Je ne vous ai pas envoyé de lettre de faire-part, ne le jugeant pas

utile, Alain Montarès, quand j’ai perdu mon mari, voici près d’un an. Je

demeure, à présent, en province, dans la propriété où il est mort et

j’ai l’intention de m’y fixer définitivement. C’est la paix de la

campagne, pas loin d’une petite sous-préfecture où ne parviennent guère

les bruits de Paris. J’y suis entourée d’humbles gens pleins d’un

affectueux respect pour moi... des parents pauvres de mon mari que j’ai

voulu recueillir. Nous nous occupons d’agriculture, d’élevages, aussi

d’œuvres de bienfaisance. Il sera pourtant nécessaire de nous rallier à

quelques personnages politiques, de recevoir des gens en situation de

nous aider, venant de la capitale. Cela entraînera des surprises, des

malentendus... enfin, je voudrais mettre de l’ordre dans cette affaire

comme dans toutes mes affaires, puisque je suis ici pour cela. Je fais

donc appel à votre courtoisie, monsieur Montarès, qui domine, je le

sais, tous les actes de votre existence d’artiste... très agitée. Je dis

agitée par politesse. (Elle sourit, me montrant ses dents qui sont

toujours éblouissantes et ce sourire est une brutale réplique du sourire

de la femme d’en bas, de la femme nue, parce que la blancheur des dents

évoque celle de la chair.) Vous n’êtes pas un homme sérieux, malgré

votre position de peintre de plus en plus célèbre, mais vous demeurez

bien élevé. Je vous rends cette justice. Vous approchez de la

cinquantaine, en outre, et vous devez aspirer à l’oubli de tous les

scandales. Ce que je vous demande, c’est, après l’effacement total du

passé, une garantie pour l’avenir. J’ai beaucoup souffert, par vous...

mais, qu’est-ce que les souffrances d’une passagère liaison en présence

de l’horrible arrachement de la mort? J’ai vu s’éteindre un mari très

bon, qui a daigné m’absoudre sans même me demander tous les aveux qu’il

était en droit d’exiger. Si vous saviez le peu d’importance de certains

souvenirs devant l’irréparable? Le chagrin qu’on a causé, qui a

déterminé peut-être une fin douloureuse!...

... Phénomène singulier, je ne l’écoute plus. La femme qui est là est un

automate quelconque, une statue mécanique ayant le visage du portrait,

une tige enrobée par un mannequin de paille, qui porte à son extrémité

la fleur de l’autre plante, une fleur artificielle. Je ne comprends rien

à ce que cette créature-là me débite. C’est pourtant la même voix, je la

reconnais, elle me pénètre jusqu’aux moelles, mais je ne saisis pas le

sens de ce qu’elle me dit.

Elle s’en aperçoit et s’interrompt.

--Vous ne m’écoutez pas, monsieur Montarès; et il me faut, à moi, tout

mon courage pour aller plus loin!

--Je vous écoute, Madame, seulement, je ne vous entends pas. C’est comme

si votre accent, le son de vos paroles, me parvenait au travers d’une

porte fermée. Alors, ouvrez cette porte. Je n’ai pas l’habitude de

parler sans savoir si les gens sont chez moi ou si je suis chez eux.

Entrez ou laissez-moi sortir. Ce discours est trop long. Que

désirez-vous de tellement extraordinaire que vous preniez tant de

précautions pour me le demander, puisque je suis prêt, naturellement, à

vous accorder tout ce qu’il vous plaira d’exiger de moi?

--Alain Montarès, je vous demande l’effacement du passé par la

destruction totale du portrait que vous avec conservé, que j’ai eu la

faiblesse de vous abandonner, de ce portrait qui fit une apparition

scandaleuse dans une exposition, il y a cinq ans et qui, lorsque j’y

pense, me force à rougir, là-bas, dans ma solitude de pauvre femme

craintive.

J’avoue que je ne m’attendais pas à ce coup de massue! Je suis ahuri.

