XV

--Qu’as-tu, mon chien?

Sirloup tombe en arrêt du côté de la tache noire de ce bosquet, un

endroit recouvert par les guirlandes d’un lierre magnifique, une sorte

de grotte, une chambre de verdure dont l’entrée se montre ronde, tel le

couloir d’une tanière de fauve.

Il y a certainement là des gens cachés, des malfaiteurs ou de pauvres

diables dormant à la belle étoile, sans autre étoile que l’œil indiscret

de la lune se glissant sous les branches, car la lune, dans son plein,

ne souffre aucune rivale.

Sirloup gronde, la queue en fouet. Planté sur ses quatre robustes

pattes, il est prêt à bondir. Je lui flatte les oreilles, le calme.

Faut-il douter de la sécurité du Bois? Le décor est si merveilleux dans

son immobilité de toile de fond et, au premier plan, ce saule argenté,

rideau scintillant de paillettes, abrite sous lui des fleurs d’eau

presque roses, grosses comme des têtes d’enfants émergeant de leur bain!

Une aventure de guerre ne me déplairait pas. Je suis irrité par cette

splendeur gaspillée. J’ai la mauvaise habitude, ainsi que tous les

hommes, de me croire le centre de l’univers, au moins quand je suis

seul, et ce n’est pas une aventure de banale tendresse qui étancherait

ma soif après avoir bu à la coupe de la nature. Il me faudrait une

bataille et du sang pour me distraire des distractions ordinaires. Elle

avait bien raison, _l’autre_, de me dire jadis: «Pourquoi ne peut-on pas

mourir... pour éterniser enfin ce qui ne dure pas?» Et... comme j’ai eu

tort de ne pas l’avoir tuée! Ah! Refaire l’Amour, son amour, tous les

amours en l’unique Amour! Être deux, assez forts, assez grands, pour

recréer le monde, puisque le monde est en nous et que le décor, les

cités les plus sombres ou les plus clairs paysages, n’existent que

lorsque nous les animons de notre passion personnelle!

--Voyons, Sirloup, tais-toi! Arrière! Hein? Qu’est-ce que c’est que

ça?...

Sirloup vient de bondir irrésistiblement sur un être qui sort de ce trou

de verdure, une espèce de long reptile blanc... c’est... mais, oui,

c’est une femme!

Chose inouïe! Devant cette femme, qui est entièrement nue, j’ai posé ma

main derrière moi pour y chercher mon revolver, me défendre. Sirloup,

happé au collier, frissonne d’une terreur témoignant de sa superstition

d’animal en présence d’un autre animal d’une race inconnue. Je le

maintiens en arrêt devant ce nouveau gibier débusquant de son antre. On

l’aperçoit aussi nettement, aux lueurs de la lune, que dans un écran de

cinéma. Elle est d’un âge incertain, belle de lignes, blonde ou rousse,

coiffée court avec des mèches qui lui obstruent les yeux. Elle tire, en

se traînant, un lambeau d’étoffe, un manteau, je crois. Péniblement,

elle se relève, titube un peu, en ramassant ce manteau, une fourrure de

zibeline doublé d’une soie claire, puis s’en couvre, se fond,

maintenant, dans une silhouette bien mondaine, celle d’une dame qui

serre sa pelisse autour d’elle, du même geste qu’elles ont toutes sur le

perron d’un grand restaurant ou du théâtre, quand le froid sévit et

qu’elles attendent leur voiture.

Elle vient à moi, lentement, et me dit ceci, d’une voix somnolente,

hallucinée:

--Monsieur, cher monsieur? Voulez-vous faire un quatrième?

Elle est probablement ivre, ne se souvient pas du tout du costume

qu’elle porte sous la décence de son manteau, dont le col monte jusqu’à

la touffe désordonnée de ses cheveux.

Je réponds, repris par le fatal engrenage des propos mondains:

--Mais, volontiers, chère Madame. Encore faudrait-il savoir à quel jeu?

Et je salue, secoué d’un frisson analogue à celui de Sirloup. Je

demeure, devant elle, respectueux, abruti. Le rôdeur me demandant la

bourse ou la vie, la pierreuse en quête d’un miché sérieux, ne

m’auraient pas désemparé comme cette apparition. Il y a surtout mon

chien qui ne la tolère pas! J’ai toutes les peines à le retenir. Il

pousse de vilains petits cris de rage ou de désir comme chaque fois

qu’il sent de la chair nue à sa portée. On ignore s’il a envie de mordre

ou de lécher... La nature, la belle nature, est en train de nous rouler

tous les deux dans une aventure où je n’aurai pas le dessus, j’en ai

peur!

Nous causons, la femme et moi, l’un en face de l’autre, moi, retenant

mon chien et elle son manteau, la lune nous illuminant de sa lumière

morte, donne le détail avec une précision affreusement photographique.

