--Qu’as-tu, mon chien?
Sirloup tombe en arrêt du côté de la tache noire de ce bosquet, un
endroit recouvert par les guirlandes d’un lierre magnifique, une sorte
de grotte, une chambre de verdure dont l’entrée se montre ronde, tel le
couloir d’une tanière de fauve.
Il y a certainement là des gens cachés, des malfaiteurs ou de pauvres
diables dormant à la belle étoile, sans autre étoile que l’œil indiscret
de la lune se glissant sous les branches, car la lune, dans son plein,
ne souffre aucune rivale.
Sirloup gronde, la queue en fouet. Planté sur ses quatre robustes
pattes, il est prêt à bondir. Je lui flatte les oreilles, le calme.
Faut-il douter de la sécurité du Bois? Le décor est si merveilleux dans
son immobilité de toile de fond et, au premier plan, ce saule argenté,
rideau scintillant de paillettes, abrite sous lui des fleurs d’eau
presque roses, grosses comme des têtes d’enfants émergeant de leur bain!
Une aventure de guerre ne me déplairait pas. Je suis irrité par cette
splendeur gaspillée. J’ai la mauvaise habitude, ainsi que tous les
hommes, de me croire le centre de l’univers, au moins quand je suis
seul, et ce n’est pas une aventure de banale tendresse qui étancherait
ma soif après avoir bu à la coupe de la nature. Il me faudrait une
bataille et du sang pour me distraire des distractions ordinaires. Elle
avait bien raison, _l’autre_, de me dire jadis: «Pourquoi ne peut-on pas
mourir... pour éterniser enfin ce qui ne dure pas?» Et... comme j’ai eu
tort de ne pas l’avoir tuée! Ah! Refaire l’Amour, son amour, tous les
amours en l’unique Amour! Être deux, assez forts, assez grands, pour
recréer le monde, puisque le monde est en nous et que le décor, les
cités les plus sombres ou les plus clairs paysages, n’existent que
lorsque nous les animons de notre passion personnelle!
--Voyons, Sirloup, tais-toi! Arrière! Hein? Qu’est-ce que c’est que
ça?...
Sirloup vient de bondir irrésistiblement sur un être qui sort de ce trou
de verdure, une espèce de long reptile blanc... c’est... mais, oui,
c’est une femme!
Chose inouïe! Devant cette femme, qui est entièrement nue, j’ai posé ma
main derrière moi pour y chercher mon revolver, me défendre. Sirloup,
happé au collier, frissonne d’une terreur témoignant de sa superstition
d’animal en présence d’un autre animal d’une race inconnue. Je le
maintiens en arrêt devant ce nouveau gibier débusquant de son antre. On
l’aperçoit aussi nettement, aux lueurs de la lune, que dans un écran de
cinéma. Elle est d’un âge incertain, belle de lignes, blonde ou rousse,
coiffée court avec des mèches qui lui obstruent les yeux. Elle tire, en
se traînant, un lambeau d’étoffe, un manteau, je crois. Péniblement,
elle se relève, titube un peu, en ramassant ce manteau, une fourrure de
zibeline doublé d’une soie claire, puis s’en couvre, se fond,
maintenant, dans une silhouette bien mondaine, celle d’une dame qui
serre sa pelisse autour d’elle, du même geste qu’elles ont toutes sur le
perron d’un grand restaurant ou du théâtre, quand le froid sévit et
qu’elles attendent leur voiture.
Elle vient à moi, lentement, et me dit ceci, d’une voix somnolente,
hallucinée:
--Monsieur, cher monsieur? Voulez-vous faire un quatrième?
Elle est probablement ivre, ne se souvient pas du tout du costume
qu’elle porte sous la décence de son manteau, dont le col monte jusqu’à
la touffe désordonnée de ses cheveux.
Je réponds, repris par le fatal engrenage des propos mondains:
--Mais, volontiers, chère Madame. Encore faudrait-il savoir à quel jeu?
Et je salue, secoué d’un frisson analogue à celui de Sirloup. Je
demeure, devant elle, respectueux, abruti. Le rôdeur me demandant la
bourse ou la vie, la pierreuse en quête d’un miché sérieux, ne
m’auraient pas désemparé comme cette apparition. Il y a surtout mon
chien qui ne la tolère pas! J’ai toutes les peines à le retenir. Il
pousse de vilains petits cris de rage ou de désir comme chaque fois
qu’il sent de la chair nue à sa portée. On ignore s’il a envie de mordre
ou de lécher... La nature, la belle nature, est en train de nous rouler
tous les deux dans une aventure où je n’aurai pas le dessus, j’en ai
peur!
Nous causons, la femme et moi, l’un en face de l’autre, moi, retenant
mon chien et elle son manteau, la lune nous illuminant de sa lumière
morte, donne le détail avec une précision affreusement photographique.