--Vous me supposez capable, moi, de vendre ou de laisser reproduire ce

portrait, pardon, cette étude de nu? Pauline, madame Vallier, vous êtes

folle! C’est odieux! Il est impossible que vous puissiez me juger aussi

mal. Pourquoi me déclarer, d’abord, que vous me prenez pour un homme

bien élevé? (Je serre les poings, exaspéré, car c’est trop fort, je me

révolte:) Ah! c’est cela? Vous êtes venue pour me demander un effacement

encore plus absolu du passé, c’est-à-dire m’ordonner de détruire un

objet, une image à laquelle je tiens, moi, comme on tiendrait à la

lumière, autrement dit de me crever les yeux et cela au nom de je ne

sais quelle pudeur... de province, au nom d’un mort qui ne peut plus

s’en offenser, qui n’eut jamais lieu de s’en offenser puisqu’il ne l’a

jamais vu? Ce sentiment de regret (je cherche le mot)... posthume, me

paraît tout à fait inutile de vous à moi, encore plus inutile vis-à-vis

des... autres! Je n’ai connu M. Vallier qu’à l’état de fantôme dans

notre vie. Il est mort? Alors, il continue, pour moi, à ne pas exister!

J’ai le cynisme de vous l’avouer. Est-ce que, par hasard, vous reniez le

passé au point de vouloir en retirer jusqu’au très pâle rayon qui en

est, non pas la preuve, mais le reflet? Ou doutez-vous de mon honneur en

me supposant capable d’une nouvelle publicité autour de cette œuvre qui

serait, en effet, une offense, non seulement pour vous, mais encore pour

le sentiment très sincère qu’elle m’inspire? Le portrait est ici,

madame, et il n’en bougera pas. Il est resté dans le petit salon que

vous connaissez, car je n’ai pas voulu lui faire subir la promiscuité de

mes autres... images. Il n’en sera jamais question ni dans ma vie ni

dans la vôtre. Il n’appartient plus qu’à mon rêve. Je l’ai même retouché

au nom de cette pudeur dont vous parliez tout à l’heure, qui n’est, chez

vous, je crois, qu’une convention sociale. Je l’ai voilé. Il est à peine

vous... Pour moi, c’est l’astre sous le nuage et je pense que ma parole

doit vous suffire comme garantie de mes intentions.

Malgré moi, je suis monté au ton de l’ironie en cherchant mes mots pour

ne pas la blesser. Je ne peux pas m’empêcher d’aller de long en large

devant elle, assise, en dérangeant quelques meubles. On étouffe ici!

Cette clarté fausse qui tombe des arbres du jardin en se teintant de

vert comme si nous étions sous l’eau, noyés, pèse à mes épaules de tout

le poids d’un abîme. Tout ment. Le jour. Elle. Moi. La vie.

--Vraiment, Alain Montarès, reprend-elle de sa voix devenue incisive,

mordante, je m’étonne de votre... nouveau genre de cruauté. Pourquoi me

refusez-vous, justement, la meilleure assurance de cet honneur dont vous

vous vantez? Voyons, ce n’est pas raisonnable, pas digne de ce sentiment

auquel vous faites allusion, ce sentiment très sincère et qui n’existe,

bien entendu, que dans votre riche imagination de _faiseur d’images_. On

ne tient pas à une seule image quand on peut en créer d’autres et plus

belles et plus jeunes et plus proches de votre idéal d’artiste, en

admettant que vous en ayez jamais eu un! (Elle arrange fébrilement les

plis de son voile noir sur le côté, le tord, en se détournant de mon

regard.) Je ne suis plus du tout cette femme. Est-ce que je l’ai jamais

été? J’en doute, Alain Montarès! Sur cette toile, vous m’avez faite à

votre ressemblance, comme on nous apprend que le créateur a fait la

créature ou sa création, ce que je n’arrive pas à croire. Ce sont vos

désirs qui m’ont douée de... perfections que je ne possède pas et

surtout d’attitudes, de gestes dont je ne veux pas prendre la

responsabilité, n’ayant tout de même pas été élevée à votre école.