Ou c’est noir, ou c’est blanc. La fourrure l’enveloppe d’un pan d’ombre

qui s’écarte parfois pour laisser entrevoir un morceau de peau blafarde.

J’interroge, très courtois, sans aucune ironie:

--Vous aurait-on manqué de respect, chère Madame? Le bois est mal

fréquenté, dit-on, à cette heure tardive? Êtes-vous blessée, dévalisée?

Vos agresseurs vous ont pris vos vêtements, sans doute? Je peux vous

défendre ou vous reconduire chez vous...

Alors, elle continue, de son côté, comme si elle était toujours à la

recherche _du quatrième_, dans son salon, et elle m’apprend son histoire

en termes hachés, décousus, invraisemblables,--je n’en crois pas mes

oreilles et Dieu sait, pourtant, si j’en ai entendu, des confidences de

femmes, des aveux troublants:

--... Vous pensez que pour une partie comme celle-là, on ne pouvait

guère la risquer chez mon mari. On est traqué partout! Dans les hôtels,

on peut être vendu par les garçons, les chasseurs, ou les femmes de

chambre. Ernest est à moitié gâteux et son imbécile de secrétaire, qui

est un homme de lettres, n’attend que l’occasion de me faire du

chantage. J’ai dit à Fernand que nous irions tout simplement au Bois. La

voiture attend chez Laure, on la rejoindra passé minuit. Dites donc, il

n’est pas minuit? Il faut que je passe minuit, non... chez Laure...

c’est indispensable. L’ennuyeux c’est que... qu’ils sont là, vautrés,

mon cher, comme des porcs... c’est honteux! C’est bien désagréable

aussi! (Elle parle d’un ton enfantin un peu zézayant, coupé de hoquets

et de reniflements bizarres. Elle est peut-être enrhumée du cerveau,

étant donné la légèreté de son costume!) Oui... nous sommes trois,

voulez-vous faire le quatrième?

Elle me prend le poignet. Je sens ses ongles qui s’incrustent pour lui

assurer son équilibre.

Guidé par cette singulière Galathée, je m’approche de l’antre en

question. Sirloup, lâché avec une solide tape sur le museau pour lui

apprendre le respect, malgré les circonstances, me suit, le nez bas,

grondant et enragé de sa colère intérieure.

Je pénètre, en me baissant, et je vois étalés, dans l’ombre, deux

hommes, l’un sur le ventre, l’autre sur le dos, en habits de soirée, si

on peut appeler _habits de soirée_ des loques fripées, souillées, de

couleurs indistinctes pour les gilets blancs.

Un de ces Messieurs ronfle, le plastron inondé d’on ne sait quelle

mixture qui n’est malheureusement pas pour lui du sang, car ce serait

plus propre, au travers de quelle mixture empoisonnée étincellent les

prunelles brillantes de deux énormes boutons de diamants. Ce sont des

gens très bien.

Abasourdi, je demande encore:

--A quoi s’amuse-t-on, ici, ma chère belle?

Elle s’assied, accablée de fatigue, sur le banc de gazon neuf qui fait

le tour de la grotte comme un divan:

--S’amuser? Mon pauvre ami, que dites-vous là? Sans la _neige_, on

aurait eu joliment froid! Des hommes, ça! (et elle pousse du pied

l’homme qui ronfle.) Non! Ça n’existe pas. Vous connaissez Ernest? C’est

un gâteux. Il rabâche toute la journée ses mémoires. Ceux-là, plus

jeunes, sont tout de suite au bout de leur rouleau. Tenez, il ne m’en

reste plus qu’une _petite_, une toute _petite_! La voulez-vous? On

pourrait ensuite se plaire ensemble.

J’ai compris.

--Merci! J’ai horreur des paradis de ce genre. Surtout, ne me dites pas

qui vous êtes, je vous en prie. Je ne veux ni vous conduire au poste ni

retenir votre nom.

Je repousse un peu brusquement la boîte d’or qu’elle me tend et, sans le

faire exprès, je répands son contenu, une poudre onctueuse comme, en

effet, un flocon de neige. J’écarte le manteau de la femme et, à la pure

clarté de la lune glissant son index de fée entre deux branches de ce

lierre noir, je la regarde.

C’est horrible! On dirait des bleus que lui auraient fait ses deux

compagnons... de peine! Par tout le corps, elle est maculée de piqûres

et de plaies. Maigre, anguleuse, ses bras, aux coudes et aux poignets,

montrent leurs os. Elle a une peau qui semble grise dans la lueur

laiteuse de l’astre, mais ses lignes sont encore correctes, révèlent

plus de jeunesse que son visage tourmenté.

--Vous avez été belle, Madame, dis-je, d’un accent de reproche, très

amer, malgré moi. Pourquoi avez-vous avili tout cela? (Et j’ajoute, plus

doucement:) Voyons, reviens à toi, réponds-moi. C’est stupide, c’est

coupable de t’abîmer ainsi. La vie n’est pas faite pour le mensonge!