Ou c’est noir, ou c’est blanc. La fourrure l’enveloppe d’un pan d’ombre
qui s’écarte parfois pour laisser entrevoir un morceau de peau blafarde.
J’interroge, très courtois, sans aucune ironie:
--Vous aurait-on manqué de respect, chère Madame? Le bois est mal
fréquenté, dit-on, à cette heure tardive? Êtes-vous blessée, dévalisée?
Vos agresseurs vous ont pris vos vêtements, sans doute? Je peux vous
défendre ou vous reconduire chez vous...
Alors, elle continue, de son côté, comme si elle était toujours à la
recherche _du quatrième_, dans son salon, et elle m’apprend son histoire
en termes hachés, décousus, invraisemblables,--je n’en crois pas mes
oreilles et Dieu sait, pourtant, si j’en ai entendu, des confidences de
femmes, des aveux troublants:
--... Vous pensez que pour une partie comme celle-là, on ne pouvait
guère la risquer chez mon mari. On est traqué partout! Dans les hôtels,
on peut être vendu par les garçons, les chasseurs, ou les femmes de
chambre. Ernest est à moitié gâteux et son imbécile de secrétaire, qui
est un homme de lettres, n’attend que l’occasion de me faire du
chantage. J’ai dit à Fernand que nous irions tout simplement au Bois. La
voiture attend chez Laure, on la rejoindra passé minuit. Dites donc, il
n’est pas minuit? Il faut que je passe minuit, non... chez Laure...
c’est indispensable. L’ennuyeux c’est que... qu’ils sont là, vautrés,
mon cher, comme des porcs... c’est honteux! C’est bien désagréable
aussi! (Elle parle d’un ton enfantin un peu zézayant, coupé de hoquets
et de reniflements bizarres. Elle est peut-être enrhumée du cerveau,
étant donné la légèreté de son costume!) Oui... nous sommes trois,
voulez-vous faire le quatrième?
Elle me prend le poignet. Je sens ses ongles qui s’incrustent pour lui
assurer son équilibre.
Guidé par cette singulière Galathée, je m’approche de l’antre en
question. Sirloup, lâché avec une solide tape sur le museau pour lui
apprendre le respect, malgré les circonstances, me suit, le nez bas,
grondant et enragé de sa colère intérieure.
Je pénètre, en me baissant, et je vois étalés, dans l’ombre, deux
hommes, l’un sur le ventre, l’autre sur le dos, en habits de soirée, si
on peut appeler _habits de soirée_ des loques fripées, souillées, de
couleurs indistinctes pour les gilets blancs.
Un de ces Messieurs ronfle, le plastron inondé d’on ne sait quelle
mixture qui n’est malheureusement pas pour lui du sang, car ce serait
plus propre, au travers de quelle mixture empoisonnée étincellent les
prunelles brillantes de deux énormes boutons de diamants. Ce sont des
gens très bien.
Abasourdi, je demande encore:
--A quoi s’amuse-t-on, ici, ma chère belle?
Elle s’assied, accablée de fatigue, sur le banc de gazon neuf qui fait
le tour de la grotte comme un divan:
--S’amuser? Mon pauvre ami, que dites-vous là? Sans la _neige_, on
aurait eu joliment froid! Des hommes, ça! (et elle pousse du pied
l’homme qui ronfle.) Non! Ça n’existe pas. Vous connaissez Ernest? C’est
un gâteux. Il rabâche toute la journée ses mémoires. Ceux-là, plus
jeunes, sont tout de suite au bout de leur rouleau. Tenez, il ne m’en
reste plus qu’une _petite_, une toute _petite_! La voulez-vous? On
pourrait ensuite se plaire ensemble.
J’ai compris.
--Merci! J’ai horreur des paradis de ce genre. Surtout, ne me dites pas
qui vous êtes, je vous en prie. Je ne veux ni vous conduire au poste ni
retenir votre nom.
Je repousse un peu brusquement la boîte d’or qu’elle me tend et, sans le
faire exprès, je répands son contenu, une poudre onctueuse comme, en
effet, un flocon de neige. J’écarte le manteau de la femme et, à la pure
clarté de la lune glissant son index de fée entre deux branches de ce
lierre noir, je la regarde.
C’est horrible! On dirait des bleus que lui auraient fait ses deux
compagnons... de peine! Par tout le corps, elle est maculée de piqûres
et de plaies. Maigre, anguleuse, ses bras, aux coudes et aux poignets,
montrent leurs os. Elle a une peau qui semble grise dans la lueur
laiteuse de l’astre, mais ses lignes sont encore correctes, révèlent
plus de jeunesse que son visage tourmenté.
--Vous avez été belle, Madame, dis-je, d’un accent de reproche, très
amer, malgré moi. Pourquoi avez-vous avili tout cela? (Et j’ajoute, plus
doucement:) Voyons, reviens à toi, réponds-moi. C’est stupide, c’est
coupable de t’abîmer ainsi. La vie n’est pas faite pour le mensonge!