J’interromps, amèrement et très bas:

--Mon école? Celle de l’amour, Madame?

--Celle du libertinage, Monsieur! Mais il serait dangereux de discuter,

puisqu’il n’y en a qu’un, ici, qui soit revenu à la raison. Je désire,

au besoin j’exige, c’est mon droit, le plus sacré de tous, celui du plus

faible, que vous détruisiez ce portrait en ma présence. Je partirai

ensuite plus tranquille pour la retraite que je me suis choisie. Moi, je

veux oublier ce portrait comme le reste... et vous devez en faire

autant. Alain, je vous en prie, je crois avoir assez souffert par vous

pour que vous m’aidiez à effacer les traces de cette coupable passion.

D’un bond, je suis sur elle, je la prends par les poignets, je la

dresse, debout, en face de moi:

--Madame Pauline Vallier, osez donc me regarder dans les yeux! Ce que

vous dites est abominable et c’est vraiment d’une autre impudeur que

celle du portrait! Il est possible que vous ne m’aimiez plus, que vous

ne m’ayez même jamais aimé, je finis par le croire depuis que vous êtes

ici, mais, moi, je prends le droit du plus... fort, de celui qui aime

toujours pour vous défendre d’insulter l’amour, ma passion, sur ce ton

de bourgeoise en visite chez un notaire. La raison, le droit, l’oubli?

En vérité, vous auriez mieux fait de m’envoyer un avocat! Au moins

j’aurais pu casser la figure à quelqu’un!

Je suis hors de moi, absolument.

Elle tremble, ses yeux sont fixes, vitrés sous une terreur secrète. Oui,

vraiment, cette femme a horreur de moi. Elle a commencé par le ton

mondain, très froidement poli. A présent, elle va, certainement, me

cracher toutes les injures. Ah! pourquoi est-elle revenue? Il lui était

si facile de m’écrire ces choses... Mais non, ça ne s’écrit pas, ces

choses, quand on a peur de l’homme.

--Alain, lâchez-moi! J’avais confiance dans le calme retrouvé loin de

vous. Je croyais qu’il en était de même à votre sujet. Je suis libre de

vous dire ce que je pense parce que c’est la vérité: je ne vous aime

plus. Lâchez-moi ou je crie...

Je l’ai lâchée. Elle retombe sur le divan, les yeux clos, et elle

ajoute:

--Quand je suis partie, je ne vous ai laissé aucun espoir, ou, du moins,

ces choses-là se sentent, on n’a pas besoin de les dire. Vous pouviez

vous consoler aisément, vous étiez libre. La chronique raconte assez que

le célèbre Alain Montarès ne rencontre jamais de cruelle et cela se sait

en province comme à Paris. Finissons-en, Alain, rendez-moi ou détruisez

ce portrait. Je le veux anéanti comme je voudrais anéantir toutes les

traces de cette funeste passion qui a gâché et gâche encore ma vie, m’a

éloignée d’un époux très bon, le seul que j’aurais dû aimer. Là-bas,

dans cette grande maison paisible où chacun travaille pour obtenir de

son labeur un résultat moral, quand je me rappelle cette image... du mal

diabolique gagné à votre contact, le souvenir de cet art mauvais, dont

vous possédez tous les secrets honteux, me brûle comme un fer rouge. Il

est évident que je n’ai ni mari ni enfant pouvant me le reprocher, mais

il y a ma conscience. Si les jugements du monde sont pour moi sans

aucune importance, il y a ceux de Dieu.

J’éclate de rire, simplement parce que je ne peux pas éclater en

sanglots.

--Ah! ça, non! Épargnez-moi ce remords de votre conscience que vous

faites passer devant Dieu! J’ignorais ce détail d’une possible

conversion. Je me souviens d’une Pauline Vallier ne croyant ni à Dieu ni

au diable, d’une femme naturelle, aimant l’amour avec la ferveur d’une

prêtresse, et il ne me semble pas logique, pas humain de la retrouver,

après deux ans d’absence, dans l’état moral où vous êtes. Ne plus aimer

n’implique pas nécessairement de renier l’amour... ou alors, c’est que

vous en aimeriez un autre. Voilà ce qui expliquerait beaucoup mieux

votre dégoût... du passé. Vous voulez vous remarier, Pauline? Avouez-le?