Elle se redresse, impérieuse:

--Vous allez me rendre ma poudre! Où est ma boîte? Vous me l’avez

volée...

Elle est furieuse, tout à coup.

Je cherche la boîte qui a glissé sur le gazon. Sirloup, très attentif à

tous mes gestes, la trouve, la ramasse, et la lui présente,

délicatement. Il se sent, maintenant, plein de prévenance pour cette

singulière animale qui pose, ou remet, sa peau à volonté.

--Il est beau, votre chien! (Ses yeux se ferment.) Dites-moi, chéri...

est-ce que c’est vrai que les chiens...

Elle paraît s’endormir. Sous les narines, je vois couler une morve

blanchâtre, une mousse, et mon cœur se soulève. Ce n’est pas une fille,

certainement, parce que son état de bizarre ébriété ne lui permettrait

guère de retenir la liquéfaction de son cerveau et elle n’a pas,

cependant, laissé échapper un tutoiement vulgaire ou un mot obscène.

Elle demeure distante, encore plus ignoble de garder sa tenue qui

n’indique ni une passagère exaltation ni un attendrissement. Dans ce

cadavre vivant, tout est pourri, détraqué, sali. Il ne reste que la

ligne, la ligne mondaine. Si je touchais son nez, je le sentirais mou,

s’aplatissant, sous le doigt, privé de son cartilage.

Ce n’est plus une femme, c’est une bête, une bête immonde, qui vaut

moins que mon chien, la honte de son espèce féminine dont l’héraldisme

ne compte plus. Elle n’a qu’une idée, une idée fixe... Toujours la même,

parbleu, celle qui mène le monde entier aux fins dernières de la suprême

convulsion du plaisir!

Je lui parle tout bas, contre son oreille. Elle sourit. Ses dents se

mettent à luire, sous le rayon de lune; de jolies dents sont tellement

inutiles aux têtes de mort! Elle m’écoute, hoche le front, m’approuvant,

consentante:

--... Seulement, je vous le prête, je ne vous le donne pas, chère amie.

J’y tiens beaucoup; je suppose qu’on peut en obtenir tout ce qu’on

désire, en sachant lui en intimer l’ordre par des caresses appropriées.

Surtout pas de brutalité ou il vous étrangle, vous et les vôtres! Voici

donc, enfin découvert, le quatrième que vous méritez. A ne jamais vous

revoir, belle Madame.

Et je m’évade...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon cerveau flambe. Je deviens fou. Pourquoi ai-je laissé commettre ce

crime? Car c’est bien un crime, c’est même l’ancêtre de tous les crimes,

celui qui nous valut toutes les déformations physiques les plus

répugnantes de la création. Il est inscrit, en caractères de pierres, au

portail de la cathédrale de Chartres, tourné en dérision joviale par le

moyen âge qui savait s’amuser des choses les plus macabres. Il est

flétri tout au long, sinon prévu par le code. J’imagine les

commencements du monde dénaturés par lui, les obscurs commencements du

monde racontés par la Bible trop clairement, où les anges eurent

commerce avec les filles des hommes et où, sans doute, les hommes,

indignés, frustrés, en appelèrent aux sirènes de la mer et aux guenons

des forêts.

Du fond de cette fange, de mon abominable trahison, ô Maître des

maîtres, puissance des puissances, je devrais me traîner à tes genoux

pour implorer mon pardon, ô toi qui ne m’as jamais trahi, toi ma force

et ma raison de vivre! Pourquoi m’as-tu abandonné? Pourquoi, m’ayant

livré à ta pire ennemie, cette mauvaise fée aux yeux louches,

_l’hésitation_, m’as-tu tout à coup enseigné la pudeur? La pudeur,

_l’Alibi_! Si tu avais posté cette audacieuse femelle au coin du bois,

c’est que peut-être tu voulais la guérir de sa misère! Entre grands

coupables, on peut jouer franc jeu. Est-ce que je mérite mieux que ce

rôle de _quatrième_? Du partenaire de hasard, du passant ratifiant, par

son consentement, la bonne aventure, même la plus douteuse des chances?

A l’aube, mon chien revient et mon chauffeur manifeste sa joie. Moi, je

commençais à m’exaspérer dans cette voiture close:

--Monsieur, le voilà, notre Sirloup! Il est plus malin que les gardes!

On ne l’a pas emballé! Nous avons bien fait de l’attendre.

Sirloup, très humble, se glisse dans l’auto, se couche à mes pieds. Son

long corps reptilien me rappelle vaguement cette femme pliée, toute nue,

dans son manteau de fourrure. Du même coup de gueule discret avec lequel

il a rendu la petite boîte d’or, il pose, devant moi, un petit mouchoir,

un pauvre petit mouchoir plein de bave où se détache, transparaît, une

initiale timbrée des neuf pointes de perles.

Refaire l'amour · 第 21 / 31 题