Elle se redresse, impérieuse:
--Vous allez me rendre ma poudre! Où est ma boîte? Vous me l’avez
volée...
Elle est furieuse, tout à coup.
Je cherche la boîte qui a glissé sur le gazon. Sirloup, très attentif à
tous mes gestes, la trouve, la ramasse, et la lui présente,
délicatement. Il se sent, maintenant, plein de prévenance pour cette
singulière animale qui pose, ou remet, sa peau à volonté.
--Il est beau, votre chien! (Ses yeux se ferment.) Dites-moi, chéri...
est-ce que c’est vrai que les chiens...
Elle paraît s’endormir. Sous les narines, je vois couler une morve
blanchâtre, une mousse, et mon cœur se soulève. Ce n’est pas une fille,
certainement, parce que son état de bizarre ébriété ne lui permettrait
guère de retenir la liquéfaction de son cerveau et elle n’a pas,
cependant, laissé échapper un tutoiement vulgaire ou un mot obscène.
Elle demeure distante, encore plus ignoble de garder sa tenue qui
n’indique ni une passagère exaltation ni un attendrissement. Dans ce
cadavre vivant, tout est pourri, détraqué, sali. Il ne reste que la
ligne, la ligne mondaine. Si je touchais son nez, je le sentirais mou,
s’aplatissant, sous le doigt, privé de son cartilage.
Ce n’est plus une femme, c’est une bête, une bête immonde, qui vaut
moins que mon chien, la honte de son espèce féminine dont l’héraldisme
ne compte plus. Elle n’a qu’une idée, une idée fixe... Toujours la même,
parbleu, celle qui mène le monde entier aux fins dernières de la suprême
convulsion du plaisir!
Je lui parle tout bas, contre son oreille. Elle sourit. Ses dents se
mettent à luire, sous le rayon de lune; de jolies dents sont tellement
inutiles aux têtes de mort! Elle m’écoute, hoche le front, m’approuvant,
consentante:
--... Seulement, je vous le prête, je ne vous le donne pas, chère amie.
J’y tiens beaucoup; je suppose qu’on peut en obtenir tout ce qu’on
désire, en sachant lui en intimer l’ordre par des caresses appropriées.
Surtout pas de brutalité ou il vous étrangle, vous et les vôtres! Voici
donc, enfin découvert, le quatrième que vous méritez. A ne jamais vous
revoir, belle Madame.
Et je m’évade...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mon cerveau flambe. Je deviens fou. Pourquoi ai-je laissé commettre ce
crime? Car c’est bien un crime, c’est même l’ancêtre de tous les crimes,
celui qui nous valut toutes les déformations physiques les plus
répugnantes de la création. Il est inscrit, en caractères de pierres, au
portail de la cathédrale de Chartres, tourné en dérision joviale par le
moyen âge qui savait s’amuser des choses les plus macabres. Il est
flétri tout au long, sinon prévu par le code. J’imagine les
commencements du monde dénaturés par lui, les obscurs commencements du
monde racontés par la Bible trop clairement, où les anges eurent
commerce avec les filles des hommes et où, sans doute, les hommes,
indignés, frustrés, en appelèrent aux sirènes de la mer et aux guenons
des forêts.
Du fond de cette fange, de mon abominable trahison, ô Maître des
maîtres, puissance des puissances, je devrais me traîner à tes genoux
pour implorer mon pardon, ô toi qui ne m’as jamais trahi, toi ma force
et ma raison de vivre! Pourquoi m’as-tu abandonné? Pourquoi, m’ayant
livré à ta pire ennemie, cette mauvaise fée aux yeux louches,
_l’hésitation_, m’as-tu tout à coup enseigné la pudeur? La pudeur,
_l’Alibi_! Si tu avais posté cette audacieuse femelle au coin du bois,
c’est que peut-être tu voulais la guérir de sa misère! Entre grands
coupables, on peut jouer franc jeu. Est-ce que je mérite mieux que ce
rôle de _quatrième_? Du partenaire de hasard, du passant ratifiant, par
son consentement, la bonne aventure, même la plus douteuse des chances?
A l’aube, mon chien revient et mon chauffeur manifeste sa joie. Moi, je
commençais à m’exaspérer dans cette voiture close:
--Monsieur, le voilà, notre Sirloup! Il est plus malin que les gardes!
On ne l’a pas emballé! Nous avons bien fait de l’attendre.
Sirloup, très humble, se glisse dans l’auto, se couche à mes pieds. Son
long corps reptilien me rappelle vaguement cette femme pliée, toute nue,
dans son manteau de fourrure. Du même coup de gueule discret avec lequel
il a rendu la petite boîte d’or, il pose, devant moi, un petit mouchoir,
un pauvre petit mouchoir plein de bave où se détache, transparaît, une
initiale timbrée des neuf pointes de perles.