--Votre dernier mot, Alain? Oui ou non, me rendrez-vous ce portrait? Ce

n’est ni pour me remarier ni pour en aimer un autre que je veux la

liberté de mon cerveau. Je suis obsédée par la vision de mon être livré

au public, anonymement, soit, mais il s’agit de ma personne et nous

sommes tout de même deux à le savoir.

--Mon dernier mot est pareil au premier. Je vous aime, je vous aime

toujours et peut-être plus passionnément qu’autrefois.

--Taisez-vous! (Elle s’est levée pour aller se réfugier sous la

protection de la Vénus de marbre qui se silhouette dans le fond de

l’atelier comme le doux fantôme de toutes les tendresses mortes. Là,

Pauline Vallier me montre ses petits poings gantés de noir et ses yeux

deviennent presque phosphorescents:) Mais vous ne devinez donc pas,

Alain Montarès, quelle horreur j’ai de vous, de votre impudence, de

votre effroyable cynisme! Ah! vous m’avez à jamais guérie de l’amour,

oui! Vous m’aimez encore, comme autrefois, n’est-ce pas? Pour le

plaisir, par égoïsme, par sadisme, le mot n’est pas de trop! Vous avez

tout sali en moi, même la joie d’admirer les belles choses que vous

faisiez, parce qu’elles étaient malsaines. Ah! vraiment, je ne pensais

pas être venue chez vous pour y recevoir cette nouvelle injure! J’avais

cru ma faute expiée, si faute il y a, d’avoir cédé à un vertige que je

ne peux plus m’expliquer. L’amant que vous avez été ne m’est plus rien

ou alors Satan existerait seul. Je ne crois pas encore en Dieu, mais

j’essaie d’y croire, de me réfugier dans la paix des églises ou des

cimetières. Alain, avez-vous jamais été pour moi un ami? Rappelez-vous?

Vous êtes-vous occupé de moi autrement que pour votre propre

satisfaction, dites? M’avez-vous jamais demandé si je souffrais de votre

ironie, qui corrodait à la fois les sens et l’âme? Est-ce que vous avez

été autre chose qu’un bourreau se complaisant aux larmes de sa victime,

la tourmentant de près par son infernale jalousie, de loin par ses

lettres railleuses ou indifférentes? J’ai vainement espéré de vous un

mot d’espoir dans un avenir meilleur et, pour vous, le présent, ma

présence, vous suffisait. Vivant isolée à Paris, sans protection et sans

l’époux que je ne voulais pas mettre en tiers dans une intrigue

dangereuse, j’ai dû vous subir et me griser de vos caresses pour tâcher

d’oublier mon esclavage. Quand on descend cet escalier-là, Monsieur

Montarès, on est beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer, les prêtres me

l’ont dit. Si je fus votre élève docile, celui qui enseigne est le plus

coupable. Qu’est-ce que je viens vous demander? _La paix._ Et maintenant

que le mort m’entoure de sa protection occulte, je n’ai pas peur de

retomber sous le joug de Satan. _Pax!_ Alors, pourquoi vous

laisserais-je le gage de ma honte? Vous parliez d’un avocat, tout à

l’heure? Secrètement, j’en ai consulté un. La loi est formelle: un

portrait est à celui qui l’achète. Je suis peut-être assez riche

maintenant pour y mettre le prix... Combien, Monsieur Montarès?

Je reçois ça en pleine face et mes joues brûlent. Je ne l’ai pas quittée

du regard. J’ai assez mal entendu tout ce qu’elle m’a dit, mais j’ai

vu... j’ai vu la bouche qui a râlé sous la mienne proférer cette

dernière phrase du discours. Oui, c’est cette même femme qui insulte,

maudit, et paraît persuadée de tout ce qu’elle raconte, cette même

femme, devenue la provinciale assagie par la mollesse des herbes grasses

des cimetières où elle s’agenouille pour des rêveries interminables,

cette paresse de la réaction qu’elles ont toutes dans le sang! Ça c’est

une créature qui n’a plus ni cœur ni entrailles, parce qu’elle n’aime

plus rien que sa paix, celle des sens, celle de l’âme, la morte vivante.

Le plus horrible de la situation, c’est ce que je ne veux pas me

résoudre à comprendre. La paix, la trêve des sens? Est-ce que je connais

ça, moi?... Voyons, quel âge a-t-elle aujourd’hui? Malgré sa beauté,

toujours conforme à son image, les traits sont un peu creusés, les yeux

plus durs et la bouche est pâlie par la colère. Elle n’aime plus.

Serait-ce parce qu’elle est arrivée à cet âge incertain où les femmes

les plus ardentes oublient leur passé fleuri et s’inquiètent de

l’aridité de leur avenir?... Ou elle en aime un autre, songe à se

remarier, me joue la comédie du mépris pour aller s’ensevelir dans une

idylle de sous-préfecture.

Je continue à rire. Après tout, si c’est là son ultime plaisir d’amante

de m’injurier, j’aime encore mieux ça que son indifférence mondaine du

début. Cependant je ne lui reconnais pas le droit d’introduire un avocat

dans l’histoire de notre intimité, surtout en dehors de mon champ

d’action. Un homme m’aurait jeté la plus petite goutte de ce torrent de

fiel que je l’aurais déjà tué! Je ne lui reproche rien, moi, parce que

je l’aime toujours, mais pourquoi m’a-t-elle lié, pieds et poings liés,

à son image, à celle qui ment?

Je ris plus fort. Une idée vraiment diabolique, celle-là, traverse ma

cervelle bouillante. On me pousse à tous les excès quand on m’empêche de

passer par le raisonnement. Or, par quel raisonnement puis-je la

convaincre, étant fou moi-même? Ah! elle veut acheter son portrait? Très

bien! A merveille! Le tout sera d’y mettre le prix.

--Line, lui dis-je très doucement, presque tendrement, vous vous égarez.

Votre indignation va trop loin. Je crois que ce portrait n’est plus

aussi... scandaleux. Je l’ai moi-même rectifié. Voulez-vous venir le

revoir?

Elle hausse les épaules, hésite un instant et me suit.

Nous descendons l’escalier qui nous mène au boudoir-serre. Là, Sirloup

est couché en travers de la porte, il gronde quand je le dérange. Il n’a

jamais vu cette femme en noir et elle ne lui plaît pas. Je tire la clef

qui ne me quitte plus, j’ouvre, je m’efface, respectueusement, pour

faire entrer Pauline Vallier.

Elle demeure les sourcils froncés devant la toile se présentant à elle

comme le miroir maudit. Autour de nous, les rideaux poussiéreux font une

ombre hostile, le divan est en désordre, fané, ses coussins affaissés et

la petite lampe-veilleuse, qu’on n’allume plus, est mal coiffée de son

abat-jour. J’écarte une draperie; le crépuscule vert pénètre en vagues

fluides et froides. Tout sent l’abandon, mais la femme peinte sourit

toujours, cambrée en arrière, offrant son beau ventre intact qui

rayonne, éclate comme un astre de chair.

--Ah! Quelle infamie! s’écrie Pauline Vallier, en se cachant la figure

dans ses mains. Pourquoi avez-vous effacé mes jambes, ce que j’ai de

mieux, pour laisser le reste, moins bien, c’est révoltant!

Voici la première fois, depuis qu’elle est chez moi, qu’elle a une

exclamation purement féminine. Je me penche à son oreille:

--Line, je vous vends ce portrait, ou, pour parler plus correctement,

_je vous le donne_, en échange d’une nuit passée avec le modèle, une

seule nuit...

Refaire l'amour · 第 22 / 31 题